Pakistan : les catholiques qui ouvrent une "table du dialogue"

Déclaration du ministre pakistanais pour lHarmonie nationale

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Traduction d’Océane Le Gall

ROME, jeudi 15 novembre 2012 (ZENIT.org) – "Comme catholiques nous avons cherché à ouvrir une table de dialogue entre les religions et aujourd’hui ils sont nombreux à s’y être assis parmi les musulmans, hindous, bouddhistes, sikhs et membres d’autres communautés religieuses minoritaires" : c’est ce que déclare Paul Bhatti, ministre pakistanais pour l’Harmonie sociale, dans un entretien publié sur le site « L'Ancora Online ».

Lors du congrès de l’association catholique italienne Fides Vita qui s’est tenu dans la région des Marches, sur l’Adriatique, à San Benedetto del Tronto (28 octobre-4 novembre 2012), il a évoqué le "martyre" de son frère Shabbaz.

Perdre un frère a dû être dramatique pour vous. La foi vous a-t-elle aidé ?

Shabbaz était mon frère cadet et il a donné un témoignage très fort. Nous croyons, comme le montrent clairement ses déclarations et sa lutte, qu’il est un martyr à tous les effets. Le Vatican l’a reconnu comme tel même si la procédure légale demande un certain temps et un parcours particulier avant une reconnaissance officielle.

Après l’assassinat de mon frère, j’ai rencontré le pape qui m’a exprimé ses condoléances et m’a aussitôt dit que mon frère était un martyr. Donc, avec l’Eglise, nous sommes convaincus qu’il a vécu son sacrifice en martyr. Pour moi il y a clairement deux aspects : d’une part, comme frère avec lequel j’avais des liens très forts, cela fut très choquant, vraiment très triste car en plus d’être mon frère il était un ami et je savais que ce qu’il faisait était très important. D’autre part, quand je vois aujourd’hui que, par son témoignage, il a transmis un message, cela me donne du courage et je me souviens de lui avec honneur.

Quels étaient les sentiments de votre frère durant ses fonctions de ministre pour les minorités ethniques? Etait-il serein ou conscient des risques qu’il courait ?

Il parlait beaucoup de dialogue interreligieux et au-delà du dialogue, il essayait d’instaurer des relations entre les religions de manière à faire coexister les diversités et cela est particulièrement difficile dans un monde où règnent l’extrémisme, le fanatisme, le terrorisme et la violence. Etre un politique et un témoin en occident c’est une chose, l’être à un endroit où vous savez très bien que d’un moment à l’autre on peut vous tirer dessus, en est une autre. Malgré ça Shahbaz a eu du courage, il s’est engagé avec conviction, luttant pour la paix sans jamais cacher sa foi chrétienne

Les catholiques sont-ils les seuls à soutenir le dialogue interreligieux ou bien ce chemin est-il emprunté aussi par d’autres groupes religieux ?

Aujourd’hui il y a une certaine convergence mais l’initiative est partie des catholiques et de mon frère en particulier. Puis beaucoup de musulmans modérés ont adhéré. Comme catholiques nous avons cherché à ouvrir une table de dialogue entre les religions et aujourd’hui ils sont nombreux à s’y être assis parmi les musulmans, hindous, bouddhistes, sikhs et membres d’autres communautés religieuses minoritaires.

Le pape, à différentes occasions,  a rappelé le sacrifice de votre frère. Sa voix arrive-t-elle au Pakistan ? Est-elle un soutien pour la communauté catholique sur place ?

Certainement. La voix du pape est une voix importante et une parole dite par lui donne de la force aux chrétiens. Avoir parlé de mon frère et de son martyre, a été d’un grand soutien pour notre famille et pour la communauté chrétienne.

Au Pakistan, les chrétiens vivent au milieu de grandes difficultés. Pouvez-vous nous dire ce dont ils ont le plus à souffrir ?

Au Pakistan actuellement les chrétiens vivent une situation très difficile car tout le pays est instable : en plus des deux guerres qu’il a eues avec l’Inde, l’invasion soviétique, aujourd’hui notre pays lutte cotre le terrorisme aux côtés des occidentaux. Dans ce climat instable, des groupes extrémistes ont vu le jour et, dans les écoles, font du lavage de cerveau aux enfants qui apprennent ainsi une idéologie antichrétienne.

Par conséquent, une partie de la population, mais pas toute, est formée à haïr les chrétiens. Quand il y a un malentendu entre deux personnes, si l’une est musulmane et l’autre chrétienne, cette dernière se sent faible. Il est même arrivé que des villages soient mis à feu et que des chrétiens soient brulés vifs. Tout cela parce que des générations ont grandi dans la haine.

Quelles sont les relations entre le Pakistan et l’Italie ?

Je dirais qu’il y a de bonnes relations, d’autant que pour avoir vécu de longues années en Italie, ce pays me considère plus italien que pakistanais. Des relations assez profondes. Avant le gouvernement Monti, j’avais d’excellentes relations avec le ministre des affaires étrangères Carlo Frattini, un des ministres les plus proches de mon frère.

Le ministre est allé deux fois au Pakistan pour rencontrer mon frère. Nous sommes également allés ensemble en France pour un congrès avec tous les ministres des affaires étrangère d’Europe. Quand je vais au Parlement, je suis très bien accueilli. Avec le ministre actuel aussi, nous avons de bons contacts. Même si l’Italie traverse actuellement un mauvais moment, le gouvernement reste proche.

Les chrétiens pakistanais se sentent-ils abandonnés par l’occident ?

C’est une bonne question et il est très difficile d’y répondre car d’un côté les chrétiens voudraient le soutien de l’occident, cela serait un support et un encouragement pour eux, mais de l’autre cela est contreproductif car les chrétiens du Pakistan doivent avant tout se sentir pakistanais, et non des occidentaux.

Quand, pour n’importe quelle chose, l’occident intervient, il y a risque de division majeure. Avec le dialogue interreligieux, nous voulons que le Pakistan soit un pays où les diversités arrivent à cohabiter ensemble. Les influences de l’extérieur ne sont pas très positives, comme par exemple dans le cas d’Asia Bibi: malgré toutes les pressions internationales, on n’a pas encore réussi à la libérer. J’ai lancé un appel demandant à ce que l’on ne parle pas d’Asia Bibi comme d’une cause de l’occident car peut-être que par le silence, on peut résoudre la question au niveau local.

La situation s’améliore-t-elle ?

La situation s’améliore, bien que l’on entende parfois des nouvelles décourageantes. Dans une société comme celle du Pakistan, il faut un peu de temps. Nous promouvons le dialogue interreligieux mais aussi la cohabitation interreligieuse. Le ministère et mon association ont créé des comités formés d’imam des écoles religieuses musulmanes, d’évêques chrétiens et de chefs d’autres communautés religieuses. Tous ensemble, nous nous rencontrons et discutons sur la façon dont nous pouvons prendre concrètement le chemin de la paix.

J’ai l’autorité pour faire des lois sur la tolérance religieuse, mais avant d’éloborer une loi j’en parle avec ce comité pour que cette loi soit le plus possible partagée. J’organise en ce moment un congrès international sur le dialogue interreligieux pour janvier et nous avons invité des hauts responsables du monde occidental et du monde arabe. D’Italie viendront certains ministres comme Andrea Riccardi, le ministre des affaires étrangères. Il y aura aussi des chefs religieux musulmans importants qui siègeront avec nous pour formuler des propositions visant à réduire l’intolérance au Pakistan.

Les chefs musulmans pakistanais prennent-ils position pour les chrétiens quand ils sont injustement poursuivis ?

Oui il y a des chefs religieux qui prennent leur défense, il y en a même de plus en plus. Récemment nous avons eu le cas d’une enfant, Rimsha, accusée de blasphème. J’ai suivi personnellement cette affaire et j’ai contacté les chefs musulmans pour demander leur collaboration. Beaucoup de fidèles musulmans s’apprêtaient à persécuter des chrétiens, mais leurs chefs m’ont écouté et leur intervention a permis d’éviter le pire.