Publication : Alain de Penanster et les « sept legs » de Jean-Paul II

« Benoît XVI et les sept legs »

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ROME, Lundi 24 octobre 2005 (ZENIT.org) – « Benoît XVI et les sept legs » : sous ce titre (Editions CLD, Tours, 228 pages, 18 euros), Alain de Penanster publie un « livre sur la papauté », où il analyse « sept legs » de Jean-Paul II à ses successeurs, sans prétendre « être un prophète ou une voyante ». Il en livre la primeur aux lecteurs de Zenit.



Zenit : Encore un livre sur Benoît XVI…

A. de Penanster : Fausse piste ! C’est un livre sur la papauté. Il montre comment des hommes différents assurent la continuité de la mission pontificale, chacun avec son charisme.

Zenit : Mais quelle est votre compétence pour écrire sur la papauté ?

A. de Penanster : J’ai été accrédité pendant quinze ans à la salle de presse du Vatican. J’ai accompagné vingt-six voyages de Jean-Paul II dans le monde. J’ai rencontré souvent le futur Benoît XVI. En France, je suis président d’honneur de l’AJIR, l’association professionnelle des journalistes de l’information religieuse.

Zenit : D’accord, mais en quoi votre livre est original ?

A. de Penanster : Il part de la période charnière entre les deux pontificats, cette période à laquelle nous participons. Nous sommes au tout début du pontificat de Benoît XVI. Mais nous restons aussi dans le rayonnement de Jean-Paul II. Son pontificat a été grand par sa durée – 26 ans 1/2 – et par son intensité. Le livre sélectionne sept legs spirituels de Jean-Paul II à ses successeurs.

Zenit : Pourquoi sept ? Parce que c’est un nombre biblique ?

A. de Penanster : Pas seulement. Douze aussi serait un nombre biblique. Mais j’ai voulu concentrer l’attention du lecteur sur sept domaines importants, sans le disperser. C’est bien suffisant.

Zenit : C’est une sélection arbitraire ?

A. de Penanster : Comme toute sélection ! A l’intérieur du pontificat complexe et foisonnant de Jean-Paul II, j’ai discerné sept lignes de force. Le compendium est d’ailleurs à la mode. Celui-ci peut rendre service à des lecteurs pressés ou intimidés par des volumes épais sur Jean-Paul II. Ou plus simplement encore par la lecture de Jean-Paul II dans le texte.

Zenit : Avant de parler de ces legs transmis par Jean-Paul II, on peut se poser une question. Puisque vous connaissez les problèmes de l’Eglise, pourquoi ne traitez-vous pas plutôt de l’avenir ? Des « grands chantiers » ? De la tâche immense qui attend Benoît XVI ?

A. de Penanster : Parce que je ne prétends pas exprimer les vues de Dieu sur les réformes à effectuer dans l’Eglise. Benoît XVI a dit lui-même qu’il n’avait pas de programme de gouvernement. Il veut se mettre avec toute l’Eglise à l’écoute de la volonté du Seigneur pour que ce soit elle qui guide l’Eglise. Je veux garder la même attitude de disponibilité envers l’Esprit-Saint. Les écrivains péremptoires qui traitent des « grands chantiers de l’Eglise » se mettent facilement à la place de Dieu. Ils présentent les réformes qui leur plairaient et ils invitent le pape à les réaliser. Ce sont souvent des réformes touchant à la morale ou à la discipline ecclésiale. Ensuite, les choses ne se passent jamais de la manière dont nous les avions imaginées. Alors ces prophètes se disent incompris et rendent le pape responsable de leurs illusions. Moi, je ne prétends pas être un prophète ou une voyante. J’analyse les faits, ceux qui sont passés et ceux qui se passent, et j’essaie d’en discerner le sens. Mais j’évite de proposer au lecteur des prédictions ou des leçons de morale.

Zenit : Pourtant vous lui conseillez de « ne pas faire le mal en vue du bien ».

A. de Penanster : Ce n’est pas de moi. C’est un extrait de « Veritatis Splendor ».

Zenit : Quelles différences principales voyez-vous entre les deux papes ?

A. de Penanster : J’en vois deux. La première différence est que Benoît XVI a été élu à 78 ans, alors que Jean-Paul II l’avait été à 58 ans. Jean-Paul II avait du temps devant lui. Il pouvait se permettre d’intervenir dans des domaines très variés et de réagir suivant l’évolution. Benoît XVI sait qu’il a moins de temps devant lui. Alors il se concentre sur l’essentiel. Il peut simplifier les perspectives et déléguer certaines tâches suivant le fameux « principe de subsidiarité » : ce qu’un collaborateur du pape peut faire est une charge de moins pour le pape. En fait de simplification, le cardinal Ratzinger a été le maître d’œuvre du « Catéchisme de l’Eglise catholique. Abrégé. » dont l’édition française est parue en septembre 2005. Jean-Paul II avait été à l’origine du grand « Catéchisme de l’Eglise catholique » en 900 pages. Mais il avait demandé ensuite au cardinal Ratzinger de faire réaliser un abrégé, un compendium plus concis et plus pédagogique. Benoît XVI a contribué ainsi à élaborer ce legs dont il est devenu, comme pape, le premier bénéficiaire.

Zenit : Et la seconde différence ?

A. de Penanster : C’est le contraste entre leurs styles dans les rassemblements publics. Spontanément Jean-Paul II s’identifiait au message qu’il voulait transmettre. Il l’incarnait avec une présence exceptionnelle. L’adage du Canadien Marshall MC Luhan « le messager est le message » pouvait s’appliquer à lui. Il ne s’applique pas à Benoît XVI qui, au contraire, cherche plutôt à effacer sa personne derrière le message. Les participants aux JMJ de Cologne ont bien senti cette humilité.

Zenit : Quels sont ces fameux sept legs ? Est-ce que ce sont tous des initiatives originales de Jean-Paul II ?

A. de Penanster : Pas tous. Les sept peuvent se répartir en trois et quatre. Les trois premiers sont des innovations de Jean-Paul II. Le premier est l’attitude franche envers le corps, la vie, la sexualité, la maladie, avec l’élaboration d’une théologie du corps. Le deuxième est l’appel à la mémoire sur des fautes d’homme d’Eglise dans le passé et l’expression de « repentances » sans demande de réciprocité aux interlocuteurs quand les torts étaient partagés. Le troisième legs original est une attitude remarquable ouverte et compréhensive envers les juifs.

Zenit : Parlons d’abord du corps. L’apparence corporelle de Jean-Paul II a beaucoup varié au cours de son pontificat. Où est la constante dans son attitude ?

A. de Penanster : Au début de son pontificat, Jean-Paul II est robuste et sportif. On lui offre une piscine à Castel Gandolfo. Le cardinal Marty le surnomme « l’athlète de Dieu ». L’attentat du 13 mai 1981 met fin à cette période harmonieuse. Le tempérament énergique de Jean-Paul II reprend le dessus malgré des ennuis de santé. Il recommence à voyager à travers le monde. Mais, au fil des années, les échéances de l’âge se font sentir. Il devient le « serviteur souffrant » cité par Isaïe. Ses interlocuteurs sont sensibles à cette faiblesse physique qu’il cherche à surmonter sans la cacher. La constance dans son attitude, que vous évoquez, est dans cette franchise. Quand il est diminué physiquement, il se montre diminué. Quand il est malade, il va à la polyclinique. Les papes précédents se faisaient soigner discrètement, parfois en cachette. Jean-Paul II a incarné une cohérence entre ce qu’il vivait et ce qu’il enseignait. Il a été d’autant plus crédible pour exprimer des vues théologiques originales sur le corps, la sexualité, le respect de la vie, la maladie, la souffrance. Lui-même a accompli les dernières années de son ministère non pas à côté de sa maladie mais dans sa maladie même. Ce témoignage vécu renforce la crédibilité de sa théologie du corps, qui n’est pas encore assez connue.

Zenit : Au sujet des juifs, il y avait eu une première ouverture lors du concile Vatican II.

A. de Penanster : Oui. Un concile auquel Mgr Wojtyla et l’abbé Ratzinger avaient participé. Il avait notamment rappelé que les responsabilités dans la mort du Christ étaient nombreuses et ne pouvaient pas, en tout cas, être imputées aux juifs extérieurs à Jérusalem et à cette époque-là. Mais, en ce domaine, les chrétiens avaient à revenir de très loin. Jean-Paul II, lui, trouvait normale la cohabitation avec les juifs : ils étaient 30% des élèves de son école à Wadowice, en Pologne ; dont son meilleur ami. Puis, comme archevêque de Cracovie, il a eu sur son diocèse l’ancien camp d’Auschwitz et a été spécialement touché par le « mystère d’iniquité » de la Shoah, même si son auteur était un régime néo-païen. Jean-Paul II a rappelé l’élection divine du peuple d’Israël. Il a fait à la synagogue de Rome la première visite d’un pape ; puis un pèlerinage en Terre sainte en 2000. Auparavant, il avait fait établir des relations diplomatiques entre le Vatican et l’Etat d’Israël, ce qui reconnaissait la légitimité de cet Etat. Le grand rabbin de Rome a été l’une des rares personnes que Jean-Paul II a citées dans son testament. A son tour, son héritier spirituel Benoît XVI a fait une visite pontificale à la synagogue de Cologne. Il a aussi rappelé que le Nouveau Testament était un développement de l’Ancien Testament.

Zenit : Venons-en maintenant aux autres legs.

A. de Penanster : Ce sont des legs qui viennent en partie de pontificats antérieurs, mais qui ont été développés par Jean-Paul II. Ils sont quatre. Je les intitule « Unité de l’Eglise et primauté de pierre », « Splendeur et rudesses de la vérité », « Implication dans les affaires du monde », « La nouvelle évangélisation ». Jean-Paul II a été là héritier, innovateur ou rénovateur, puis donateur lui-même.

Zenit : La splendeur de la vérité est un sujet abstrait…

A. de Penanster : Oui, mais un sujet capital pour notre époque. L’individualisme incite à n’y accepter que des vérités partielles, subjectives, à la carte, et à récuser les enseignements de la Révélation. L’encyclique « Veritatis Splendor » rappelle les données qui permettent de guider notre liberté, au moment où notre monde demande des repères. Le cardinal Ratzinger avait contribué à la rédaction de cette encyclique. Benoît XVI continue en dénonçant le relativisme, cette dérobade mentale devant la Vérité et ses conséquences.

Zenit : Au sujet de l’implication dans les affaires du monde, vous vous montrez réservé sur les effets spirituels et pacificateur des rassemblements interreligieux à Assise. Vous écrivez : « Ce fut un appel à des religieux bigarrés contre des religions bagarreuses. Les prières pour la paix avaient été des monologues sans vrai dialogue. » Vous ne croyez pas à l’interreligieux ?

A. de Penanster : Je ne crois pas aux illusions venant de l’équivoque. Ces rassemblements sont été des appels à la composante pacifique qui existe dans chaque religion. Rien de plus. Jean-Paul II avait précisé à l’avance les limites de l’exercice. Il voulait précisément éviter toute illusion de relativisme en matière religieuse.

Zenit : Tous ces legs constituent-ils un « cahier des charges » pour un pape ?

A. de Penanster : Non. Le pape n’est pas prisonnier d’un héritage, Benoît XVI veut avant tout écouter la volonté du Seigneur. En fonction de cette volonté et suivant et en suivant ses charismes propres, il fera fructifier plus ou moins certains legs. Ce sont des dons et des données. La parabole des talents nous rappelle que les dons nous sont attribués pour que nous les fassions fructifier. Tout legs – et pas seulement au pape – est une invitation à agir.