Pologne : Les services secrets communistes et l’Eglise (I)

Entretien avec l’historien Peter Raina

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ROME, Vendredi 12 janvier 2007 (ZENIT.org) – Dans une longue interview accordée à Zenit en juin dernier, l’historien Peter Raina proposait un éclairage sur les conditions auxquelles le clergé polonais fut soumis sous le régime communiste. Il expliquait de quelle manière a été orchestrée la campagne de calomnies déchaînée contre les prêtres après la mort du pape Jean Paul II.



Le professeur Peter Raina a étudié à Oxford. Il a obtenu son doctorat à l’Université de Varsovie et a enseigné l’histoire contemporaine à l’Université de Berlin. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’histoire moderne de l’Eglise. Il a publié 13 volumes sur l’histoire du primat de l’Eglise polonaise, le cardinal Stefan Wyszyński.

Il s’est par ailleurs intéressé, à travers la publication de plusieurs essais et articles, à l’histoire du père Jerzy Popieluszko, tué par le régime communiste, et du père Konrad Hejmo, accusé par la presse d’être un espion russe au Vatican.

L’entretien a été guidé et rédigé pour Zenit par Wlodzimierz Redzioch.

Zenit : Quelques semaines après la mort du Serviteur de Dieu Jean-Paul II, une grande campagne de dénigrement du clergé polonais, accusé d’avoir collaboré avec les Services de sécurité du régime communiste, a été déclenchée. Le premier prêtre à en avoir fait les frais est le père Konrad Hejmo, une personne très connue en Pologne et au Vatican pour avoir dirigé, pendant 20 ans, le centre d’accueil des pèlerins polonais à Rome et avoir accompagné les groupes de pèlerins chez le pape. Les titres des journaux ont été très durs (« L’espion communiste dans la cour de Jean Paul II » – pour n’en citer qu’un parmi d’autres et le plus récurrent). Vous, professeur, parlez de cette affaire Hejmo en utilisant ces termes : « un lynchage de prêtre ». Pourriez-vous nous expliquer les dessous de ce lynchage ?

P. Raina : J’ai décrit en détail « l’affaire Hejmo » dans mon livre publié en polonais sous le titre « L’Anatomie du lynchage » (aux Editions « Von Borowiecky »), mais je peux brièvement rappeler cette triste histoire. Pas même deux semaines après la mort de Jean Paul II le directeur de l’Institut de la Mémoire nationale, M. Léon Kieres (IPN), a annoncé qu’un des prêtres proches du Saint-Père fournissait des informations aux Services de Sécurité. Et comme le directeur ne révélait pas le nom du présumé espion, tout le monde a pensé dans un premier temps qu’il s’agissait d’un vieil ami du cardinal Wojtyla, le père Mieczyslaw Maliński qui, quelques jours plus tard, a dû répéter aux médias que ce n’était pas de lui qu’il s’agissait.

Quelques jours plus tard, nouvelle révélation spectaculaire de Léon Kieres devant les journalistes : il cite le nom du père Hejmo. Mais dès le début, les informations fournies par le responsable de l’IPN, se révèlent douteuses ou fausses. Tout d’abord, il a informé les journalistes qu’il avait reçu le dossier du P. Hejmo du Ministère de l’Intérieur seulement le 14 avril 2005 (on a découvert par la suite qu’il était en fait en possession du dossier déjà depuis le 2 décembre). Naissent alors de nombreuses questions : pourquoi le Ministère de l’Intérieur a envoyé le matériel concernant le père Hejmo en décembre 2004 ? Qui a réclamé ce matériel ? Selon les normes établies par le Parlement polonais concernant le fonctionnement de l’Institut de la Mémoire nationale, les organes de l’Etat peuvent demander à l’Institut de contrôler si une personne qui doit occuper un poste dans l’administration de l’Etat collaborait avec les Services communistes. Mais le Père Hejmo ne prétendait occuper aucun poste dans l’appareil de l’Etat !

Pourquoi ont-ils alors décidé de s’occuper de son cas ? En plus, le directeur Kieres n’était pas tenu à révéler publiquement, le statut de l’institut le dit, le nom de la personne soumise à vérification. Pourquoi a-t-il alors décidé de le faire, attirant sur lui aussitôt les critiques également du Garant des Droits des Citoyens ? Le « cas Hejmo » est un cas parmi tant d’autres. Après lui, ce fut au tour du père Drozdek, recteur du très célèbre sanctuaire marial à Zakopane, et d’autres encore.

Zenit : Comment le système de répression était-il organisé contre le clergé en Pologne ?

P. Raina : L’un des grands objectifs du totalitarisme communiste était de détruire psychologiquement ou d’éliminer physiquement tous les opposants. La persécution physique se traduisait en violence, y compris l’assassinat. La terreur psychologique servait à détruire la personnalité de l’homme. C’est à cela que servaient les longues années de réclusion, le plus souvent en isolement total. Chaque citoyen pouvait se retrouver dans une situation « sans issue ». Chacun devait être conscient que sa vie privée, sa carrière professionnelle et son avenir dépendaient des Services de Sécurité. L’appareil de sécurité faisait partie de la structure du Ministère de l’Intérieur (MSW), où il existait un département spécial, connu sous le nom de Département IV, qui était chargé spécialement de lutter contre l’Eglise (à l’époque on parlait de lutte contre le « clergé réactionnaire »). Il existait aussi un bureau spécial d’investigation qui recueillait tous les renseignements relatifs aux personnes dites « suspectes ».

Il faut dire que malgré les persécutions qui pouvaient durer des années, les autorités communistes n’ont réussi ni à détruire l’Eglise catholique, ni à rompre ses liens avec le peuple, comme l’ont fait tant d’autres organisations non communistes. Cet échec est dû à l’enracinement de l’Eglise dans la société polonaise. Mais les communistes ont aussi échoué parce que l’Eglise polonaise, durant ces années difficiles, avait à sa tête un grand pasteur et un grand homme d’Etat – le primat de Pologne, le cardinal Stefan Wyszyński. Son attitude vis-à-vis du totalitarisme est devenue le symbole de la lutte contre le communisme.

Zenit : De quelle manière les fonctionnaires de la police parvenaient-ils à obliger les prêtres à collaborer et en quoi consistait cette collaboration ?

P. Raina : Les Services de Sécurité utilisaient deux méthodes. La première reposait sur une politique anti-ecclésiale des autorités, comme par exemple l’abolition des cours de religion dans les écoles, l’interdiction d’organiser des cérémonies religieuses, entraver l’utilisation des mass medias par l’Eglise. La seconde méthode, le terrorisme psychologique, était beaucoup plus perfide. Les manières de terroriser les prêtres étaient multiples et il vaut la peine d’en citer quelques unes : les prêtres les plus zélés étaient accusés d’agir contre l’Etat et de servir l’ennemi impérialiste. Ces derniers étaient poursuivis en justice et lors de procès spectaculaires, finissaient par être condamnés à la peine capitale ou à de longues années de détention. Certains prêtres comme le père Kaczyński, sont morts de privations en prison. On faisait tout pour compromettre le prêtre et ensuite le soumettre au chantage. La pratique commune était de rassembler le plus de renseignements possibles sur le compte de chaque prêtre : s’il aimait l’alcool ou les femmes, s’il était frustré dans son travail. Souvent, on employait des agents féminins pour le conduire à des situations compromettantes ; on le photographiait en cachette ou bien l’agent féminin annonçait qu’elle était enceinte. Soumis alors au chantage, le prêtre recevait une proposition de collaborer avec la police secrète. La collaboration avec le SB consistait à fournir des informations sur ses activités de curé, sur la situation de sa paroisse, sur les comportements et convictions de l’évêque etc.…

Dans chaque province il existait un Bureau pour les Confessions Religieuses (Urzad ds. Wyznań) lié aux services secrets, qui contrôlait les activités des organisations ecclésiastiques. A chaque fois que l’épiscopat polonais publiait une lettre pastorale et qu’il y avait dans le texte une critique contre le système communiste, l’évêque local était convoqué par le président de la Province qui lui demandait alors des explications concernant cette lettre. A ces occasions, les fonctionnaires de l’Etat pratiquaient la méthode du « bâton et de la carotte » : ils passaient de la menace à la proposition d’aide (par exemple dans la construction d’une nouvelle église), si l’évêque promettait de prendre ses distances par rapport au primat. En général, durant ces rencontres, les évêques refusaient toute collaboration. C’est la raison pour laquelle aucune église n’a été construite. La police financière contrôlait avec fermeté les comptes et les impôts des paroisses. Les séminaristes étaient maltraités durant leur service militaire obligatoire.

La censure de l’Etat avait pris l’habitude de limiter le tirage des revues ecclésiastiques. L’augmentation des tirages dépendait de la décision du Bureau pour les Confessions Religieuses, qui collaborait avec les Services Secrets. Avec les prêtres directeurs ou secrétaires de magazines, on utilisait la méthode du « donnant donnant ». On promettait aux responsables de ces revues une augmentation de leurs tirages ou des fournitures de papier (à l’époque la distribution du papier était totalement entre les mains de l’Etat), s’ils s’engageaient à fournir des renseignements sur les membres de leurs rédactions. Certains responsables, après autorisation verbale de leurs supérieurs, acceptaient ces chantages car la possibilité d’accroître le tirage de la presse religieuse était perçue comme prioritaire.

L’une des armes de chantage les plus utilisées par les Services Secrets était la concession d’un passeport pour pouvoir voyager à l’étranger. Tout citoyen qui en faisait la demande était invité à se rendre dans les bureaux du S.B. Dans ce cas-là aussi c’était la politique du « donnant donnant » : le citoyen recevait son passeport s’il promettait de fournir des informations, et les Services voulaient tout savoir sur les personnes. Bien sûr, cette règle valait aussi pour les prêtres qui, pour pouvoir aller étudier à l’étranger (tant de prêtres rêvaient de visiter Rome et de poursuivre leurs études sur les bancs des Universités pontificales) ou devenir missionnaires, devaient demander un passeport. D’habitude les prêtres racontaient des faits sans aucune importance, juste de quoi satisfaire la personne en charge des Services qui prenait des notes sur tout.

Zenit : Après la chute du communisme, les membres du vieil appareil de répression ont-ils été jugés pour leurs crimes ?

[Fin de la première partie]