Remédier à l'euroscepticisme des enfants gâtés

Mgr Grallet invite le pape François à Strasbourg

Lourdes, (Zenit.org) Anita Bourdin | 874 clics

Mgr Jean-Pierre Grallet, archevêque de Strasbourg, a invité le pape François à venir dans son diocèse : il l’a annoncé à la presse ce 7 novembre, à l’occasion de l’assemblée des évêques de France à Lourdes (5-10 novembre).

Il a aussi annoncé une prochaine déclaration de la COMECE sur l’Europe, dans le cadre du centenaire de la Première guerre mondiale. Il invite à remédier à « l’euroscepticisme » des « enfants gâtés ».

L’assemblée des évêques de France (5-10 novembre) a en effet évoqué sous différents aspects la construction européenne, notamment avec l’invitation, mercredi 6 novembre, de Mme Sylvie Goulard, députée européenne, qui a récemment participé à une rencontre avec la COMECE, présidée par le cardinal Reinhard Marx, par ailleurs membre du Conseil des cardinaux institué par le pape.

Pas d’euroscepticisme

Soulignant la force de la vision de l’Europe et de l’homme des « pères » de l’Europe, notamment de Robert Schuman, Mme Goulard a communiqué son enthousiasme pour la construction européenne, qui rassemble pacifiquement plus de 500 millions d’Européens. Elle est favorable à une évolution des institutions vers une Fédération, notamment pour plus de « transparence » dans l’exercice des responsabilités au niveau européen et aux niveaux nationaux. Les nations n’ont pas à craindre, estime-t-elle, de perte de souveraineté ou d’identité: selon son analyse, un fédéralisme bien pensé donnera plus de force aux différentes nations qu’aujourd’hui.

Partageant cet enthousiasme, l’archevêque de Strasbourg a déploré l’euroscepticisme comme une forme de « crise d’adolescence » des Européens « enfants gâtés », trop habitués à la paix et à une réelle prospérité dues à la construction de l’Europe, contrairement aux générations précédentes, notamment celles qui ont été frappées par les deux guerres mondiales du XXe siècle. Il déplore notamment l’abstention aux élections comme un mal à combattre avec décision.

Il souligne que tandis qu’à l’intérieur de l’Europe des voix « destructrices » voudraient la défaire, ceux qui sont « à la périphérie » veulent y entrer et ceux qui sont au loin « la regardent avec intérêt ».

Il considère « terrible » cet euroscepticisme comme une « ingratitude irresponsable vis-à-vis de la mère Europe » qui « nous a fait grandir dans la sécurité et le confort », mais « ce confort nous a endormis ».

Il ne nie pas des « mesures » européennes « mal conduites », un « déficit d’explication » un « millefeuilles administratif », « pas compréhensible ».

Et pour remédier à cet euroscepticisme, il encourage la mise en œuvre des deux principes de solidarité – internationale – et de subsidiarité, pour que l’on ne décide pas au niveau européen de questions locales : « je ne peux décider de façon générale pour une affaire particulière ». Mais il reconnaît des « tensions et parfois des contradictions » entre la mise en œuvre de ces deux principes.

Invitation faite au pape François

L’archevêque a annoncé avoir adressé sa lettre au pape dans le sillage de l’invitation lancée par le président du Parlement européen, M. Martin Schulz, en visite au Vatican le 11 octobre dernier.

A la Secrétairerie d’Etat, il a rencontré Mgr Dominique Mamberti, avec cette volonté de « renforcer l’Europe ».

Il souligne l’importance de la parole du pape qui a réussi à interpeller l’Europe sur la question des migrants et réfugiés qui meurent en Méditerranée, sans secours : « quelque chose a bougé », grâce à l’intervention du pape, « dans les sensibilités, dans la conscience européenne des grandes interrogations posées par les flux migratoires » et l’appel à « travailler à la promotion sociale européenne ».

La question des Roms, dit-il pour citer un autre exemple d’actualité, n’est pas une « patate chaude que les gouvernements pourraient se renvoyer », mais elle doit déboucher sur la question : « Comment aider la Bulgarie et la Roumanie, comment aider ces populations qui circulent dans l’espace Schengen ? » Il y a, dit-il, à inventer « un travail de promotion sociale là où elles sont ».

Les deux questions importantes à affronter en Europe sont en effet, pour l’archevêque de Strasbourg, les migrations et la pauvreté.

Pour ce qui est du rôle de l’Eglise, il ajoute : « Nous sommes, dans l’Eglise, bien placés pour interpeller les instances européennes sur les politiques de promotion de la justice sociale », depuis « longtemps » : l’engagement est « aux avant-postes » sur ces thèmes.

Une déclaration de la COMECE

Il a aussi annoncé pour la semaine prochaine, une « Déclaration » de la Comece, claire et brève, avec pour axes prioritaires tout d’abord de rappeler que l’Europe est une « cause essentielle de notre vivre ensemble en France et partout ailleurs ». Et ceci au seuil de 2014, année du centenaire du déclenchement de la Première guerre mondiale. Il souligne la distinction entre l’Europe comme « cadre qu’on ne remet pas en cause » et des « politiques européennes sujettes à renforcement ou à critique ».

Ce sera un « message court,  clair et respectueux des consciences de chacun » pour « rappeler la chance que représente l’Europe, un trésor qui nous file entre les mains si l’on ne fait rien ». Une fois publiée cette déclaration, libre aux conférences épiscopale de la diffuser ou de considérer qu’il faut une déclaration propre avec des « considérations particulières », en novembre ou décembre.

Il rappelle que depuis plus de cinquante ans, l’Europe est un « cadre qui garantit aux Européens » la paix – les guerres des Balkans, étant une exception – après deux guerres mondiales très meurtrières et la fracture du continent en deux blocs opposés pendant la Guerre froide. Un de ses prédécesseurs, Mgr Léon-Arthur Elchinger (+1998) faisait observer que Strasbourg était « plus proche des chars soviétiques que de Paris ».

Il souligne aussi que le cadre européen garantit le « respect des différences » et a libéré les pays des « efforts de guerre énormes » au bénéfice de toute l’Europe, non seulement par la paix au quotidien mais par « le déplacement des budgets qui sont pour la promotion de la justice et du social ».

Il insiste sur cette distinction entre le « cadre à ne pas remettre en cause » et les politiques à évaluer, et il avertit du « réel danger, aujourd’hui, quand tout va bien », d’en créditer les nations et « quand tout va mal » de le porter au discrédit de l’Europe.

Il cite, pour bien faire comprendre la nouveauté apportée par la construction européenne en Alsace, par exemple, cette situation de certains Alsaciens qui ont eu 4 citoyennetés successives : Allemands avant 1918, puis Français jusqu’en 1939, puis Allemands, avec l’enrôlement forcé et déchirant des jeunes hommes dans la Wehrmacht, puis, après 1944 de nouveau Français.

Les Alsaciens, ajoute l’archevêque sont « profondément attachés à la France », tout en « ressentant avec intelligence la culture allemande ».

Après la deuxième Guerre mondiale, l’Alsace a été, ajoute-t-il, un « pont naturel » de la « réconciliation franco-allemande, comme base de la construction européenne ».

Au niveau pastoral, il annonce « une coordination des actions en faveur de l’Europe » au sein de son diocèse et avec les protestants ; la commémoration de la Première guerre mondiale, avec l’invitation adressée au cardinal Reinhard Marx de prêcher, le 14 juillet, dans la cathédrale de Strasbourg, souhaitée par les anciens combattants consultés à ce sujet ; et il dit sa préoccupation face aux abstentions lors des élections.

Rendez-vous réussis

Dans les réussites européennes, il mentionne spécialement le programme Erasmus, comme une instance qui permet « la connaissance mutuelle » et a formé une génération « à la mobilité et à la connaissance d’une autre culture ».

L’archevêque annonce aussi le « Pèlerinage de confiance » de Taizé qui aura lieu, pour le Nouvel An, à Strasbourg : 25 000 jeunes sont attendus, avec le soutien du conseil régional et du Conseil général, qui vont favoriser notamment le transport pour permettre aux jeunes de converger depuis les villes d’Alsace vers Strasbourg. Il fait observer « l’unanimité des instances publiques » pour faire de l’événement de Taizé quelque chose « qui soit porteur d’espérance ».

Mais comment aborder la question de la défense de la « dignité humaine » au niveau européen ? L’archevêque répond que l’Eglise a la mission « de défendre la dignité intangible de la personne humaine, en particulier dans ses situations de fragilité », et de ne jamais « se soustraire à la défense de l’individu, intangible », avec ces « deux grands principes » de l’enseignement social de l’Eglise : le « respect individu » car « toute personne est sacrée » ; et la « promotion du bien commun ».

Il reconnaît : « c’est ce qui souffre le plus aujourd’hui : nous payons d’un prix trop cher l’individualisme, le repli du chacun pour soi ».

Et pour assurer le « maintien de cet édifice très fragile », il préconise le recours aux grandes figures. Il regrette en effet un « déficit des symboles » : « L’Europe ne fait pas assez rêver, il n’y a aucun beau visage par exemple sur billets d’euro, pas de personnes avec leur histoire ».

Il souhaite que l’on « retravaille » l’histoire, la « réconciliation avec l’histoire », une « histoire longue de l’Europe », que l’on « connaisse cette histoire » et que l’on s’attache à des « symboles forts : « seule l’économie ne peut pas tenir l’Europe aujourd’hui ».

Mgr Grallet cite l’analyse du cardinal Peter Erdö, archvêque hongrois d’Estergom-Budapest, et président du CCEE : lorsque l’économie étatique s’est effondrée, dans les pays de l’Est européen, l’économie libérale est entrée et a trouvé les structures économiques et les gens « sans protection » : les gens n’ont pas su se défendre lorsque des pans entiers ont été achetés avec des finances venues de l’Ouest ». C’est pourquoi il préconise une « économie de marché encadrée ».