Prix des ONG oecuméniques : allocution du card. Monsengwo

Vérité des urnes et moralisation de la vie publique

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ROME, lundi 2 juillet 2012 (ZENIT.org) – « La vérité des urnes et la moralisation de  la vie publique » : c’est en effet le thème de l’allocution du cardinal Laurent Monsengwo Pasinya, archevêque de Kinshasa, à Berlin, le 5 juin, à l’occasion du Prix des ONG œcuméniques.

Allocution du card. Monsengwo :

Eminence,

Excellence,

Mesdames et Messieurs,

Distingués invités

En liminaire, je voudrais cordialement remercier les ONG œcuméniques, pour avoir voulu et organisé cette cérémonie, au cours de laquelle m’est attribué le Prix de la paix œcuménique. Je remercie particulièrement le Prélat Mgr Joseph SAYER qui , de toutes ses forces a travaillé pour que mes efforts pour  la paix en RDC, en Afrique et dans le monde dans le cadre  de Pax Christi International, fussent reconnus.  Je forme dans la prière  le vœu  que les principes qui ont guidé  mes pas dans cette quête de la paix puissent rappeler  aux uns et aux autres que « la paix est fruit et œuvre de la justice » (Is 32, 17) d’une part et que « amour et vérité se rencontrent » (Ps 85, 11 ) d’autre part. A vous tous, Mesdames et Messieurs et distingués invités qui avez voulu par votre présence honorer mon pays, l’Afrique et notre Eglise, j’exprime ma gratitude. Je vous souhaite la bienvenue dans cette  grandiose célébration. Que dire de la laudatio  de Mme Prof. Dr Daubler-Gmelin, pleine d’éloges et des paroles qui me vont droit au cœur, que je reçois cependant  en toute humilité, avec ces mots  tirés de l’Evangile : « Lorsque vous aurez fait  tout ce qui vous a  été ordonné de faire, dites : nous sommes des serviteurs quelconques ; nous n’avons fait que notre devoir » (Lc 17, 10). Je vous remercie,  Madame la Professeur, de vous être faite l’interprète des sentiments à mon endroit des augustes membres des Organisations Oecuméniques.

Mesdames et Messieurs,

Je me propose  de vous entretenir aujourd’hui du thème de « la vérité des urnes  et la moralisation de la vie publique ». Non seulement  parce que ce thème  est plus actuel  que jamais  dans mon pays et dans  le monde ; mais encore parce que le respect de la vérité des urnes favorise la paix sociale : « Opus justitiae pax » (Is 32, 17). Par ailleurs, ce respect implique la pratique de quelques vertus humaines et la poursuite  en politique  d’un idéal qui prend en compte des principes de la doctrine sociale de l’Eglise  tels que la vérité et l’amour, la justice et la paix, le droit  des peuples à leur autodétermination  ainsi que la légitimité des mandats  politiques… Qu’est ce que la vérité des urnes ? La réponse est immédiate et évidente. Le verdict des urnes est vrai lorsqu’on proclame comme résultats des bulletins de vote ce qui a été déposé par les électeurs.  Sinon, il y a fausseté, fraude et manipulation. La fausseté et la fraude peuvent venir du nombre des électeurs ou de celui des bulletins. Elle provient des électeurs  quand le nombre de ceux–ci est indûment gonflé ou réduit dans le serveur central au point qu’il ne corresponde  nullement à celui  des votants. D’où la nécessité d’une inspection préalable du serveur central.  La fraude vient du fait des bulletins, en cas de bourrage des urnes, de la disparition volontaire de certaines urnes, ou encore de traitement  frauduleux des bulletins dans des centres locaux ou central de compilation, si tant  est que ces centres sont indispensables et nécessaires au processus. Une preuve de la fraude s’établit et se manifeste  quand la commission électorale ou le ministère de l’intérieur peut sans ambages affirmer combien de bulletins ont été imprimés, combien  utilisés dans le vote, combien restants. Lorsque les organisateurs du scrutin sont incapables de répondre à ces trois  questions, alors la vérité des urnes est falsifiée et les résultats proclamés ne sont conformes ni à la vérité ni à la justice ( Cardinal L. MONSENGWO PASINYA,  Déclaration du 12 décembre 2012). Alors la paix sociale est menacée, car le peuple ne sera pas réconcilié.

Dans son premier message pour la journée mondiale de la paix, intitulé « Dans la vérité, la paix », Benoît XVI écrit : « …Dans son premier livre, la Genèse, la Sainte Écriture met en évidence le mensonge, prononcé au commencement de l’histoire par l’être à la langue fourchue, qualifié par l’Evangéliste  Jean  de « père du mensonge » (Jn 8, 44). Le mensonge est aussi un des péchés  qu’évoque la bible dans le dernier chapitre de son dernier livre, l’Apocalypse, pour parler de l’exclusion des menteurs hors de la Jérusalem céleste : « De hors… tous ceux qui aiment et pratiquent le mensonge » (22, 15).

Au mensonge est lié le drame du péché avec ses conséquences perverses, qui ont causé et qui continuent  à causer des effets  dévastateurs dans la vie des individus et des nations. Il suffit de penser au siècle dernier, quand des systèmes idéologiques et politiques aberrants ont mystifié la vérité de façon programmée…Comment ne pas rester sérieusement préoccupés, après ces expériences, face aux mensonges de notre temps , qui sont comme le cadre de menaçants scenarios de mort dans  de nombreuses régions du monde ? La recherche authentique de la paix a son point  de départ dans la conscience que le problème de la vérité et du mensonge concerne tout homme et toute femme et qu’il se révèle décisif pour un avenir pacifique de notre planète (n°5)(---) « La vérité de la paix appelle tous les hommes à entretenir des relations  fécondes et sincères ». (n.6)

Truquer les élections,  organiser la fraude de quelque manière que ce soit ne peut être considéré comme un signe d’habileté politique, mais simplement comme une option pour le mensonge , elle est une frustration pour les électeurs, une injustice vis-à-vis des vrais vainqueurs du scrutin. En outre, c’est faire montre d’une boulimie sans mesure du pouvoir. C’est un manque d’honnêteté intellectuelle et morale. C’est un péché contre l’Esprit Saint. Celui qui conquiert le pouvoir de cette manière, s’apprête en conséquence à en abuser; lui et ceux qui l’aident dans cette machination. Il fait en réalité un coup d’Etat. Ecoutons Benoît XVI au Palais présidentiel de Cotonou : « En ce moment , il y a trop de scandales et d’injustices, trop de corruption et d’avidité,  trop de mépris et de mensonges, trop de violences qui conduisent à la misère et à la mort. Ces maux   certes affligent votre continent, mais également le reste du monde. Chaque peuple  veut comprendre les choix politiques et économiques qui sont faits en son nom. Il saisit la manipulation et sa revanche  est parfois violente». Et le Pape de poursuivre : «  De cette  tribune, je lance un appel à tous les responsables politiques et économiques des pays africains et du reste du monde . Ne privez pas vos peuples de l’espérance! Ne les amputez de leur avenir en mutilant leur présent ! Ayez une approche éthique courageuse de vos responsabilités et , si vous êtes croyants, priez Dieu de vous accorder la sagesse. (…) il faut  devenir de vrais serviteurs de l’espérance (…) Le pouvoir, quel qu’il soit , aveugle avec facilité, et surtout lorsque sont en jeu des intérêts privés, familiaux, éthiques ou religieux. Dieu seul purifie  les cœurs et les intentions » (Benoît XVI, Discours au Palais présidentiel à Cotonou). Respecter la vérité des urnes , refuser de tricher  aux élections , c’est faire preuve d’un sens élevé de l’Etat et de la gouvernance.  La tricherie  et la fraude dans le processus électoral entraînent  des conséquences catastrophiques dans la société, car en  instaurant le mensonge dans la conquête du pouvoir, on  rend impossible l’éducation des jeunes. On apprend à ceux-ci à conquérir leurs diplômes non seulement par des voies autres que académiques, p.ex. par la corruption, mais en plus par la loi du moindre effort. En outre, on remplit un pays de « faux docteurs » (médecins, avocats, magistrats, ingénieurs, architectes, fonctionnaires), qui se contenteraient  de résultats faux ou médiocres. Qui ne voit le danger que courent les nations à être gouvernées , administrées ou assistées par le service de tels énergumènes nullement préparés à assumer ces tâches.

 Conclusion

Je voudrais conclure en  renouvelant ma gratitude à l’association des Organisations  œcuméniques pour l’Afrique centrale qui a eu l’amabilité de m’attribuer ce prix de la paix en reconnaissance de ma contribution pour la paix. Les paroles me manquent pour vous témoigner mes sentiments intérieurs.

 Ensuite je suis persuadé, en ce qui concerne les élections, que la seule voie défendable est la vérité des urnes si, l’on veut  bâtir une démocratie solide, exempte  de tares que sont la fraude, le mensonge, la corruption érigés en système de gouvernement. En outre,  s’engager dans le mensonge dans le scrutin entraîne des conséquences sociales dans l’éducation des jeunes qui finissent par intérioriser des anti-valeurs qui les rendent incapables de servir dûment la nation.  Fasse  le Ciel  que les jeunes démocraties voire les plus anciennes soient fondées sur la vérité des urnes, la justice et la paix, bref sur une démocratie des valeurs.

+ L. Cardinal MONSENGWO PASINYA

Archevêque de Kinshasa