Préface aux "Exercices spirituels du card. Bergoglio"

"Amour, Service & Humilité", chez Magnificat

Lyon, (Zenit.org) Cardinal Philippe Barbarin | 1763 clics

Le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, a rédigé cette préface pour le livre pubblié aux Editions Magnificat : "Amour, Service & Humilité : Exercices spirituels donnés à ses frères évêques à la manière de saint Ignace de Loyola" par le cardinal Jorge Maria Bergoglio.

Elle est publiée par le site de l'archidiocèse de Lyon:

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Préface du card. Barbarin

Que le pape François soit d’abord un jésuite profondément enraciné dans la tradition ignatienne, nul n’en doutera après avoir lu ce livre. À ses frères, les évêques d’Espagne, il prêche en 2006 une retraite, tout empreinte de la dynamique des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola. L’accent est mis essentiellement et d’abord sur le combat spirituel.

C’est une impression qui m’a déjà frappé dans l’homélie donnée par le Pape, le 14 mars, au cours de la Messe célébrée avec les cardinaux électeurs dans la chapelle Sixtine, au lendemain de son élection. Il a voulu nous montrer le mouvement de l’Église à partir de trois verbes extraits des lectures qui venaient d’être proclamées : marcher en présence du Seigneur (« Allons, marchons à la lumière du Seigneur », Is 2, 5), édifier l’Église (avec des « pierres vivantes », marquées par l’onction de l’Esprit Saint) et confesser la foi au Christ. Aussitôt sont venus des avertissements : « Il y a des mouvements qui ne sont pas exactement ceux de la marche et qui nous tirent en arrière. ! » Et plus sévèrement encore: « Quand mondanité du diable », le Prince de ce monde [1].

En l’entendant parler ainsi, je pensais aux deux célèbres méditations des Exercices, celle de « L’Appel du Roi temporel » qui nous « aide à contempler la vie du Roi éternel », et celle « Des deux Étendards ». À l’issue de ces méditations, le retraitant est invité à faire son choix, à offrir sa personne, et il demande au Christ la grâce de l’imiter et d’être reçu sous son étendard [2].

Aussitôt connus les résultats du cinquième scrutin du conclave que nous venons de vivre, le cardinal Bergoglio avait à répondre aux deux questions rituelles qui marquent la fin du conclave et la levée du secret : « Acceptes-tu ton élection ? » et « Quel nom choisis-tu ? » [3]. À la première, il a répondu : « Je suis pécheur et j’en ai conscience, mais j’ai une grande confiance dans la miséricorde de Dieu. Puisque vous m’avez élu ou, plutôt, puisque Dieu m’a choisi, j’accepte. » C’est bien le ton et la ligne spirituelle de cette brève déclaration que l’on retrouvera tout au long des pages suivantes. Et à la seconde : « De quel nom veux-tu être appelé ? », il a répondu : « Je serai appelé François, en mémoire de saint François d’Assise. »

Alors j’ai vu se superposer dans mon esprit les figures de saint François et de saint Ignace. Certes, dans le peuple chrétien, ils ne sont pas aussi connus et aussi populaires l’un que l’autre, mais depuis longtemps je trouve que le feu intérieur qui les brûle les rapproche étrangement. Et dans la personne de notre pape François, cela est devenu pour moi manifeste.

Quand saint François se débarrasse de ses vêtements sur une place publique, à Assise, et décide de tout quitter pour épouser « Dame Pauvreté », on n’est pas loin de la conclusion (qu’Ignace appelle « colloque ») de la méditation des deux Étendards. Le retraitant se tourne vers Notre-Dame pour lui demander « qu’elle [lui] obtienne de son Fils et Seigneur, la grâce d’être reçu sous son étendard, et d’abord en une suprême pauvreté spirituelle, et non moins, si sa divine Majesté voulait [l]’y choisir et recevoir, en la pauvreté effective [4]. » Les lignes qui suivent, où l’on se déclare prêt à souffrir opprobres et injures « afin de mieux imiter le Seigneur », nous rappellent les célèbres paroles de François à frère Léon sur « la joie parfaite [5] ».

Tout cela se trouve admirablement résumé dans l’attitude de disponibilité à laquelle saint Ignace invite son retraitant dès le début, dans « Principe et fondement » : « Nous rendre indifférents à toutes les choses créées, de telle manière que nous ne voulions de notre part, pas plus santé que maladie, richesse que pauvreté, honneur que déshonneur… désirant et choisissant seulement ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous avons été créés [6] », à savoir la louange de Dieu et le Salut de notre âme.

La décision personnelle, choix d’un homme qui rejoint celui de Dieu sur lui, voilà un premier élément essentiel chez François comme chez Ignace.

Un second point de convergence entre eux est celui de la miséricorde. Quand saint Ignace engage le retraitant à méditer sur les péchés et leurs terribles dégâts dans nos vies, il prend soin de ne laisser avancer celui qui prie qu’en compagnie de la miséricorde. Sinon, le chemin serait trop douloureux : « Terminer par un colloque de miséricorde, réfléchissant et rendant grâce à Dieu notre Seigneur parce qu’il m’a donné vie jusqu’à présent, et me proposant de me corriger désormais avec sa grâce [7]. »

La seule façon de sortir de ses péchés, c’est d’accepter de les voir et d’avoir le courage de les confesser, pour en être délivré. Et pour parvenir à les voir, il est nécessaire de se laisser envahir par la miséricorde. Tel est le chemin vécu par saint Ignace après ses blessures au siège de Pamplune et pendant sa longue convalescence.

Et c’est aussi la description que saint François donne de son propre itinéraire spirituel ! : « Quand j’étais encore dans les péchés, la vue des lépreux m’était insupportable, mais le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux et je les soignai de tout mon coeur. Et quand je les quittai, ce qui m’avait semblé amer s’était changé pour moi en douceur [8]. »

La miséricorde et le choix : ce sont justement les deux mots que l’on trouve dans la devise de l’évêque Jorge Mario Bergoglio, que le pape François a décidé de garder : « Miserando atque eligendo [9]. » L’expression est empruntée à Bède le Vénérable dans son commentaire de l’appel de saint Matthieu (Mt 9, 9). Au moment même où le Seigneur fait miséricorde à quelqu’un, il le choisit, il l’inonde de sa grâce, et ce cadeau de Dieu devient sa mission.

C’est l’histoire de François qui, retourné par la miséricorde de Dieu dans sa prison, à Spoleto, partira sur les routes comme un pèlerin, un pauvre troubadour, annonçant l’Évangile à toute la création. C’est aussi le chemin spirituel d’Ignace de Loyola. Il rêvait de gloire et de faits d’armes, mais blessé dans son corps, puis bouleversé par la lecture des vies de saints, à Loyola, il devint un compagnon de Jésus, brûlant de communiquer à tous la joie de la miséricorde. L’un comme l’autre ont entraîné beaucoup de frères dans « la Compagnie de Jésus » et « l’Ordre des Frères mineurs ».

Le cardinal Bergoglio a expliqué que les mots de sa devise résumaient son itinéraire spirituel. Dans sa jeunesse, à un moment de choix difficile et de tiraillement intérieur, il va se confesser. Et c’est en recevant le pardon de ses péchés dans ce sacrement de la miséricorde, qu’il découvre le choix de Dieu sur lui et se décide à commencer la longue route de sa vocation. Elle l’a mis au service des plus pauvres en Amérique latine, l’a mené en Europe pour ses études, l’a rendu responsable de ses frères jésuites en Argentine, a fait de lui le pasteur du diocèse de Buenos Aires et l’a conduit enfin, le soir du 13 mars, au balcon de Saint-Pierre de Rome. Il commence ce nouveau ministère pétrinien où il continuera de servir Dieu et ses frères et soeurs de la terre entière. Et notre prière l’accompagne, puisqu’il nous le demande.

« Miserando atque eligendo », trois mots que le lecteur gardera en mémoire au fil de ces pages. En voyant comment le cardinal Bergoglio ramène ses frères, les évêques d’Espagne, au coeur de l’Évangile et de leur vocation pastorale, il ne manquera pas de laisser résonner en lui le même appel à la conversion.

Tous, nous avons besoin de nous approcher de la source de l’Évangile pour nous purifier et nous désaltérer, avant de reprendre joyeusement le chemin de notre service, à la suite du Serviteur !

Philippe card. Barbarin

Archevêque de Lyon

Source : "Amour, Service & Humilité : Exercices spirituels donnés à ses frères évêques à la manière de saint Ignace de Loyola", cardinal Jorge Maria Bergoglio, éditions Magnificat, 2013, 144 p.