Relecture de l'interview du pape François: relation pastorale et miséricorde

Entretien avec Mgr Tony Anatrella

Rome, (Zenit.org) Anita Bourdin | 3006 clics

L’interview, donnée par le pape François dans plusieurs revues jésuites, a suscité un grand enthousiasme dans les médias et en même temps de nombreuses interrogations. Pour les lecteurs de Zenit, Mgr Tony Anatrella met en perspective le discours du Saint-Père après avoir donné la semaine dernière quelques repères pour comprendre les propos de Mgr Parolin sur le célibat (cf. Zenit du 16 septembre 2013).

Mgr Tony Anatrella est psychanalyste et spécialiste en psychiatrie sociale, consulteur des Conseils pontificaux pour la famille et pour la santé, membre de la Commission internationale d’enquête sur Medjugorje de la Congrégation pour la doctrine de la foi, il enseigne et consulte également à Paris.

Zenit - Quelles ont été vos premières réactions à l’interview du pape François ?

Mgr Tony Anatrella - Je ferai trois remarques.

1. Quelle est la nature de ce texte ? Il s’agit d’une interview et non pas d’une encyclique et encore moins d’une Instruction adressée à toute l’Église. Le Pape s’exprime librement sur divers sujets en soulignant l’importance de la miséricorde. Il se livre aussi personnellement comme pour mieux se faire connaître.

2. Les commentaires qui s’en sont suivis dans la presse viennent obscurcir et fausser le sens de sa parole. Le texte de 30 pages qu’il faut lire, est d’une grande richesse et aborde divers sujets concernant son histoire personnelle, son ministère ainsi que les écrits des théologiens, des philosophes et des romanciers, voire d’artistes qui l’ont intellectuellement nourri. Les médias n’ont retenu que quelques fragments de paragraphes qui vont dans le sens de l’air du temps. Ils recomposent ensuite un autre récit en oubliant l’essentiel du message. N’est-ce pas une manœuvre pour valider et justifier des situations qui ne devraient plus être considérées comme des problèmes dans la société actuelle ? Une fois encore on assiste à une manipulation du discours qui frôle la désinformation. Les propos du Pape ont subi le même sort que ceux de Mgr Parolin alors qu’ils sont des signes de contradiction.

3. François insiste sur le fait qu’il est nécessaire de s’occuper des « blessés » et d’être attentif à leur besoin spirituel là où des médias ont fait croire que le Pape invitait à délaisser les « dogmes » pour s’intéresser aux personnes. En réalité, c’est une invitation à être proche de ceux qui veulent mieux connaître, aimer et suivre le Christ. François nous dit que l’esprit de magnanimité (être clément) part toujours de ce qui est petit plutôt que d’être contenu par le plus grand. « Ne pas être enfermé par le plus grand, mais être contenu par le plus petit, c’est cela qui est divin. J’ai beaucoup réfléchi sur cette phrase pour l’exercice du gouvernement en tant que supérieur : ne pas être limité par l’espace le plus grand, mais être en mesure de demeurer dans l’espace le plus limité. Cette vertu du grand et du petit, c’est ce que j’appelle la magnanimité À partir de l’espace où nous sommes, elle nous fait toujours regarder l’horizon. C’est faire les petites choses de tous les jours avec un cœur grand ouvert à Dieu et aux autres. C’est valoriser les petites choses à l’intérieur de grands horizons, ceux du Royaume de Dieu. »

Après divers bouleversements culturels qui ont entraîné des crises et des drames humains, voire des choix de vie en forme d’impasse sous le couvert de la libération des mœurs et du libéralisme économique, le Pape François en appelle à « la révolution de la grâce » et souligne que l’Église doit se faire chaleureuse et proche des blessés de la vie, et trouver des voies par lesquelles des hommes et des femmes ne se sentent pas abandonnés et puissent se reconnaître en Dieu.

Une fois de plus, des médias imaginent l’Église à l’image du monde alors que l’Église cherche à ressembler au Christ et à transmettre son message de vie puisqu’il est « la vie éternelle ».

Ce n’est pas la première fois qu’un pape s’exprime sous forme d’interview ...

En effet et ici le Pape François nous recentre sur notre attachement au Christ et sur l’expression directe de notre foi dans la vie quotidienne. Les papes précédents nous avaient déjà habitués à recevoir des interviews publiées dans des livres d’entretien avec un journaliste.

Ainsi Benoît XVI dans « Lumière du monde » (2010) appelait à la conversion et affirmait : « L’un des éléments de cette conversion consiste à remettre Dieu à la première place. Alors tout devient différent. Il faut aussi réfléchir de nouveau aux paroles de Dieu, pour laisser leur lumière entrer comme des réalités dans notre vie. Nous devons, pour ainsi dire, oser faire l’expérience de Dieu pour le laisser agir à l’intérieur de notre société. … C’était la préoccupation de Jean-Paul II, rendre manifeste notre regard en direction du Christ qui vient »

C’est en vivant de la pensée du Christ à l’intérieur de nous-mêmes que nous trouverons « les mots et les images » pour évangéliser, rejoindre et donner de l’intelligibilité aux enjeux de ce temps. Il y a ainsi une continuité et une vive actualisation de la nécessité de faire connaître le Christ que poursuit le Saint-Père.

Suivre le Christ n’est-ce pas changer de vie ?

Oui car  l’idée chrétienne soutenue par le Pape François est que toute réforme doit commencer par s’interroger et, si besoin, changer sa manière d’être. Se mettre face à Dieu, prendre la mesure de ce que l’on est et de ce à quoi l’on est appelé à être et à vivre. Cela vaut aussi bien pour des chrétiens que pour tous les hommes. Dans un monde marqué par le mensonge, la déloyauté, la manipulation et l’instrumentalisation de la vie humaine qui fait que beaucoup de citoyens n’ont plus confiance dans le discours social et politique, le Pape nous invite à en venir aux questions de base : « Que fais-tu de Dieu révélé en Jésus Christ ? Que fais-tu de la vie ? Que fais-tu de ta vie ? Que fais-tu des autres ? La réponse à ces questions nous invite à nous recentrer sur notre intériorité et à découvrir que l’auto-construction de soi en solitaire (idéologie queer du genre) n’existe pas. Nous nous développons par rapport à un Autre et par rapport aux autres.

Les réflexions du Pape François rejoignent d’ailleurs le mouvement des « Veilleurs » en France car, comme je l’avais déjà dit en 2012 et 2013 à Zenit, il incarne une nouvelle forme de résistance ontologique là où l’être de la personne est menacé par une conception asexuée du couple, du mariage et de la famille. Un déni de notre incarnation, et encore davantage de l’Incarnation du Christ. Le pouvoir politique est complétement dépassé par cette revendication anthropologique qui émane du cœur de l’être. Il tente de régenter les institutions de contrôle comme le Conseil National d’Éthique avec des personnalités qui lui sont favorables, en le transformant en un simple Comité de commissaires politiques. Ou encore de réprimer le mouvement des « Veilleurs » par un surcroît de policiers face à des gens pacifiques et par des arrestations arbitraires et, semble-t-il, illégales. On n’arrête pas les mouvements de la vie intérieure quand ils sont fondés sur le sens de l’être de l’homme. C’est cette révolution évangélique qui est venue à bout du marxisme et du communisme en Pologne et lors de l’effondrement du mur de Berlin.

Refonder sa manière d’être à partir du Christ qui rejoint l’humanité, est un grand signe d’espérance. En ce sens les propos du Pape sont révolutionnaires.

Les propos les plus cités concernent la situation des divorcés remariés, des femmes qui ont vécu un avortement ou des personnes homosexuelles ?

Oui. Certains médias oublient l’invitation de François à changer sa manière d’être, en affirmant comme on a pu le lire et l’entendre : « le Pape pardonne aux femmes qui avortent, aux divorcés remariés et tend la main aux homosexuels ». Bien entendu la miséricorde est offerte à tous ceux qui veulent mieux connaître, s’approcher  et vivre du Christ. Or pour être pardonné encore faut-il demander pardon dans le sacrement de la réconciliation et changer sa manière d’être. Quant aux personnes homosexuelles, elles ne sont pas rejetées par l’Église. Toutes les personnes peuvent être rejointes là où elles en sont dans leur vie et sont appelées à découvrir l’appel du Christ à mener une vie riche de l’espérance de la Résurrection. Il ajoute que la position de l’Église est connue sur toutes ces questions, mais cela veut dire aussi que toutes les personnes sont au centre de l’amour du Christ et que nous avons à « les accompagner dans la miséricorde ».

Le pape ne dit-il pas à sa façon ce que dit le Catéchisme ?

Bien sûr. Il renvoie au Catéchisme de l’Église Catholique notamment aux nn. 2357 à 2358 où il est dit : « Ils ne choisissent pas leur condition homosexuelle. Ils doivent être accueillis avec respect, compassion et délicatesse. On évitera à leur égard toute marque de discrimination injuste. Ces personnes sont appelées à réaliser la volonté de Dieu dans leur vie, et si elles sont chrétiennes, à unir au sacrifice de la Croix du Seigneur leurs difficultés qu’elles peuvent rencontrer du fait de leur condition ».

 Sans avoir à créer une pastorale particulière pour ces personnes, les prêtres, dans le meilleur des cas, les accompagnent dans leur cheminement afin de correspondre à une relation authentique au Christ.

Et pour les couples qui se sont unis par un mariage sacramentel à l’église, qui ont divorcé et se sont remariés ?

Le Pape souligne l’importance  de la miséricorde à leur égard afin de trouver des voies grâce auxquelles ils peuvent assumer leur situation chrétiennement et dans la fidélité à l’Église. Il est intéressant de mentionner que tout un travail pastoral se fait déjà à leur égard. Le Père Jacques Nourrissat, du diocèse de Dijon, a inventé il y a bientôt quarante ans la pastorale de la miséricorde en direction de ces personnes au Québec (Canada). De très nombreux chrétiens ont ainsi été aidés dans cet accompagnement pastoral. Revenu en France, il a développé cette tâche pastorale en créant un groupe de prêtres et de laïcs qui œuvrent en ce sens. Il a écrit un livre avec les Pères Éric Jacquinet et Gérard Berliet, et Marie-Pierre Martin « Fidèles jusqu’à l’audace – divorcés-remariés un chemin nouveau dans l’Église – éditions Salvator (2008). Cette orientation correspond tout à fait à ce que le Pape François appelle de ses vœux dans l’ignorance des médias ! (suppr.)

Les médias généralistes n’ont pas toujours les connaissances et les moyens de traiter l’information religieuse …

Sans aucun doute. Les raccourcis médiatiques en disent long sur la machine à interpréter qui fonctionne dans de nombreux médias. La plupart sont déconnectés de toute culture chrétienne et ne savent pas expliquer la pensée ecclésiale. Leur présentation est souvent réduite à une problématique politique. De plus, ils font intervenir à la radio ou à la télévision des sociologiques ou des « historiens » des religions qui souvent colportent des clichés. Pire, quand ils ne savent pas, ils inventent. Des commentaires qui s’écartent de ce que dit le Saint-Père.

Le plus grave est le conditionnement dans lequel nous sommes où les autorités doivent gouverner sous le regard constant des médias, ce qui n’est pas sain et source de confusions. Des médias sont tellement dans la hantise de « la nouveauté » qu’ils appellent le Pape à des changements structurels alors que la priorité est dans le changement de l’attitude d’esprit (le service de l’Église et des hommes), le reste viendra par la suite.

De la même façon des erreurs de traduction n’ont pas été relevées. Le pape n’a pas dit qu’il n’est « pas de droite », mais qu’il n’est pas « conservateur », ce qui n’est pas la même chose.

Le mode de communication du pape François est-il nouveau ?

C’est ce que retiennent à juste raison les médias. Le Pape a le sens de la formule quand il dit aux jeunes ce dimanche 22 septembre en Sardaigne « de ne pas vendre leur vie à la mort ». Il a un langage direct sur tous les problèmes de la société actuelle et même sur lui-même. Il se remet ainsi en question en critiquant l’attitude autoritaire qu’il pouvait avoir en étant plus jeune. Il souligne que la première décision n’est pas toujours la bonne mais qu’il faut savoir consulter, étudier, discerner et décider. En ce sens il reconnaît qu’il a pu se tromper dans son mode de gouvernement mais certainement pas dans le contenu même de la foi. Ceci pour répondre à ceux qui disent que le Pape « doute » ou qu’il n’a pas peur de se tromper ! Il ne doute pas de Jésus Christ.

On peut dire qu'il adopte une attitude pastorale ?

Le ton est résolument pastoral parce que le Pape nous rappelle que nous sommes fondés sur l’espérance du Christ. Là aussi, il ne convient pas de dissocier la pastorale de la théologie qui l’inspire. Les vérités de la foi et les exigences morales à hiérarchiser sont à transmettre selon leur importance et l’état des consciences. Il est indispensable de faire œuvre de pédagogie afin de faire comprendre les exigences morales alors que des hommes ont à peine engagé leur relation au Christ et à peine saisi les enjeux du Salut. La découverte et la méditation de la Parole de Dieu qui change notre regard sur nous-mêmes et sur le monde, se fait progressivement.

La relation pastorale est souvent complexe dans un monde sécularisé qui ignore Dieu et ne retient que les exigences morales de l’Église transmises par le prisme des médias sans qu’elles soient en lien avec la foi au Christ. Il y a là un piège et une séduction qui risquent de fausser la relation pastorale en voulant à tout prix donner une bonne image de l’Église. Le Christ n’a pas cherché à cultiver une bonne image : il a fini sur la croix, le rejet suprême ! Il s’est montré attentif avec la samaritaine, avec la femme adultère et le jeune homme riche tout en prononçant des paroles qui mettent dans la lumière de la vérité de Dieu. Jean-Paul II rappelait dans Veritatis splendor (n. 56) que l’on ne peut pas adopter des attitudes ou prendre des décisions pastorales en contradiction avec l’Enseignement de l’Église. C’est pourquoi, le Pape François invite toute l’Église à être enracinée dans le Christ et à privilégier la relation à l’autre, les relations à la périphérie de la société avec les délaissés et les blessés de la vie pour leur être activement présents et annoncer la Parole du Christ puisqu’il est méconnu. Il faut le dire et le répéter, ce qui est premier est la connaissance et l’expérience de l’amour de Dieu, et ensuite suivront les exigences à mettre en pratique pour vivre des joies de l’Évangile. Une catéchèse classique.

Les propos du pape François ont néanmoins provoqué un grand enthousiasme dans de nombreux médias qui y voient une rupture avec ses prédécesseurs: peut-on aller jusque-là ?

C’est toujours réjouissant de voir la parole du Pape accueillie et valorisée positivement. Il faut néanmoins rester prudent car des médias mettent facilement au pilori ce qu’ils ont dans un premier temps starisé. Le pontificat de Jean-Paul II est exemplaire à ce sujet. En ce qui concerne le Pape François qui se dit être « fils de l’Église », il n’y a pas de rupture avec ses prédécesseurs et l’Enseignement de l’Église, mais un nouveau style. Celui-ci est lié non seulement à sa personnalité mais aussi à son enracinement sud-américain où l’affectivité a une large place dans les relations, et à son expérience pastorale. Il représente une véritable bouffée d’exigences évangéliques qui libère. Il nous dit d’une façon directe et très concrète comment vivre notre foi chrétienne dans la fidélité à l’Église. Ses propos sont forts et nous interrogent profondément. Si Jean-Paul II a voulu insister sur l’importance du cadre porteur anthropologique de la culture contemporaine, Benoît XVI nous recentrer sur les fondements de la foi christique, François nous interroge sur la mise en œuvre de la foi vécue à partir d’une relation intime et authentique au Christ.

Autrement dit et avant de répondre à des revendications de certains divorcés remariés et de personnes homosexuelles, la question est celle de savoir ce que chacun vit du Christ, où en-est-il de son histoire et de son histoire spirituelle ? A-t-il seulement découvert le Christ, Fils de Dieu, et sa mission de salut à laquelle tout homme est appelé à bénéficier quelle que soit sa situation personnelle ? Il faut en venir à ce point nodal et à sa place dans l’Église puisque celle-ci accueille chacun.

Le Pape adopte un style direct et communiquant pour faire entendre le message de l’Évangile porté et interprété par l’Église.

Mais le style tranche avec celui de ses prédécesseurs qui étaient davantage des « enseignants », doit-on y voir une contradiction ?

Non ! Permettez-moi de commencer par une incise. J’ai toujours été frappé de voir que l’Église recevait souvent un Pape qui réponde aux enjeux anthropologiques et religieux du monde. Un signe du Saint Esprit ! Que nous dit le Pape François ? La pensée de l’Église est largement fondée et développée afin de proposer à ceux qui veulent connaître et vivre du message du Christ d’en avoir une bonne intelligence. Nous disposons dans la doctrine chrétienne d’un trésor pour cheminer avec le Christ et apprendre à vivre de la vie éternelle du ressuscité avec toutes les conséquences anthropologiques et morales que cela implique. Fort de cette richesse, le Pape nous invite à sortir à la rencontre des uns et des autres en tenant compte de leur histoire personnelle, de leurs attentes et de leurs peines, mais aussi des impasses de leur existence. Le Saint-Père souligne un grand principe de l’Évangélisation : La découverte de la foi au Christ est toujours première par rapport à ses conséquences morales qui rejoignent d’ailleurs la morale naturelle, c’est-à-dire les grands principes qui nous humanisent et que le Christ accomplit, en ce sens il n’y a pas de morale religieuse au nom du christianisme.

Autrement dit, en prenant une attitude résolument pastorale, le Pape ne fait pas abstraction de l’Enseignement de l’Église. Bien au contraire, la pastorale est fondée et découle de la Parole du Christ portée par son Église. Il n’y a donc pas de contradiction entre doctrine et pastorale, mais un accent au plus haut niveau institutionnel de l’Église qui renforce des perspectives déjà à l’œuvre dans le ministère du prêtre.

Un malentendu ne risque-t-il pas de se développer entre l’attitude de miséricorde que le pape souligne et la reconnaissance de choix et de comportements qui posent question ?

En effet la miséricorde ce n’est pas cautionner un comportement, être complaisant et complice de situations problématiques ou encore condescendant. La question n’est pas là.

Il s’agit d’abord de déplacer le curseur d’une conduite singulière sur la personne elle-même qui est bien plus grande que ses actes. Il s’agit là d’un principe chrétien qui a toujours du mal à influencer les esprits prompts à juger et à condamner de façon irrémédiable. Il y ainsi des censeurs et des procureurs qui disent du mal et instruisent en permanence des procès contre les autres, en particulier dans les médias. L’Église « mise en accusation », y tient une bonne place.

Il faut s’interroger afin de savoir ce que représente la miséricorde ? Certains l’entendent sur un registre affectif en s’imaginant qu’il suffit d’être gentil avec tout le monde et tout accepter au nom de la tolérance. Il ne s’agit pas de promouvoir une pastorale des « bisounours » au risque d’être davantage dans une relation affective que sociale. C’est ainsi que s’infantilise parfois la relation pastorale. Bien entendu, la gentillesse fait partie des conditions de la civilité. Elle peut être une composante sans pour autant définir la miséricorde. Pas davantage la pitié ne saurait se confondre avec elle et encore moins les demies vérités source d’ambiguïtés.

Qu’est-ce que la miséricorde ?

La miséricorde est une attitude biblique qui trouve son origine en Dieu et manifeste l’attachement et l’amour de Dieu pour l’homme. Elle exprime sa bonté à l’image du père du fils prodigue qui accueille, relève et pardonne à l’homme qui se donne la liberté de solliciter son pardon. Dieu est toujours prêt à pardonner, encore faut-il l’écouter, le regarder et le lui demander. Le sacrement de la Réconciliation est ainsi ce haut lieu où le pécheur reçoit la grâce de Dieu. Il lui ouvre les bras et lui redonne vie. Le Christ ne cesse de le dire : « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » (Matthieu 5, 48).

La miséricorde exige donc de développer une relation authentique avec l’autre en l’accueillant pour lui-même plutôt que de lui reprocher ses actes. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’actes répréhensibles sur lesquels la Justice civile ou/et canonique se penchent. Il serait naïf de croire que le discernement est aboli et que la loi morale n’existe plus : en réalité, il s’agit d’autre chose. Quand le Pape dit que nous n’avons pas à juger, cela ne veut pas dire que nous n’avons pas, par exemple, à comprendre les raisons psychologiques d’un comportement homosexuel ou encore à évaluer moralement une attitude, mais que nous ne pouvons pas décider du destin spirituel d’une personne qui est du seul pouvoir de Dieu.

Quel rapport la miséricorde a-t-elle avec la vérité ?

Une fois de plus la miséricorde est indissociable de la vérité, mais celle-ci se découvre de façon graduelle. Je reçois souvent dans un cadre clinique et non pas pastoral, des femmes qui se posent la question de l’avortement ou qui ont avorté, d’autres personnes qui ont pu avoir des pratiques homosexuelles ou d’autres qui ont vécu des adultères en disant : « je regrette ce que j’ai vécu il y a quelques années parce que je n’avais pas conscience du sens de ces actes comme je les réalise aujourd’hui », ou encore d’autres qui sont dans un vécu homosexuel. Des personnes qu’il convient d’accueillir avec attention et délicatesse en les écoutant analyser leur vécu qu’elles veulent clarifier, intégrer, voire dépasser. Elles parviennent à se dire à elles-mêmes des vérités qu’elles ne pouvaient pas exprimer et assumer à un moment si particulier de leur histoire. Nous ne sommes pas là pour les juger en les enfermant dans des catégories, mais pour les accompagner à faire la vérité sur elles-mêmes. Comment faire cette vérité, si la personne ne se sent pas accueillie et estimée ? C’est bien dans cette attitude d’esprit d’ouverture que travaillent aussi bien des psychanalystes que des prêtres afin de trouver des chemins de liberté. Je le répète : nous ne sommes pas là pour juger leur destin !

Le pape affirme qu’il ne faut pas « insister seulement sur les questions liées à l’avortement, au mariage homosexuel et aux méthodes contraceptives ». Cela veut-il dire  qu’il va y avoir un fléchissement ?

Certainement pas, mais il faut lever des confusions que l’on retrouve dans les médias. Il a notamment dit non pas de se taire, « mais lorsqu’on en parle, il faut le faire dans un contexte précis ». La plupart des médias qui le citent oublient cette phrase. Des clichés sont ainsi maniés facilement en affirmant : « l’Église met l’accent sur l’Évangile et non plus sur la doctrine » alors qu’il n’y a pas d’opposition et que l’une découle de l’autre.

L’attitude pastorale découle bien de l’Enseignement de l’Église et oriente la relation pastorale afin d’accueillir et de trouver, si possible, des voies de passage vers Dieu. Après, ce que la personne en fait ne dépend pas du prêtre et surtout pas, comme dit le Pape, « d’une ingérence spirituelle ». Nous sommes partagés entre « l’enfant prodigue » qui revient et change de vie et « le jeune homme riche » que le Christ voit s’éloigner avec tristesse. Nous sommes ici face à des situations individuelles qui, psychologiquement et moralement, ne peuvent pas être abordées de la même façon lorsque la question prend une dimension légale et sociale.

D’ailleurs après avoir dit combien les femmes qui ont vécu un avortement doivent être accueillies avec miséricorde, ce que font déjà des prêtres et de nombreuses associations chrétiennes depuis de nombreuses années en subissant de violentes critiques de la part des responsables politiques et des services sociaux, le Pape a trouvé « le contexte précis » pour s’exprimer en recevant au Vatican une association de gynécologues catholiques (20 septembre 2013) et ne s’est pas privé de parler de l’avortement en les appelant à lutter contre cette « culture du rejet » et du « déchet ». Il affirme : « Cet engagement pour la vie exige d’aller à contre-courant, en payant de sa personne ». Auparavant, il leur avait déclaré : « Chaque enfant non né, mais injustement condamné à être avorté, possède le visage du Seigneur qui, avant de naître puis à peine né, a fait l’expérience du refus du monde. Et chaque personne âgée, même si elle est malade ou en fin de vie, porte en elle le visage du Christ. On ne peut les éliminer ! »

L’attitude de miséricorde pour la personne n’empêche pas d’être clairvoyant sur les enjeux sociaux « des Saints Innocents » voués à la destruction.

L’attitude envers des personnes homosexuelles et le mariage sera-t-elle la même ?

Il en sera de même avec la question contestable du « mariage » homosexuel qui crée une structure sociale en contradiction avec la différence sexuelle au fondement du couple et de la famille, et la question de l’accompagnement des personnes homosexuelles au plan pastoral, ce qui est autre chose. Mais toute la pastorale de l’Église ne peut pas être orientée sur ce sujet, ce qui n’est pas le cas dans les diocèses.

L’annonce de l’Évangile, du Salut en Jésus Christ et de la conversion doit être première et ensuite faire comprendre que tous les « modes » de vie ne sont pas compatibles avec l’Évangile. Si une personne homosexuelle « est pleine de bonne volonté devant le Seigneur » disait le Pape, qui suis-je pour la juger » ? Il ne validait pas la conduite et les mœurs sexuelles, mais il ne jugeait pas son destin spirituel.

Autrement dit, nous sommes ici dans l’articulation de l’Enseignement de l’Église avec la pastorale en laissant entendre que tous sont invités à faire partie de la famille de Dieu dont personne n’est exclu. Nous sommes appelés à nous convertir, c’est-à-dire à accepter la nouveauté de Dieu : tel est le message de l’Évangile. Jean-Paul II dans Splendeur de la vérité (1993) et l’Évangile de la vie (1995) puis Benoît XVI dans Dieu est amour (2005), l’avaient fortement fondé et souligné dans le Christ. L’enjeu est de se découvrir sauvé en Jésus Christ et appelé à vivre de la joie de l’amour de Dieu, puis de s’interroger sur les conséquences de la foi dans notre vie et notre histoire.

À la suite des déclarations du pape des revendications se sont manifestées de la part de personnes homosexuelles ou divorcées et remariées...

En effet nous avons entendu sur les radios et les chaînes de télévision des déclarations qui ne coïncidaient pas toujours avec ce que disait le Pape François. Une femme vivant avec une autre femme et à la tête d’une association, a dit qu’elle recevait les paroles du Pape comme « une bénédiction pour sa relation homosexuelle ». Ou encore à la télévision un militant d’une autre association homosexuelle sommait l’Église en France de prendre des décisions pour reconnaître les homosexuels. L’Église ne peut reconnaître, accueillir et estimer que des personnes et non pas des « modes » de vie. Il y a ici une confusion entre le fait de dire « vous faites partie de l’Église » et de recevoir nécessairement l’agrément de son mode de vie. De plus, tout en étant intégré à l’Église, il peut y avoir certaines incompatibilités entre son mode de vie et des responsabilités que confie l’Église à certaines conditions. D’où l’importance d’accompagner ces personnes qui sont dans des situations particulières.

Il en sera de même avec les divorcés remariés ?

Oui. On a également entendu dans les médias que « les divorcés étaient excommuniés », ce qui est inexact. On peut être divorcé tout en recevant les sacrements alors que ce n’est plus possible dans le cas d’un remariage civil. Le Pape a dit aux prêtres de Rome que cette question devait être traitée « avec justice ».

Autrement dit, de nombreux mariages ont été engagés sur la base d’une immaturité psychologique et dans la méconnaissance des obligations du mariage. Les chrétiens oublient que l’Église est une société de droits régulée par le Code de droit canonique inspiré de l’Évangile. Ils peuvent ainsi faire des démarches auprès de l’Officialité de leur diocèse afin que soit étudiée l’hypothèse d’une déclaration de nullité juridique de leur mariage. Je réalise un certain nombre d’expertises dans lesquelles on constate divers problèmes psychologiques qui ont faussé le discernement au moment du mariage et pour d’autres des difficultés qui avaient été masquées et qui ont rendu nul le consentement.

Mais là encore le problème est ailleurs, il est pastoral. La préparation au mariage doit être complètement revue. Auparavant, une sérieuse catéchèse doit être faite dans le cadre du catéchisme permanent des chrétiens afin de comprendre ce qu’est le mariage, ce à quoi il engage et qu’elle est sa signification chrétienne. Celui-ci renvoie évidement à la façon dont la foi et le lien au Christ sont vécus et approfondis au sein de l’Église.

Quelles perspectives ouvre cette interview du pape François ?

Tous sont assurés de la miséricorde et de la proximité de l’Église pour savoir qu’ils sont les aimés de Dieu. Mais en croyant que cette attitude pastorale s’accompagnera d’une reconnaissance de certains modes de vie, on risque de s’installer dans de fausses attentes et d’être déçu. La préoccupation première de la relation pastorale est l’accueil de la personne au nom du Christ. Face à lui et dans l’Église, elles n’ont pas à se déconsidérer alors que le Christ les rejoint dans leur dignité et bien au-delà de leur situation et de leurs actes.