Roumanie: Mgr Langa, 82 ans, 16 ans donnés aux prisons communistes (1)

La "profanation de l’homme créé par l’amour de Dieu"

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CITE DU VATICAN, Mercredi 24 mars 2004 (ZENIT.org) – "J’ai découvert ce que signifie éliminer le Christ de la vie sociale", témoigne Mgr Tertulian Ioan Langa, 82 ans, qui a évoqué ses 16 années passées dans les prisons communistes lors de la présentation du livre sur le martyre des Eglises catholiques orientales au Vatican le 23 mars. Il y décrit "la présence violente et atroce du communisme athée" et la "profanation de l’homme créé par l’amour de Dieu".



Nous traduisons (traduction rapide, de travail) de l’italien ce témoignage à la première personne, sans rien retrancher. Nous avons publié la première partie hier (Cf. ZF040323). L’évêque évoque l’abominable détention dans la prison de Jilava.

"La pile de corps entassés, et disposés ainsi avait deux niveaux, lit superposé improvisé. Sous ces deux-là, il y avait un troisième niveau où les détenus gisaient directement sur le ciment. Sur le ciment, les vapeurs de la condensation de la respiration de soixante-dix hommes, ajoutée aux eaux d’infiltration et à l’urine qui n’entrait plus dans les latrines improvisées, constituait un mélange visqueux où se débattaient ces malheureux de ce dernier niveau. Au centre de cette pièce-tombeau de Jilava, trônait un récipient métallique d’environ soixante-dix ou quatre-vingt litres, pour l’urine et les besoins de soixante-dix hommes. Il n’avait pas de couvercle, et par conséquent l’odeur et le liquide débordaient abondamment. L’atteindre supposait d’être déjà passé par le filtre c’est-à-dire le contrôle sévère appliqué tout nu, un contrôle où l’on vérifiait tout l’organisme et tout orifice.

Avec une baguette de bois, on nous raclait la bouche, sous la langue et sur les gencives, au cas où les bandits auraient caché quelque chose. La même baguette nous perforait les narines, les oreilles, l’anus, sous les parties, toujours la même, comme un signe de l’égalitarisme qui assurait la même norme pour tous.

Les fenêtres de Jilava n’étaient pas faites pour offrir de la lumière mais pour l’empêcher puisqu’elles étaient toutes consciencieusement clouées de planches de bois. Le manque d’air était si grand que pour respirer, trois par trois, nous nous suivions à tour de rôle, le ventre en l’air, la bouche vers le soupirail de la porte, une position dans laquelle nous comptions rigoureusement 60 respirations, afin que les autres compagnons puissent se remettre de leur évanouissement et de la carence d’oxygène dans les tissus. Nous contribuions, à notre manière, à l’édification du système le plus humain du monde…

Churchill et Roosevelt savaient-ils ces choses lorsque, par un coup de plume, sur la table de la honte de Téhéran, ils ont décidé que nous, Roumains, nous étions des destins broyés par les mâchoires du Moloch oriental rouge, que nous devions servir de cordon de sécurité pour leur commodité? Et le Saint-Siège pouvait imaginer quelque chose?

De Jilava - je saute de longues années de profanations humaines - nous avons été transférés, les chaînes aux pieds, dans la prison d’isolement cellulaire, appelée Zarka (ce qui veut dire fermée, un trou, aux dimensions réduites, dans le noir), le pavillon de la terreur de la prison d’Aiud. L’accueil reçu s’est déroulé selon le même rituel sinistre, diabolique, de profanation de l’homme créé par l’amour de Dieu. Le même raclement, les mêmes terribles bottes qu’ils nous fichaient dans les côtes, dans le ventre, dans les reins. Malgré cela, nous avons noté une différence : nous n’étions plus soumis au régime de conservation des urines, de la sueur, de la condensation et du manque d’oxygène, mais nous avons été soumis à une intense cure d’oxygénation. Tout nus, bandit après bandit (c’est-à-dire ministres, généraux, professeurs universitaires, hommes de science, poètes) et moi-même, qui ne représentait rien, sinon un JE NE PARLE PAS! géant, une ferme et humble confiance dans la grâce qui allait me faire surmonter l’épreuve. Nous devions tous disparaître en tant qu’ennemis du peuple. Autrement, pas de progrès pour le tant proclamé "Homme nouveau" soviétique, un homme qui se perpétue encore sur notre souffrance. La cellule dans laquelle on m’avait fait entrer ne contenait rien: ni lit, ni couverture, ni drap ou oreiller, ni table, ni chaise, ni natte, et pas même une fenêtre. Seulement des barreaux d’acier et moi, comme tous les autres, seul dans la cellule: je m’émerveillais de moi-même, revêtu de ma seule peau et enveloppé de froid.

C’était vers la fin novembre. Le froid devenait toujours plu pénétrant, comme un compagnon de cellule désagréable. Au bout d’environ trois jours, par la porte ouverte violemment on me lança un pantalon usé, une chemise à manches courtes, un caleçon, un uniforme à rayures, et une paire de gros souliers usés, sans lacets, sans chaussettes. Rien à se mettre sur la tête. Mais une espèce de pot de chambre est arrivé, un objet misérable de quatre litres environ. Je me suis habillé comme une fusée; congelé; le quatrième jour, ils nous ont comptés. Au lieu de mon nom, ils m’ont donné un numéro: K-1700 – l’année où l’Eglise de Transylvanie était réunie à Rome. Pour l’état civil, j’étais déjà tué. Je ne survivais que statistiquement. Puis est arrivé le "bouillon" servi avec une louche contenant cent vingt-cinq grammes: un long fluide obtenu par l’ébullition de la farine de maïs. Comme déjeuner, on nous servit une soupe de haricots dans laquelle je pouvais compter environ huit ou neuf grains, et autant de cosses vides, sans contenu. Pour le dîner, on nous apporta un thé de croûte de pain brûlé. Au bout d’une semaine, les haricots furent remplacés par un potage au son, où j’ai découvert quatorze grains. De temps en temps, les haricots alternaient avec le potage au son. Nous vivions avec moins de ce que reçoit une poule. Pour survivre au froid, nous étions contraints de bouger sans cesse, de faire de la gymnastique. Au moment où nous nous écroulions exténués de fatigue et de faim, nous tombions dans le sommeil; un sommeil de quelques secondes, étant donné que le froid était mordant. Un jour j’ai été réveillé d’un sommeil de ce genre par une voix qui venait de l’autre côté du mur : "ici le professeur Tomescu (ancien ministre de la santé). Qui es-tu?" En entendant mon nom, il me dit: "J’ai entendu parler de toi. Ecoute-moi attentivement; nous avons tous été amenés ici pour être exterminés. Nous ne collaborerons jamais avec eux. Mais qui ne bouge pas meurt et devient donc un collaborateur. Transmets-le aux autres: qui ne bouge pas meurt! Se promener sans cesse. Qui s’arrête meurt!" Le pavillon immergé dans le silence lugubre de la mort résonnait sous nos souliers sans lacets. Nous étions animés par l’énigmatique volonté du peuple de rester dans l’histoire et par la vocation de l’Eglise à rester vivante. Nous nous arrêtions de marcher seulement à 12 h 30 pour une demi-heure lorsque le soleil s’arrêtait, avare pour nous, dans l’angle de la pièce. Là, nichés le soleil sur le visage, je volais un flocon de sommeil et un rayon d’espérance. Lorsque le soleil lui aussi m’abandonnait, je sentais pourtant que je n’étais pas abandonné par la grâce. Je savais que je devais survivre. Je marchais en me disant comme en refrain, comme dépourvu de raison, avançant en scandant: JE NE VEUX PAS MOURIR! JE NE VEUX PAS MOURIR! Et je ne suis pas mort! A chaque pas, je scandais mentalement une prière, je composais des litanies, je me remémorais des psaumes.

Nous avons continué à nous promener ainsi, en titubant vers la mort, pendant dix-sept semaines. Qui n’avait pas la force ou la détermination de bouger s’arrêtait dans la mort. Sur les quatre-vingt hommes entrés à la Zarka, à peine trente ont survécu. Les barreaux de fer, peu à peu se revêtaient de givre qui se formait sous le souffle de vie de notre respiration, comme un brillant habit de passage vers le ciel.

J’étais convaincu, je croyais fortement que je devais arriver jusqu’au bout de la nuit. Mais j’avais encore une longue route à faire. Arrivé ensuite à ce que j’imaginais devoir être la liberté, je constatai que ce n’était en réalité qu’une nouvelle manière d’être de la nuit, que le gel entre l’Eglise gréco-catholique et la hiérarchie de l’Eglise sœur ne se laissait pas encore fondre; nos églises continuaient à être confisquées et le troupeau diminuait toujours, tué par les promesses. Mais le Seigneur Christ aussi n’a vaincu que lorsqu’il a pu prononcer dans un dernier souffle: Consummatum est ! ... Tout est accompli.

Humblement, je demande pardon à tous ceux qui "ne sont plus" d’avoir accepté de comprimer en quelques pages les centaines d’années de prison des martyrs de l’Union. Je n’ai pas écrit grand chose de ces expériences dramatiques. Qui peut croire à ce qui semble incroyable? Qui peut croire que les lois de la biologie puissent être dépassées par la volonté? Et si je devais raconter les miracles que j’ai vécus? Est-ce qu’on ne les considèrerait pas comme des fantasmagories? Je supporterais plus difficilement cela que les années de prison. Mais même Jésus n’a pas été cru par tous ceux qui l’ont vu… Dès lors, de nombreux disciples se retirèrent et n’allèrent plus avec lui (Jn 6, 66).

Rien n’est un hasard dans la vie. Chaque moment que le Seigneur nous accorde est lourd de sa Grâce – bienveillante impatience de Dieu -, et de notre chance de lui répondre ou de notre témérité de le refuser. C’est à chacun de nous de ne pas tout réduire à un simple récit dur, féroce, incroyable. C’est au contraire le moment de comprendre que la grâce accueillie ne freine pas l’homme mais le porte au-delà de ses attentes, et de ses forces, et "les portes des enfers ne prévaudront pas contre elle" (Cf. Mt 16,18); et que par cette rencontre le Seigneur attend de chacun une action personnelle et professionnelle. Ce témoignage, à quoi me sert-il à moi qui raconte, comment vous aide-t-il, vous, ici présents, ouvrira-t-il ou fermera-t-il la porte de qui, par votre intermédiaire le connaîtra? J’espère de tout cœur qu’il ouvre une porte du ciel. Parce que le ciel est plus au-dessus de nous que la terre sous nos pieds".

Mgr Tertulian Ioan Langa, 82 ans
Vatican, 23 mars 2004