Pierre Boulez et la musique « de l'extrême »

L'OR rencontre le directeur artistique de la Biennale de Venise

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Propos recueillis par Marcello Filotei

Traduction d’Hélène Ginabat

ROME, vendredi 12 octobre 2012 (ZENIT.org)  – Chez le compositeur, pédagogue et chef d’orchestre français Pierre Boulez, « un morceau original devient une sorte de semence qui a son propre ADN et qui, une fois jetée dans le jardin de l’imagination du compositeur, devient une plante », explique Ivan Fedele dans les colonnes de L'Osservatore Romano du 11 octobre 2012.

L’Osservatore Romano a en effet rencontré le directeur artistique de la Biennale de la musique de Venise, intitulée cette année « +Extrême ». Mais Pour Ivan Fedele, à côté des « extrêmes » Pierre Boulez apparaît presque comme un « classique ».

Pierre boulez vient en effet de recevoir un Lion d'or à la Biennale de Venise pour l'ensemble de sa carrière, samedi 6 octobre, lors de la soirée inaugurale du 56e Festival international de musique contemporaine, qui accompagne la célèbre biennale.

L’OR – Ne sommes-nous pas dans une crise ?

Ivan Fedele - Malgré une situation socio-économique et culturelle dépressive, nous assistons, dans le champ de la musique, à une floraison d’excellence, tant dans le domaine de l’exécution que dans celui de la composition. Je dois aussi dire que la baisse de présence du public, que nous redoutions tant, ne s’est finalement pas vérifiée dans nos concerts. C’est peut-être le signe que lorsqu’un festival propose des éléments intéressants, les personnes se déplacent. S’il y a un fil rouge, toutes les informations font corps autour de lui, ce qui aide le public, et parfois aussi les musiciens, à s’orienter.

Pourquoi cette thématique ?

J’ai remarqué que les jeunes compositeurs recommencent à fréquenter les régions périphériques, extrêmes, du langage que nous pensions abandonnées depuis la période du ‘politiquement correct’ qui signifie, pour la musique, de chercher à écrire un morceau qui « sonne bien », pour faire ensuite marche arrière en quête de sécurités.

C’est donc le retour des maximalismes et des minimalismes. De quoi s’agit-il ?

Il y a de nombreux maximalismes et minimalismes, mais ces deux termes indiquent des comportements précis. Une approche minimaliste consiste dans l’utilisation d’un lexique réduit à un noyau fort de figures musicales, une grammaire essentielle et une syntaxe qui se servent du temps non plus dans sa dimension narrative mais pour inviter à la contemplation. L’objectif peut donc être une sorte d’extase. Les maximalistes poursuivent le même but, par exemple ceux de la « saturation », comme Franck Bedrossian et Raphaël Cendo que nous avons écoutés dans les exécutions du Quartetto Prometeo, vainqueur du Lion d’argent. Ces « saturationistes » qui poursuivent une poétique de l’excès et de la perte de contrôle sur le matériel, dans une écriture dense, avec une virtuosité très soulignée et un impact sonore fort, presque emprunté au rock, font en sorte que l’objet sonore perçu nous emporte dans une dimension étrangère à nous-mêmes, nous demandant une sorte d’abandon.

Nous avons écouté deux « extrémismes » dans le concerto pour flûte seule, dans lequel Mario Caroli a proposé un programme également partagé entre des passages de Salvatore Sciarrino et des travaux de Brian Ferneyhough…

Sciarrino est peut-être le compositeur contemporain qui a le plus écrit pour la flûte. Il a des stratégies d’insertion des sons dans le temps absolument originales, avec une syntaxe de l’itération qui permet d’identifier une figure musicale comme icastique, le contraire de la narration. Ferneyhough, lui, utilise la superposition de diverses strates sonores, c’est une approche plus rationnelle, mais qui garde une sensualité sonore propre.

Un autre « extrémiste », Pierre Boulez, a reçu cette année un Lion d’or pour sa carrière musicale. Au concert de la remise du prix, le programme a inséré deux morceaux Incises pour piano  et sur Incises pour trois pianos, trois harpes et trois percussions qui représentent deux moments d’une même réflexion, le second étant une réélaboration du premier, mais plus ample. C’est une occasion d’entrer dans le laboratoire créatif du compositeur ?

Ces trente dernières années surtout, Boulez a beaucoup souligné l’importance qu’il donne à la pratique d’une composition basée sur la réécriture. Ainsi, un morceau original devient une sorte de semence qui a son propre ADN et qui, une fois jetée dans le jardin de l’imagination du compositeur, devient une plante. D’ailleurs Boulez n’a jamais caché son admiration pour Luciano Berio et pour son « artisanat furieux » qui le poussait à partir d’un noyau sonore pour le projeter dans une dimension plus ample. Cette approche est celle qui ressemble le plus au personnage Boulez ; en abordant ces deux morceaux, il a été possible de percevoir clairement les résultats de ce processus de prolifération. C’était important d’écouter Incises comme si c’était un thème, et peu de temps après sur Incises comme la plante qui nait de cette semence.

Il y avait pourtant, au centre du programme, la sonate pour deux pianos et percussions de Béla Bartok, un chef-d’oeuvre de modernité qui servait de point de comparaison. Pourquoi ce choix ?

Tout d’abord pour la cohérence : tous les morceaux de la soirée incluaient le piano, avec en plus les percussions dans les deux derniers. Par conséquent, on pouvait voir comment deux compositeurs si différents se sont confrontés au même univers sonore. C’est fondamental pour comprendre comment la pensée peut évoluer avec le même matériel. Mais la stratégie était plus large et impliquait aussi le concert qui a précédé celui de Boulez, avec le Quartetto  Prometeo qui a exécuté des morceaux du courant lié à la « saturation ». Dans le premier concert, nous étions face à un mouvement qui n’a pas encore trouvé son équilibre et dans le second, face à deux compositeurs, avec un langage complètement sédimenté. Le passage de l’un à l’autre a permis au public de percevoir Boulez comme un classique.