Quelle éducation en temps de crise ? (III)

Par le card. Piacenza

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Traduction d’Océane Le Gall

ROME, mercredi 11 juillet 2012 (ZENIT.org) – « Eduquer les formateur en temps d’urgence éducative » : tel est le titre de l’intervention du cardinal Mauro Piacenza, préfet de la Congrégation pour le clergé, prononcée le mardi 3 juillet, à la XXIIe édition du cours international pour formateurs dans les Séminaires. (cf. Zenit du 5 juillet 2012).

Le cours a lieu au Collège pontifical international « Maria Mater Ecclesiae », à Rome, en présence d’une cinquantaine de prêtres provenant de 33 pays et de 53 diocèses.

Dans son intervention, dont le texte ci-dessous est la troisième et dernière partie, le cardinal Piacenza, affronte la difficile question du « respect des règles dans l’Eglise », pour un travail d’éducation vraiment efficace, et ainsi  faire «  grandir le nombre et la qualité des  vocations ».

« Aucun Éducateur ne saurait arbitrairement présumer être au-dessus du Magistère, avoir l’intuition avant, mieux et plus que lui, des réelles exigences de l’Eglise du Christ! », rappelle-t-il, aux formateurs,  exhortant tout un chacun à  une attitude « fidèle » à la Vérité révélée, au Magistère et à la morale.

Voici la troisième et dernière partie de la traduction intégrale de son intervention:

Il y a quelques temps, on ne cessait de parler « d’auto-formation » et de « coresponsabilité dans la formation ». Ces caractéristiques de la formation, qu’il est en soi possible de partage, font levier sur la responsabilité personnelle. Car, souvent, nous avons affaire à des personnes qui, même à l’âge adulte, approchent le monde de l’Eglise, pour demander une formation spécifique.

Il est nécessaire toutefois d’être très clairs et critiques vis-à-vis d’un optimisme naïf de l’auto-formation! Tout le monde sait qu’une « jeune plante » est beaucoup plus tendre et corrigible qu’un arbre de plusieurs décennies. Ce principe vaut pour l’éducation! La thèse selon laquelle les « vocations adultes » ou « matures » seraient plus fiables que celles des jeunes, est purement idéologique et non démontré. Pour tous, jeunes et adultes, il est nécessaire d’évaluer attentivement de quel parcours existentiel l’on provient et quelles « marges de manœuvres », l’éducation déjà reçue permet.

La « coresponsabilité » et « l’auto-formation » sont des catégories que je réserverais plutôt à la formation permanente, où l’on peut considérer comme acquis certains éléments fondamentaux qui sont à la source de l’identité sacerdotale.

Dans un contexte d’éducation comme celui que nous vivons aujourd’hui, l‘image particulière du prêtre « free rider », comme les appellent les sociologues, prend dramatiquement pied. Le free rider, c’est le voyageur « qui ne paie pas son billet », celui qui participe à une organisation, en essayant d’en obtenir les bénéfices, mais sans payer les frais. Il est comme ces personnes qui montent à bord d’un autobus sans payer : Il arrive à « voyager gratuitement », mais seulement en ce sens que ce en réalité sont les autres qui paient pour lui.

La stratégie des free rider peut avoir du succès, en sociologie et en économie, mais seulement si leur nombre est limité. S’ils sont une poignée à ne pas payer leur ticket, l’autobus  continuera à voyager – tout au plus, on demandera aux voyageurs honnêtes de payer plus. Mais s’il n’y a presque plus personne qui paie son ticket, la ligne d’autobus sera obligée de fermer, et le free rider, lui non plus, ne pourra plus voyager gratuitement.

Appliquons cet exemple à l’Eglise catholique.

Il est possible de tolérer un certain nombre de free rider, mais si leur nombre augmente, les problèmes à résoudre seront de plus en plus difficile à résoudre et l’on risque de « cesser de fonctionner ». On trouve chez les prêtres aussi, des free rider qui, pour des raisons personnelles ou doctrinales, n’entrent pas « dans le jeu d’équipe » et n’apportent pas de vraies contributions.

Le prêtre free rider c’est celui qui ne se sent pas appartenir à un presbytère, lequel, autour de l’évêque, agit dans un esprit de collaboration. C’est celui qui ne sent pas qu’il fait partie d’une  « équipe » plus large, et regarde le pape et son magistère, non pas pour l’écouter et l’étudier, mais pour le critiquer. Il est probable que ce prêtre avait apprécié « l’autobus sur lequel il était monté » autrefois  mais aujourd’hui est déçu et laisse que d’autres paient son « billet ».

Nous devons reconnaître, et les récentes visites ad Limina du diocèse des Etats-Unis d’Amérique l’ont confirmé, que parmi les fidèles aussi, les séminaristes, les  prêtres, il y a disponibilité à affronter des « coûts plus hauts », si les bénéfices qui en découlent sont clairs.

C’est la fidélité à la Vérité Révélée, au Magistère et à la morale, qui fait grandir le nombre et la qualité des  vocations, qui garantit un travail d’éducation vraiment efficace!

En demandant de respecter les règles, qui créent des tensions avec la majorité sociale, dans des champs comme la morale sexuelle ou le rapport avec la Vérité, dans une culture dominée par le relativisme, se créent «  des barrières d’entrée » et le nombre possible des free rider potentiels se réduit.

On devient Prêtre free rider, mais il se peut aussi qu’on « naisse » free rider, c’est-à-dire que l’on sorte déjà du séminaire sous les traits d’un potentiel « batteur libre ». Que l’on pense à un usage tout à fait arbitraire d’Internet et des moyens de communication, ou bien à une manière subjective et peu prudente de vivre les relations interpersonnelles, souvent de manière tout à fait semblable à celle que « le monde » vit!

Une mauvaise utilisation d’Internet génère des prêtres free rider!

Le rôle crucial d’Internet est souvent objet d’études – voire même dans les débats autour de la réforme de la discipline canonique des abus sur mineurs – pour les risques auxquels il expose les séminaristes, mais aussi les prêtres, notamment les plus isolés, à cause de la grande diffusion de la pornographie.

C’est un problème très grave, mais qui n’épuise pas la question Internet.

Le Saint-Père Benoît XVI – tout soulignant le rôle positif qu’Internet, s’il est bien utilisé, peut avoir pour l’apostolat – a souligné à maintes reprises le risque de ce que, lors de sa visite à la Chartreuse de Serra San Bruno, en Calabre, il a appelé une « virtualité risquant de prendre le dessus sur la réalité ». C’est le risque de se trouver face à des « personnes [qui] sont plongées dans une dimension virtuelle, à cause de messages audiovisuels qui accompagnent leur vie du matin au soir»: « une tendance qui a toujours existé, surtout parmi les jeunes et dans les milieux urbains les plus développés, mais aujourd’hui celle-ci a atteint un tel niveau qu’on finit par parler de mutation anthropologique. Certaines personnes ne sont plus capables de rester longtemps en silence et en solitude »  (Benoît XVI, Discours, 9/10/2011).

Et ceci, bien entendu, vaut aussi pour les séminaristes et pour beaucoup de prêtres.

Il ne s’agit pas seulement de difficultés dans la prière. Celui qui s’isole et passe trop de temps dans le monde virtuel – même s’il se tient scrupuleusement à l’écart des sites pornographiques – devient un free rider habituel, constitutionnellement incapable, ensuite, de se mettre au service des autres dans le monde réel. Celui de discipliner l’usage d’Internet est, on le sait, un problème très difficile, pour tous les éducateurs, et pour les familles aussi. Mais il faut certainement faire quelque chose.

Le fait que les jeunes se montrent, pour la plupart, plus loyaux envers le Magistère, du moins dans beaucoup de pays, comparés à leurs confrères  qui ont 50 ou 60 ans, est signe que le climat culturel est en train lentement de changer. Mais il ya encore tant de choses qui ne fonctionnent pas.

Les jeunes prêtres, tout bien intentionnés qu’ils soient, semblent manquer d’une formation systématique dans des disciplines comme la philosophie, la théologie, l’histoire, canonique et liturgique, ce qui est d’habitude révélateur d’une formation qui privilégie excessivement les cours monographiques au détriment des cours institutionnels, et les opinions personnelles des professeurs, par rapport à la transmission d’une doctrine authentique.

Ces carences n’ont pas échappé à l’attention des plus clairvoyants, mais on a souvent l’impression que des règles dépourvues  de sanctions, et donc qui ne sont plus appliquées ou pas appliquées partout, n’ont pas de réels effets sur ce que devrait être, et de façon urgente, l’authentique réforme du clergé. Je souhaite conclure, en réaffirmant que la formation des séminaristes et la formation permanente forment un «  continuum ».

La solution de continuité entre l’une et l’autre détruit la notion même de formation. Le pont doctrinal entre les deux phases de la formation ne peut qu’être constitué par le Magistère, qui guide l’Eglise et répond systématiquement aux questions et aux urgences des temps. Aucun Éducateur, en ce sens-là, ne saurait arbitrairement présumer être au-dessus du Magistère, avoir l’intuition avant, mieux et plus que lui, des réelles exigences de l’Eglise du Christ!

Puisse la Vierge Marie, Reine des Apôtres, nous éclairer et nous guider dans cet important cheminement qui, comme tant d’autres fois dans l’histoire de l’Eglise, a pour seul nom exigeant  le mot « Réforme ! ». Il faut en prendre conscience!

NOTES

1 A. Carrel, Réflexions sur la conduite de la vie, Milan, Bombiani, 1953, pp. 27.