Religions et communications à l’ère des réseaux sociaux, par J.-P. Denis

Rédacteur en chef de l’hebdomadaire La Vie

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ROME, Mardi 13 septembre 2011 (ZENIT.org) – Nous publions ci-dessous l’intervention du rédacteur en chef de l’hebdomadaire français La Vie, Jean-Pierre Denis, intervenu le 12 septembre à Munich sur le thème « Religions et communications à l’ère des réseaux sociaux ». Il participait à une table ronde lors de la rencontre internationale de prière pour la paix organisée par la Communauté Sant’Egidio et l’archidiocèse de Munich et Freising.

La sécularisation du monde riche, et plus particulièrement de l’Europe occidentale, ne cesse de s’accélérer. Nous ne pouvons que le constater chaque jour avec regret et inquiétude, avec angoisse même. Mais ne nous trompons pas ! Disons-le même tout de suite. Cette sécularisation, ce n’est pas seulement le recul de la religion, de ses habitudes sociales et de ses institutions. Après tout, cela n’aurait guère d’importance. 
C’est, plus largement, l’oubli de ce qui peut dépasser et élever l’homme. C’est l’aveuglement à l’invisible. C’est le mépris du sens. C’est la tyrannie du désir. C’est la méfiance vis à vis de ce qui est reçu, institué, de ce qui se donne comme parole d’autorité. C’est, en un mot, le paradoxe d’aujourd’hui : d’immenses champs de communication virtuelle, et pourtant un rétrécissement tragique de notre horizon mental sur notre petit moi. L’individualisme aplatit le monde et racornit le réel. Et les nouveaux réseaux sociaux n’élargissent pas ce champ, ils le cultivent.

A l’heure de la communication instantanée, le repli sur l’immédiat apparaît comme un énorme défi pour les religions. Celles-ci restent installées dans une tout autre temporalité, prêchant la durée et la fidélité à l’heure où les médias exaltent la fluidité des désirs. Voilà le sujet, le défi culturel et cultuel. Ce qu’il faut penser d’un point de vue religieux et spirituel, ce n’est pas l’évolution de la technique mais, bel et bien le bouleversement de la culture saisie par ce sécularisme purement consumériste.

Que se passe-t-il donc ?Ce que le marxisme n’a pas réussi à faire, le capitalisme est en passe d’y parvenir. Et ceci pratiquement sans contestation, tout simplement, avec la force de l’évidence. La civilisation matérialiste triomphe partout. Les pays et les populations qui n’y ont pas accès rêvent à tout prix d’entrer dans un monde non plus enchanté, mais désenchanté. Bien sûr, les exclus du système – y compris du système médiatique - sont nombreux, les plus faibles crient en vain, les inquiétudes provoquées par la surexploitation de notre planète existent, mais personne ne songe sérieusement à repenser les modes de vie en termes de partage et de modération.

La crise économique, financière, culturelle et écologique de ces dernières années n’a rien fait bouger. Dans la plupart des pays européens, le discours politique n’offre guère d’alternative et les moyens d’information  n’aident pas assez à penser, c’est-à-dire à déplacer nos façons de penser. Les gouvernants n’ont pour ambition que de retarder ou au mieux d’atténuer les problèmes jusqu’à la prochaine échéance électorale. Ceci n’est-il pas vrai des deux côtés de l’Atlantique, aux Etats-Unis, en Allemagne, en France, en Espagne ou encore au Japon ? Où avez-vous aperçu de vraies perspectives de renouvellement ? Qui vous a proposé une vision du futur ? Répondez-moi, s’il vous plaît, chacun dans votre langue !

Mais je sais que vous ne pouvez, hélas, pas répondre. Pour l’essentiel, la crise demeure donc devant nous. Mais ne condamnons pas trop vite les politiques. Car de leur côté, les médias anciens ou nouveaux ne sont pas exemplaires. Ils résistent trop mal à la tentation d’exciter et de distraire. Eux non plus n’éprouvent pas beaucoup d’intérêt pour le fond des choses et le devenir de l’homme. L’emballement et le spectacle semblent devoir encore et toujours l’emporter.

Notre imaginaire s’est réduit à mesure que nos moyens et nos connaissances progressaient. Toujours mieux informés, toujours mieux connectés avec nos tablettes numériques, nous ne voyons même pas à quel point nous devenons toujours plus pauvres d’un point de vue spirituel et finalement débranchés de l’essentiel. Les émeutes urbaines et mouvements d’indignation de ces derniers mois nous montrent qu’une partie de la jeunesse se sent dupée. Elle l’exprime et l’exprimera demain encore, peut-être avec violence. Préparons-nous à cela. Mais faute de transmission, faute de symbolique authentique, notre jeunesse n’a pas les moyens spirituels de transformer sa révolte.

La Renaissance reste attendue. Elle ne peut venir que si l’on apporte une réponde globale à ces multiples crises. Alors, posons la question franchement. Qui porte à la fois une interrogation critique et des perspectives de renouvellement ? Qui ose dire que le renouvellement viendra, mais qu’il doit être un ressourcement ?

Et pour moi, qui parle ici en journaliste et en catholique, ces questions sont des questions de tous les jours. Dans le contexte d’affaiblissement culturel et d’égoïsme social que nous connaissons, les grands médias risquent de devenir les dociles diffuseurs du catéchisme matérialiste et des logiques individualistes. Ceci, d’ailleurs, n’est ni intentionnel ni même conscient. Il n’y a pas de complot, juste une sorte de pente naturelle, une sorte de convergence moutonnière.

Quant à nous, croyants de vieilles Eglises et journalistes de vieux médias, nous sommes appelés à sortir de notre coquille. Nous nous découvrons comme des alternatifs. Et comme tels, nous voici engagés dans une bataille culturelle majeure. Et nous y venons volontairement désarmés. Nous n’avons que notre cœur et notre âme. Et c’est plus qu’il n’en faut !

Avouons-le pourtant, la bataille est d’autant plus difficile à mener qu’elle se déroule sur deux fronts. Le front de la tolérance qui ne croit plus en rien. Et le front de l’intolérance qui n’accepte plus l’altérité.

Le premier front, vous l’avez déjà reconnu, nous l’avons déjà parcouru ensemble. C’est celui de sécularisme. Les grandes religions, et à mon sens singulièrement le catholicisme, constituent les dernières formes de résistance à la marchandisation générale des cœurs. Face au libéralisme idéologique, qui pense que tout est à vendre et que tous les points de vue se valent, il est urgent d’opposer, comme le fait d’ailleurs Benoît XVI après Jean Paul II, une critique cohérente et globale. C’est ce que j’ai appelé dans un livre récent, qui a provoqué un certain débat dans les milieux catholiques en France, « la nouvelle contre-culture ». Cette contre-culture, non pas conservatrice ou réactionnaire, mais alternative, c’est la culture de foi dans un monde sécularisé. Nous ne sommes plus au centre de la culture, mais comme au premier temps du christianisme, en situation de marginalité culturelle. Et cette position en marge nous donne une immense liberté. Le christianisme et les grandes religions apportent une réponse prospective, utopique, et marginale à la fois.

Vous le savez, la sécularisation de l’Occident se traduit chaque jour davantage par la sécularisation des médias. L’opinion des croyants, la sensibilité religieuse, la problématique d’une vie qui s’ouvrirait à ce qui la dépasse infiniment… tout cela n’est plus que l’un des éléments, un tout petit élément du décor. La foi de certains apporte une touche de couleur, subsiste comme un folklore, ou alors, bien sûr, notamment en Allemagne ou en Irlande, elle est réduite à un objet de scandale. Un exemple ? Les médias, au moins en France, auront consacré beaucoup plus d’articles ou de temps d’antenne à la contestation des JMJ, portée par quelques milliers de personnes, plutôt qu’aux JMJ elles-mêmes, qui ont rassemblé plus d’un million de jeunes.

On aurait tort, pourtant, de voir dans ce sécularisme médiatique la marque d’une forme d’hostilité réfléchie. Certes, cette hostilité existe. L’antichristianisme, l’antijudaïsme masqué en antisionisme, et ce que l’on appelle désormais en France l’islamophobie constituent l’une des dimensions du paysage médiatique. Surtout à l’heure de la vague de populisme qui traverse l’Europe. Mais les grands médias n’ont pas, par principe ou par vocation, un point de vue anti-religieux. Ils sont tout simplement devenus a-religieux. Dieu ne fait plus partie du paysage mental des journalistes et des rédacteurs en chef.

Internet présente ici une alternative. Google ou Facebook, sont évidemment des outils merveilleux de partage de savoir et d’information authentique. Et pourtant, il faut bien être conscients que, malgré leur gratuité apparente, il n’ont d’autre but que de nous vendre de la publicité. Ils participent donc activement mais sans aucune idéologie, à la diffusion d’une culture consumériste et matérialiste, selon laquelle tout se vaut et tout est à vendre. La spiritualité, dans ce cadre, ne saurait avoir qu’une importance marginale, puisqu’elle ne vend rien. Dire cela, ce n’est pas refuser cette nouvelle culture. C’est simplement inviter à comprendre où nous sommes.

Dans ce contexte, les médias confessionnels sont devenus des médias alternatifs, contre-culturels. Ils ne sont pas « mainstream ». Ils font entendre une autre voix. Ceci leur donne une nouvelle pertinence. Il s’agit donc de constituer autour de ces médias non seulement un réseau de lecteurs, de blogueurs et d’internautes, mais plus largement un écosystème, une communauté utilisant à la fois le « print » et le « web », le papier et le numérique. A mon sens, cette communauté s’organisera dans l’avenir autour d’un partage critique de valeurs et d’informations. Autrement dit, l’information étant partout, comme les fast-foods sont partout, et l’information se réduisant trop souvent à de la communication et à de la distraction,  les médias confessionnels doivent apporter au public en quête de sens une profondeur de champ et d’analyse.

Ceci est d’autant plus important qu’à l’heure de Twitter, l’information échappe largement aux journalistes pour se produire spontanément un peu partout et se répandre de la manière la plus imprévisible. Pour les médias se référant à une religion ou à une spiritualité, le décryptage du sens même de l’information et le partage de valeurs sur les supports écrits, audiovisuels ou virtuels devient donc un enjeu essentiel, pour ne pas dire l’enjeu ultime.

Cela devrait d’ailleurs aller de soi, car les médias religieux sont, eux aussi des réseaux sociaux. Ils le sont même depuis toujours, notamment à travers leurs abonnés, qui forment une véritable communauté. Leur avenir est donc tout tracé : il consiste à partager du sens autour de l’information. Et ce partage ne se fait pas dans le vide, mais dans le concret d’une famille élargie de lecteurs.

N’oublions pas, pour finir, le deuxième front, celui des intégrismes. L’intégrisme catholique est un sujet qui préoccupe toujours beaucoup les Français en raison de leur histoire. Mais on pourrait évoquer plus largement les fondamentalismes, les nationalismes, et toutes les forces qui veulent soit ramener la religion dans un passé le plus souvent imaginaire, soit l’utiliser pour exprimer un refus du monde et un refus de l’autre. Lorsqu’il s’agit de réduire Dieu à un instrument de haine, nous ne serons jamais assez vigilants.

Dix ans après le 11 septembre, on mesure encore et toujours à quel point l’imaginaire religieux offre un commode détonateur. Or, on le sait très bien, l’Internet et les réseaux sociaux offrent un puissant accélérateur d’opinions extrémistes, en leur conférant une dimension à la fois planétaire et instantanée. Ils participent à la mondialisation des émotions. Pour le dire d’un mot, le terrorisme est efficace. Avec le web, il devient terriblement efficace. A sa puissance meurtrière s’ajoute une charge émotionnelle.

Face à cela, le dilemme des « vieux » médias est terrible : suivre pour faire de l’audience, et se renier. Ou alors résister, et risquer de se marginaliser. Pour ma part, et je voudrais terminer par cette conviction, je crois que notre place est toute trouvée, même si c’est une place humble.  Nous sommes appelés à faire un pari apparemment perdu d’avance. Le pari de l’intelligence, de la patience et de la fidélité. La religion, au fond, c’est la profondeur de champ, c’est le temps long, c’est la recherche du plus haut et du plus noble.

Sur les réseaux sociaux comme sur le papier, nous devons ouvrir des champs de méditation et de dialogue, tout en combattant vigoureusement les marchands d’illusion. Médias alternatifs, nous avons à répondre à toux ceux qui ne se satisfont ni des simplifications abusives ni de la pensée unique. Pour tous ceux et toutes celles qui veulent opposer aux folies collectives des éléments d’intelligence, nous devons nous lever tous les matins pleins d’énergie et d’enthousiasme. Ils ont faim, à nous de les nourrir. Ils existent, à nous de les rejoindre. C’est ce que, pour ma part, j’essaie de faire. Parce qu’en fait, ce pari perdu, nous pouvons le gagner ! N’est-ce pas cela, la foi ?