Quelle éducation en temps de crise ? (II)

Par le card. Piacenza

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Traduction d’Océane Le Gall

ROME, lundi 9 juillet 2012 (ZENIT.org) – « Eduquer les formateur en temps d’urgence éducative » : tel est le titre de l’intervention du cardinal Mauro Piacenza, préfet de la Congrégation pour le clergé, prononcée mardi dernier, 3 juillet, à la XXIIe édition du cours international pour formateurs dans les Séminaires. (cf. Zenit du 5 juillet 2012).

Le cours a lieu au Collège pontifical international « Maria Mater Ecclesiae », à Rome, en présence d’une cinquantaine de prêtres provenant de 33 pays et de 53 diocèses.

Dans son intervention, dont le texte ci-dessous est la deuxième partie, le cardinal Piacenza, souligne quelques pistes pour « reprendre en main la formation », en particulier celles des personnes se préparant au sacerdoce ou à la vie consacrée.

Après avoir évoqué la crise profonde qui touche aussi la formation humaine et « l’urgence » d’y remédier en allant au-delà du relativisme qui caractérise notre époque, le cardinal italien insiste sur l’importance de « partir de l’homme en tant que tel » et de se poser « les bonnes » questions   pour faire ressortir « les questions fondamentales que l’homme a étouffées en lui » .

Voici la deuxième partie de la traduction intégrale de son intervention:

"L’homme en tant que tel"

Partons du premier lieu théologique

Quelles que soient les situations, historique, sociale ou humaine, qui se présentent à nous, il existe toujours la possibilité de repartir, d’accomplir une action éducative et de travailler dans le domaine de la formation. Même en pleine crise comme celle que vivons aujourd’hui, dont je viens d’évoquer les racines historiques et philosophiques, la possibilité concrète que l’on a d’éduquer dépend toujours de l’homme: de l’homme concret que chacun est, ou de l’homme concret que l’on a en face de nous.

A ce propos, avant tout parcours de formation humaine, la réponse humble et concrète à la question : « Qui suis-je ? », « Qui est l’homme ? » est cruciale.

Et je ne compte pas par là indiquer des parcours de description physiologique et psychologique de l’être humain, ni rouvrir la porte à l’idéalisme, qui se demande : « Qu’est-ce que je pense de l’homme ? », et non qui il est.

Chaque homme, indépendamment de sa condition et de l’époque où il vit, se perçoit et est perçu par les autres comme « besoin », comme «  demande ».

Et si toute la culture dominante  se met à étouffer les questions fondamentales qui constituent l’homme, ce n’est pas parce que celles-ci ne sont pas pleines de signification et n’exigent pas une réponse, mais tout simplement parce qu’elle est incapable d’offrir des réponses perceptibles humainement et satisfaisantes, n’a pas d’autres possibilité, n’a pas d’autres « échappatoires » que celle d’étouffer en l’homme les questions.

C’est comme si la comparaison évangélique du père qui, bien que mauvais, ne donne pas de pierres à ses fils  qui lui demandent du pain, ou un serpents quand ils lui demandent des œufs (cf. Mt 7,9-10), ait été radicalement vidé dans l’attitude, philosophiquement et anthropologiquement absurde, du pouvoir dominant, qui continue à répéter : « vous ne devez pas avoir faim ! ».

J’espère que cette comparaison évangélique, dans sa déconcertante comparaison avec la culture dominante, nous offre, au moins en partie, la mesure de la situation dramatique dans laquelle nous nous trouvons.

Les moyens de communication de masse, ensuite habilement gérés par les grandes puissances de ce monde, contribuent largement à une sorte anesthésie générale.

Toutefois, l’homme est et reste « demande » !

Il est et il reste irréductiblement caractérisé par l’évidence de son « être », et « d’être » du monde, et de ces questions fondamentales que nous appelons, trop souvent, « valeurs », sans rappeler que ce ne sont des valeurs que parce qu’elles sont des exigences fondamentale du « je ».

La justice, la vérité, la beauté, la raison, la sagesse, la liberté, sont-elles des valeurs? Certainement et aucun de nous n’oserait le méconnaître; ce sont des valeurs humaines universelles, et non confessionnelles, car elles sont « d’abord », tant d’un point de vue ontologique que pédagogique, des exigences fondamentales de l’homme, qui ne met pas en discussion ce que l’homme est, ce qu’il désire profondément et qu’elle est le dernier souffle de son cœur.

Et cet élément est toujours à considérer, même quand ceux que l’on doit former sont les formateurs!

Le sens religieux humain – que les chercheurs de l’histoire des religions ne sont pas peu à reléguer à un développement, plus ou moins structuré, des diverses cultures et civilisations – est en réalité une caractéristique anthropologique universelle et  unique. Non seulement parce que, historiquement, il n’existe aucune civilisation, même la plus primitive et lointaine, qui n’ait exprimé une quelconque dimension religieuse, mais aussi parce que, placé face à la réalité et face à soi-même, considérés des états de faits, c’est-à-dire ne venant pas de sa  propre action, l’homme et son intelligence sont obligés de se demander : « Quel sens tout cela a-t-il ? ».

Sur cette question, ou plutôt, dans cette recherche du sens ultime de la totalité – donc de soi-même et du réel – repose le vrai sens religieux.

Nous devons, en tant qu’éducateurs, nous rappeler que l’on n’indique à ses frères que la réponse  trouvée, en partant de sa propre question!

Sinon la réponse théologiquement et anthropologiquement plus correcte (en admettant qu’on la connaisse) deviendra elle aussi une formule répétée, mais non vécue.

Eduquer est une mission que l’Eglise doit continuellement rafraichir, renforcer et relancer, partant de cette authentique passion pour l’homme ; une passion qui, comme le dit l’étymologie même du terme « passio », est avant tout un partage actif de la même condition de «  demande de sens ».

L’Homme-Dieu Jésus de Nazareth

Face à cette réalité d’homme, que je viens de tracer, qui est « en demande de sens » et qui vit les valeurs non pas comme des impositions externes à sa propre conscience, mais comme le fleurissement vigoureux de ses propres questions fondamentales (je vis la justice parce ce que je suis un besoin de justice ; je vis la vérité parce que je suis un besoin de vérité etc.), face à cette réalité d’homme, se place le Christ.

Avant tout acte de foi en Jésus de Nazareth Seigneur et Christ, il est nécessaire de souligner comment l’événement-Christ a sa propre irréductible dimension historique. Cela est efficacement rappelé par Benoît XVI dans l’introduction de sa première encyclique «  Deus caritas est ». L’être chrétien est assimilé à « une rencontre avec un Avènement, une Personne » (n. 1).

La rencontre suppose donc au préalable quelque chose-quelqu’un d’ « autre », qui devient pour moi « rencontre » et que je peux rencontrer. Tout le monde peut percevoir les conséquences  que cela a sur l’essence du christianisme et sur l’éducation et la formation : d’un côté la fidélité au fait historique exclue toute auto-référence subjective, intimiste ou auto-protectrice dans les relations avec le Christ et, de l’autre, encore plus profondément, la dimension historique résulte radicalement incompatible avec toute conception idéaliste et relativiste, qui affirme l’impossibilité de l’homme à connaître la réalité.

Il est donc possible d’affirmer – et c’est au fond la traduction qu’en fait l’évangéliste Jean – que la réponse à ce que l’homme est, qui n’est pas en lui, a pu être «  trouvée », est venue à notre rencontre, s’est révélée dans ce qui était au plus près de l’homme : l’homme lui-même.

« Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché, concernant la parole de vie […], nous vous l'annonçons, à vous aussi, […]afin que notre joie soit parfaite » (1Jn 1-4).

Telle rencontre dans l’humanité, comme question, et l’Avènement du Christ, comme réponse, constitue la possibilité de toute formation authentique.

Avec deux corollaires

Le premier : il est possible de vivre un intense sens religieux, c’est-à-dire une profonde question existentielle, sans avoir encore rencontré la réponse qui est le Christ. Il est nécessaire de reconnaître et affirmer que le sens religieux, vécu authentiquement représente et constitue un facteur fondamental de formation.

Par contre – second corollaire – dans la plupart des cas il arrive – et nous pourrions probablement tous en témoigner – que la réponse même avec le Christ détermine la redécouverte d’un sens religieux assoupi, le réveil de l’humanité; si bien qu’avec tout autant de réalisme, il est possible d’affirmer que: l’Avènement de la rencontre avec Jésus Christ est le premier facteur d’éducation, précisément parce qu’il apprend à être dans cette position de stupeur et reconnaissance, typique du sens religieux, qui constitue l’essence de l’homme face à Dieu.

Ce que le Christ vit de par sa nature, nous pouvons le vivre de par la grâce. Se percevoir en présence du Mystère permet à l’homme de vivre selon la haute Vocation à laquelle Créateur l’a appelé: être à l’image et la ressemblance de Dieu.

Il n’échappe à personne, je pense, que cette « image et ressemblance » trouve en Jésus Christ son propre modèle unique.

(La troisième et dernière partie de notre traduction sera publiée demain, mardi 10 juillet 2012)