Providence : la tendresse de l'Amour

Lectures du dimanche 2 mars 2014

Paris, (Zenit.org) Mgr Francesco Follo | 783 clics

Rite Romain - VIII Dimanche du Temps Ordinaire

Is 49, 14-15 ; Ps 61, 1 ; 1 Co 4, 1-5 ; Mt 6, 24-34: Dieu prend toujours soin de nous.

[Rite Ambrosien, à Milan -Dernier Dimanche après l’Epiphanie dite " du pardon"

Os 1, 9a.2,7a.b-10 ; Ps 102 ; Rm 8, 1-4 ; Lc 15, 11-32 : Le pardon de la Tendresse]


1) Vaincre la préoccupation[1] par la foi [2]

La liturgie de ce dimanche nous propose comme première lecture un passage du prophète Isaïe qui nous assure que Dieu ne nous oublie jamais ; elle propose comme Evangile un passage du Discours de la Montagne, dans lequel Jésus invite à ne pas mettre sa confiance en la richesse appelée Mammon[3], mais en un Dieu, qui prend soin de la création et de la créature par excellence : l'homme.

Le risque évident que Jésus dénonce est celui d’avoir confiance dans la force de l’argent pour garantir notre vie, en clochant des deux pieds ; mais cette attitude dénote une vie ambigüe, conduite sans une adhésion pleine à Dieu et sans dévouement inconditionnel à Son service qui est pour la vie éternelle, pendant que le service des choses matérielles est une réponse finie à notre désir d’infini. Il est très significatif que Jésus présente avec le mot « servir »  l’alternative entre Dieu et la richesse. En effet, si nous ne nous servons pas de l’argent d’une façon intelligente et évangélique, il y a un risque sérieux et certain de devenir des esclaves de l’argent parce que nous nous préoccupons uniquement de l’accumuler en rendant misérables nos relations personnelles y compris celles avec Dieu. Dans ce verset (Mt 6,24), nous avons une variation du thème de la béatitude des pauvres (Mt 5,3), que les lignes suivantes expliquent d’une façon nouvelle,  dans la ligne de la confiance en la providence de Dieu. En effet, dans Mt 6.26 et suivant, Jésus décrit le jardin du monde et nous invite à regarder le monde avec les yeux de la foi : Avec la foi, nous y voyons la sollicitude du Père en action pour chaque chose : Il prend soin de tout, tant des lys des champs que des oiseaux dans le ciel.  Plus encore, il est plein de Providence envers les hommes, ses enfants aimés, faits à son image.

Donc, la foi, c’est-à-dire l’intelligence humaine remplie par un Autre (à qui on s'abandonne librement, volontairement et intelligemment)  est la condition pour comprendre et vivre l’Evangile d'aujourd'hui. D’un point de vue purement terrestre, à la question : « Est-il vrai que les oiseaux du ciel sont nourris par le Père céleste? » (Mt 5,26), la réponse est : « Non » : en effet, les oiseaux doivent  eux aussi se fatiguer et voler pour trouver des herbes et des insectes pour se nourrir.

De même, d’un point de vue matériel, ce n’est pas vrai que les lys des champs ne travaillent pas, parce qu’il se fait un travail énorme dans la plante. De la même façon, la nourriture et la boisson ne nous sont pas donnés en surplus  parce que la nourriture et la boisson ne tombent pas du ciel..

D’un point de vue matériel, tout dépend de nous. En effet, si on ne fait rien on ne mange pas, on ne boit pas. Mais du point de vue de la foi, tout dépend de Dieu : « Les oiseaux sont-ils nourris par le père céleste ? » Bien sûr. Et les lys sont-ils mieux habillés que Salomon ? Certainement (cf. Mt 5,28.31-33)

Toutefois, malgré les  nombreux signes de la Providence amoureuse du Père, l'homme a souvent, un manque de  confiance en Dieu et ne s’abandonne pas à Son Amour. Comme les Ecritures nous le rappellent, depuis le début des temps, l’homme choisit de faire sa propre volonté en se détachant de l’Auteur Eternel. Créé avec une étincelle de divin en son esprit profond,  promesse de vie éternelle, l’homme dans sa liberté a  devant lui le choix : « La vie ou la mort, à chacun sera donné ce qui lui plaira » (Sir 15, 17).


2) La Providence est tendresse

La sagesse voudrait que nous choisissions Dieu  en  nous confiant en sa Providence. A ce propos, nous devons nous souvenir que Dieu est vraiment Providence[4], mais pas dans le sens que l’on donne communément à ce mot. C’est trop peu et c’est presque offensant que de réduire le rapport de Dieu avec nous à une sorte de « providence sociale ». Il s’est engagé avec nous jusqu’à la mort et, comme Jésus le dit, il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses propres amis. Comment pouvons-nous douter de cet Amour? Nous sommes le point final de l’amour de Dieu. Il naît, vit et meurt pour nous. Dieu ne nous donne pas seulement les choses dont nous avons besoin, mais il se donne lui-même à nous.Donc, faire ce qu’Il nous demande devrait être notre aspiration la plus grande et notre joie.

Si nous croyons vraiment, nous ne devrions pas être tristes, parce que la tristesse est la négation de la foi. Laissons-nous porter par Dieu et ce qui adviendra, indépendamment de notre volonté, sera certainement préparé par celui qui connaît nos capacités et qui agit pour notre bien.

Tournons-nous constamment vers Lui, Soleil Eternel et Lumineux de notre vie, comme le font les tournesols vers le soleil qui illumine et donne la vie à la terre.

Chaque fleuve se dirige obligatoirement vers la mer, où il trouve son débouché naturel en s’unissant à la mer et en s’y perdant. La même chose  arrive pour chaque homme dans la mer de la miséricorde de Dieu dont la providence est le lit dans lequel le fleuve de notre vie s’écoule.

Dieu est Providence à travers sa présence. Il est Lui le Principe qui soutient chaque être, formé par lui, dans son existence et dans son action. Sa Sagesse et sa Providence gouvernent chaque créature. Mais, pour découvrir et capter une telle Présence, l’homme doit utiliser les dons que Dieu lui a donnés : l’intelligence, la volonté et la conscience, et s’ouvrir à son mystère d’Amour, dans l’humilité et la sincérité du cœur. L’homme rencontrera la vérité lumineuse uniquement s’il reconnaît Dieu comme Principe de son existence. Le psaume l’exprime très bien : « La source de la vie est en toi, par ta lumière, nous voyons la lumière » (Ps 36,10).

Dieu est Providence à travers sa tendresse. Notre Père céleste sait ce dont nous avons besoin (cf. Mt 6,32) et prend soin de nous tendrement. Ne nous préoccupons pas de ce que nous mangerons ou de ce que nous boirons ou de ce que nous porterons comme vêtements. Nous ne devons pas prendre soin de nous, mais nous devons laisser le Seigneur prendre soin de nous.

Notre seule préoccupation doit être le Règne de Dieu et sa justice. Tout le reste nous sera donné de surcroît (cf. Mt 6,33). Une angoisse excessive pour les petites ou grandes nécessités quotidiennes assombrit l’intérêt et le souvenir du but de la vie. Elle enlève le sens de l’existence. Elle peut même annuler notre rapport avec Dieu qui nous appelle tendrement.

Le cœur du christianisme est la croix et la résurrection du Christ, sommet de la tendresse de la Trinité et la révélation de la tendresse de Dieu à l'homme. Grâce au Christ, dont le cœur a été transpercé par une lance, nous pouvons dire que nous sommes dans le cœur de Dieu. Un cœur accueillant, capable de compassion, de bienveillance infinie et d’amour vraiment gratuit.

Pour être fidèle à l’Evangile et au nouveau commandement, l’Eglise doit se présenter au monde comme « le sacrement de la tendresse de Dieu », d’un Dieu de bonté et de grâce et non un Dieu de punition et de peur. La théologie de la tendresse doit devenir la pratique de la tendresse. Ceci met en cause un mode superficiel et médiocre d’être des chrétiens, un mode de vivre sans élans et enthousiasme. Sans l’Evangile de la tendresse, nous ne pouvons vivre pleinement l’Evangile de l’amour  qui est le Christ en personne, et nous ne sommes pas capables d’apporter l'heureuse nouvelle de la grâce aux hommes.

Le Dieu de Jésus Christ demande à nous tous, de devenir des évangélisateurs de sa tendresse, en faisant la révolution de la tendresse (Pape François, Exhortation  Apostolique. Post-synodale Evangelium gaudium, n 88). Seulement dans le Christ, l’homme a la possibilité de vaincre la tentation de l’orgueil et de réaliser le sens de la tendresse comme un évènement de grâce pour lui, pour l’Eglise et pour l'humanité.

Les vierges consacrées, en particulier, sont appelées à cette tendresse. Elles se donnent entièrement au Christ non pas en annulant l’affection humaine mais en l’enracinant dans le cœur du Christ. La virginité est la raison d’une tendresse vraie et chaste, signe de la charité de Dieu « Dans la virginité librement choisie, la femme s'affirme comme personne, c'est-à-dire comme l'être que le Créateur a voulu pour lui-même dès le commencement, et en même temps, elle exprime la valeur personnelle de sa féminité, devenant «don désintéressé» à Dieu qui s'est révélé dans le Christ, un don au Christ Rédempteur de l'homme et Epoux des âmes: un don «sponsal». On ne peut comprendre correctement la virginité, la consécration de la femme dans la virginité, sans faire appel à l'amour sponsal: c'est en effet dans cet amour que la personne devient don pour l'autre » (Jean-Paul II, Mulieris dignitatem, n. 20.).

LECTURE PATRISTIQUE: SAINT JEAN CHRYSOSTOME

HOMÉLIE XXII - «POURQUOI DE MÊME VOUS METTEZ-VOUS EN PEINE POUR LE VÊTEMENT CONSIDEREZ COMMENT CROISSENT LES LIS DES CHAMPS.

HYPERLINK "http://www.clerus.org/bibliaclerusonline/fr/ijs.htm" \l "ge" Mt 6,28-34

1. Après que Jésus-Christ a parlé de la nourriture la plus nécessaire, et qu’il a montré qu’il ne fallait s’en point mettre en peine, il passe à ce qui est moins important, puisque le vêtement n’est pas si nécessaire que la nourriture. On demandera peut-être pourquoi il ne rapporte pas encore ici l’exemple des oiseaux, et d’où vient qu’il ne parle point du paon, ou du cygne. Ou de la brebis, qui pouvaient lui fournir de nombreuses comparaisons. Il cite le lis afin de nous toucher plus fortement par le contraste qu’il nous fait voir entre une vile herbe, et l’extrême magnificence dont Dieu s’est plu à la décorer. C’est pourquoi, poursuivant son raisonnement, il ne dit plus «un lis,» mais «le foin des champs.» Ce terme ne lui suffit même pas, il en ajoute un autre qui exprime encore plus fortement la vileté. «Le foin des champs qui est aujourd’hui, et qui demain,» non seulement ne sera plus; mais, ce qui est beaucoup plus expressif, «sera jeté dans le four.» Et il ne dit pas simplement: «Que Dieu le pare, » mais «s’il le pare de la sorte.»

Voyez-vous que d’expressions vives et fortes? Le Sauveur les emploie pour faire une plus grande impression dans l’esprit de ceux qui l’écoutent. C’est toujours avec la même pensée qu’il conclut en disant: «Combien plus le fera-t-il pour vous?» Cette parole est d’une emphase énergique; et ce mot «vous» dans la bouche du Sauveur montre bien ce que vaut l’homme et l’attention qu’il mérite: c’est comme s’il disait: Vous à qui Dieu a donné une âme raisonnable, dont il a formé le corps, pour qui il a fait le ciel et la terre, à qui il a envoyé ses prophètes et donné sa loi, qu’il a comblé de tant de biens, pour qui il a livré son Fils unique, et à qui il a donné enfin avec lui, la plénitude de ses bénédictions et de ses grâces.

Mais après le souvenir de tant de dons, il fait à ses auditeurs une réprimande en les appelant «hommes de peu de foi.» Tel est le sage conseiller, il joint toujours le reproche à l’exhortation, pour opérer plus sûrement la persuasion. Le Seigneur, par ces paroles, ne nous apprend pas seulement à ne nous inquiéter d’aucune chose, mais encore à n’être point touchés de la beauté et de la magnificence des vêtements. A l’herbe l’éclat de la parure, au gazon la beauté, nous dit-il, ou plutôt le foin de la prairie vaut encore mieux que son splendide vêtement. Pourquoi donc vous enorgueillir de choses dans lesquelles une simple plante l’emporte sur vous de beaucoup?

Mais remarquez comment Jésus-Christ adoucit tout d’abord ce précepte par l’opposition des contraires, puisqu’il semble n’y porter les hommes, que pour les délivrer de la chose du monde qu’ils craignent le plus. Car après avoir dit: «Considérez comment croissent les lis des champs,» il ajoute: «Ils ne travaillent point ni ne filent point.» De sorte que c’est afin de nous délivrer de nos peines qu’il nous fait ce commandement. Ainsi on ne doit pas dire qu’il y a de la peine à suivre ce précepte, mais qu’au contraire il y en a à ne le pas suivre. De même qu’en disant «que les oiseaux ne sèment point,» Jésus-Christ n’a pas prétendu nous défendre de semer, mais seulement de nous absorber dans cette préoccupation; de même ici, lorsqu’il dit que «les lis ne travaillent, ni ne filent point,» ce n’est pas le travail qu’il condamne, mais seulement l’agitation inquiète. «Et cependant je vous déclare que Salomon même dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux. » Ainsi, selon la parole de Jésus-Christ, tout ce grand éclat de Salomon a cédé à celui des lis. Et on ne peut pas dire que sa magnificence a quelquefois égalé la beauté des lis, et que quelquefois aussi l’éclat des lis l’a surpassée; puisqu’il est marqué expressément qu’il n’a jamais été vêtu comme le lis «dans toute sa gloire,» c’est-à-dire qu’il n’y a eu aucun jour de son règne, où il ait été paré comme un lis. Que s’il n’a pu égaler dans sa magnificence la fleur du lis, il n’a point non plus égalé les autres fleurs, mais il leur a cédé à toutes, puisque leur beauté vive et naturelle passe autant toutes les broderies d’or et de soie, que la vérité passe le mensonge. Si donc le plus magnifique de tous les rois doit reconnaître ici qu’il est vaincu! comment prétendez-vous par tout votre luxe, je ne dis pas surpasser le lis, mais approcher seulement de la beauté de la moindre fleur?

Jésus-Christ nous avertit donc ici de ne point rechercher cette sorte d’éclat. Or, semble-t-il nous dire, voyez la fin de cette fleur; après le triomphe remporté par sa beauté, elle est jetée au four. Que si Dieu prend un tel soin de choses de si peu d’importance et de prix, comment pourrait-il oublier l’homme, qui est la plus excellente de ses créatures?

Vous me demanderez peut-être, pourquoi Dieu a donné tant de beauté à ces fleurs? Je vous réponds que c’est pour nous montrer sa sagesse et sa puissance, et pour nous faire admirer en toutes choses la magnificence de sa gloire. Car ce ne sont pas seulement «les cieux qui racontent la gloire de Dieu. » (Ps 18,4) La terre le fait aussi comme le montre David lorsqu’il dit: «Louez le Seigneur, vous «arbres fruitiers, et tous cèdres.» (Ps 148,9) Les uns, par la douceur de leurs fruits, les autres par la grandeur de leurs branches, les autres par une beauté particulière, publient la gloire de leur Créateur. Dieu ne pouvait mieux nous faire voir les richesses infinies de sa puissance et de sa sagesse, qu’en répandant ainsi tant de beauté sur les choses les plus basses, puisqu’il n’y a rien de plus vil que ce qui est aujourd’hui, et qui cessera d’être demain.

Que si Dieu donne à ces herbes ce qui ne leur était point nécessaire, puisque cet éclat qu’elles ont ne sert nullement à nourrir le feu qui les brûle; comment vous refuserait-il à vous ce qui vous est nécessaire? Après avoir paré les moindres choses de tant d’ornements superflus, seulement pour montrer sa toute-puissance, comment vous négligerait-il, vous, qui êtes le chef-d’oeuvre de ses créatures? Comment vous refuserait-il ce qui vous est nécessaire pour le soutien de la vie? Après donc qu’il a ainsi montré aux hommes jusqu’où s’étend sa providence, il juge à propos de les réprimander, mais il ne le fait qu’avec beaucoup de retenue, et au lieu de les appeler des gens sans foi, il se contente de les appeler des «hommes de petite foi.»

2. «Si donc Dieu a soin de vêtir de la sorte une herbe des champs, qui est aujourd’hui et que demain on jettera dans le four, combien plus le fera-t-il pour vous, hommes de peu de foi ?» Celui qui dit ces paroles, est celui-là même qui fait toutes choses: «Toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n’a été fait.» (Jn 1,3) Cependant il ne dit pas comme Créateur. Il lui suffisait pour un temps de montrer son autorité en disant à chacun de ses commandements: «Il a été dit aux anciens, etc., mais moi je vous dis.» Ne vous étonnez donc pas après cela qu’il se cache dans la suite, et qu’il parle si humblement de lui-même. Il n’a point d’autre but maintenant que de proportionner sa parole à la faiblesse de ceux qui l’écoutent, et de témoigner partout qu’il n’est pas un ennemi de Dieu, et qu’il s’accorde parfaitement en toutes choses avec son Père.

C’est ce qu’il observe particulièrement dans ce long sermon sur la montagne. Il y parle constamment du Père. Il relève partout sa providence, sa sagesse et sa bonté qui s’étend généralement sur toutes choses, et qui veille autant sur les plus petites que sur les plus grandes. Quand il défend «de jurer par Jérusalem,» il l’appelle «la ville du grand roi.» Quand il «parle du ciel,» il dit, «que c’est le «trône de Dieu.» Quand il parle de la conduite et du gouvernement du monde, il l’attribue tout à Dieu: «Il fait,» dit-il, «lever son soleil sur les bons

et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes.» Il apprend de même à la fin de la prière qu’il a enseignée, que toute grandeur est à Dieu, en disant: «Que le royaume, que la puissance «et que la gloire sont à lui.» De même ici lorsqu’il veut montrer sa providence, et marquer combien elle est admirable dans les moindres choses: «Celui,» dit-il, «qui a soin de vêtir de la sorte une herbe des champs,» etc. Il ne le nomme jamais «son père;» mais seulement leur père; afin de les toucher et de les toucher par cet honneur, et de ne point exciter leur indignation, lorsqu’il appellerait Dieu son père.

Si donc, mes frères, il ne faut pas se mettre en peine des choses les plus nécessaires, comment excusera-t-on ceux qui s’empressent tant pour les superflues? ou plutôt, comment excusera-t-on ceux qui perdent même le dormir pour voler le bien des autres? «Ne vous mettez donc point en peine en disant: Où aurons-nous de quoi manger, de quoi boire, de quoi nous vêtir, comme font les païens qui recherchent toutes ces choses?» Jésus-Christ fait encore ici un reproche à ses disciples, et il leur fait voir qu’il ne leur commande rien de fort difficile. Il disait auparavant: «Si vous aimez ceux qui vous aiment, vous ne faites rien d’extraordinaire, puisque les païens en font autant,» et il stimulait ainsi ses disciples et les excitait à une plus haute vertu par la comparaison qu’il faisait d’eux avec les païens: il se sert encore ici de ce même exemple pour leur faire voir qu’il n’exigeait d’eux qu’une conduite très juste et très raisonnable. Car si nous devons être plus justes que les scribes et que les pharisiens, que ne mériterons-nous point, si, bien loin d’être plus justes que les juifs, nous nous rendons semblables aux païens, et si nous n’avons pas plus de confiance en Dieu qu’ils n’en ont? Mais après leur avoir fait cette réprimande pleine de sévérité et de force pour les réveiller de leur assoupissement, et pour leur imprimer une honte salutaire, il les console ensuite en disant: «Votre Père sait que vous avez besoin de toutes ces choses (32).» Il ne dit pas, Dieu sait; mais «votre Père sait,» afin que ce mot de «Père» les fît entrer dans une confiance plus ferme et plus assurée. Car si vous avez un père, leur dit-il, et un père tel (183) que Dieu, il ne pourra pas sans doute vous laisser souffrir les dernières extrémités, puisque les pères d’ici-bas n’ont pas cette dureté à l’égard de leurs enfants.

Il joint à ceci une autre raison: «Vous avez besoin,» dit-il, «de toutes ces choses;» comme s’il disait: ce ne sont pas là des choses superflues, et dont Dieu puisse vous laisser manquer, lui qui ne dédaigne pas de donner aux fleurs des embellissements si peu nécessaires. Je sais que ces choses dont je vous défends le soin sont les plus nécessaires à la vie. Nais cette nécessité que vous regardez comme un motif légitime de souci, j’estime au contraire que c’est elle qui doit vous affranchir de tout souci. Vous dites: je dois me mettre en peine de ces choses parce que je ne puis m’en passer; et moi je vous dis au contraire, que c’est pour cela même que vous ne vous en devez point mettre en peine, parce qu’elles sont nécessaires. Quand elles seraient superflues, vous ne devriez pas même alors concevoir de défiance, mais espérer que la bonté de Dieu ne laisserait pas de vous les donner. Mais du moment qu’elles sont nécessaires, vous ne devez pas avoir le moindre doute qu’il ne vous les donne. Quel est le père qui refuse à ses enfants ce qui leur est le plus nécessaire pour la vie? C’est donc parce que cela est nécessaire que Dieu vous le donnera nécessairement. C’est lui qui a fait la nature humaine, et il en connaît parfaitement les besoins.

Vous ne pouvez pas dire: Il est vrai que Dieu est notre père, et que ces choses sont entièrement nécessaires; mais il ne sait peut-être pas qu’elles nous manquent. Car puisqu’il connaît la nature, qu’il l’a créée, qu’il l’a faite ce qu’elle est, il est évident qu’il sait mieux ses besoins que vous-même qui les souffrez. C’est lui-même quia voulu que vous fussiez sujet à ces besoins, il n’ira donc pas contredire ce qu’il a voulu, en vous imposant d’un côté cette nécessité impérieuse et en vous ôtant de l’autre les moyens d’y satisfaire.

3. Donc, mes frères, bannissons tous ces soins qui ne servent qu’à nous torturer l’esprit inutilement. Puisque, soit que nous nous inquiétions ou que nous ne nous inquiétions pas, c’est Dieu seul qui nous donne toutes ces choses et qui nous les donne d’autant plus que nous nous en inquiétons moins, à quoi nous serviront tous nos soins, qu’à nous tourmenter et nous faire souffrir en pure perte?

[1] Pour comprendre le concept de Préoccupation,  le terme grec “merimnao” (se préoccuper, s’essouffler, se donner du mal, avoir un chagrin, avoir des soucis) revient  quatre fois : Mt 5,25.31.34 (deux fois). Mais le concept de préoccupation des anciens et de la Bible n’est pas le nôtre. Nous nous préoccupons parce que notre enfant est en retard d’une demi-heure ; il arrive ; dès son arrivée, la préoccupation s’en va. Nous ne préoccupons parce que nous avons des invités et que nous voulons bien les recevoir, etc. La préoccupation concerne un aspect de notre vie. Mais quand  l’Evangile parle de préoccupation, il n’entend pas une partie, un aspect, mais la totalité de la vie. La Préoccupation est quelque chose à laquelle l’on pense toujours, qui occupe toutes nos pensées et qui absorbe tout le reste. Le texte parallèle de Lc 12,22-31, en effet, est précédé du récit d’un homme qui est préoccupé (c’est à dire qu’il il pense seulement à une chose, il y est toujours branché, fixé) par ses récoltes. Mais vivre ainsi fait mourir (cf Lc 12,20) parce qu’il n’existe que seulement cela  et rien d’autre.

[2] La foi est fondement – c’est à dire certitude – des choses que on espère et gage de celles qu’on ne voit pas” (Héb 11,1). La Foi signifie que la vie est plus que ce que l’on voit. La Foi est reconnaitre une Présence et le chrétien est celui qui vit ou,  au moins, essaye de vivre ses relations à la lumière de la foi c’est-à-dire avec la conscience de cette Présence.

[3] La racine du mot hébreu “Mammon” est “‘mn” à prendre dans le sens de “ce en qui on met sa propre confiance”, on comprend donc pourquoi Jésus avertit ses auditeurs: si l’homme met sa confiance, dans la richesse, Dieu n’a plus de signification pour cet homme.

[4] En tant que Providence signifie « mystère du cœur de Jésus ». Mais dans le langage chrétien, les mots qui expriment le mystère, les énergies, les joies et les intérêts de cette existence ont eu un sort malheureux dans le temps, surtout dans les trois derniers siècles  (1700 – 1900). Maintenant, dans notre langage quotidien, les termes qui dérivent du milieu sacré  de la foi et de l’amour chrétiens ne gardent rien de leur origine. Ils sont devenus séculiers. (par exemple : « la grand’messe du foot »). Il est arrivé la même chose au  mot « Providence » qui a été sécularisé en « prévoyance ».