Sans humilité, la prière dégénère en présomption

XXXème Dimanche du Temps Ordinaire - Année C - 27 octobre 2013

Rome, (Zenit.org) Mgr Francesco Follo | 672 clics

Sans humilité, la prière dégénère en présomption

Rite Romain

XXXème Dimanche du Temps Ordinaire - Année C - 27 octobre 2013

Sir35, 15-17.20-22; Ps 33;2 Tm 4,6-8.16-18;Lc 18,9-14

Rite Ambrosien

Ier Dimanche après la dédicace de la Cathédrale de Milan,

Ac 13,1-5a; Ps 95; Rm 15,15-20; Mt 28,16-20

            1) La prière doit être humble.

           La liturgie de la Parole de Dimanche dernier nous a appris que la prière, pour être vraie, doit être pure, confiante, vigilante et constante. La liturgie d'aujourd’hui complète cet enseignement en soulignant que la prière est vraie lorsqu' elle est humble.

            Dans l’introduction du commentaire du « Notre  Père » Saint Thomas d’Aquin écrit : « La prière doit être humble parce que Dieu ‘se tourne vers la prière de l’humble et ne méprise pas sa prière’ (Ps 101/102,18). Regarde  aussi la parabole du pharisien et du publicain (Lc 18,10-14) et la prière de Judith : « Tu es le Dieu des humbles et le secours des délaissés »  (Jdt 9,11). Cette humilité se trouve dans le « Notre Père ». En fait, nous avons une vraie humilité lorsque nous attendons tout de la puissance divine à laquelle nous adressons nos suppliques. »

            Pour prier en vérité, il faut de l’humilité qui rend le cœur contrit et rapproche Dieu de l’homme, comme le dit le Psaume : « Dieu est proche de celui qui a le cœur meurtri, de celui qui sauve les esprits écrasés, de celui qui rachète la vie de ses serviteurs; il ne condamne pas celui qui se réfugie en lui » (Ps 33/34, 19 e 23).

            Ce Psaume nous aide à  bien comprendre  la parabole du pharisien et du publicain  (Lc 18, 9-11), qui nous est proposée ce dimanche et qui nous parle de la prière humble. Une humilité exprimée non seulement par les paroles du publicain mais aussi par l’attitude de cet homme qui se reconnaît comme pécheur. Lorsque nous prions, non seulement ce que nous disons au Seigneur est important, mais comment nous Lui parlons. Ce qui est important est « comment » nous vivons ce rapport avec Dieu.

            Par conséquent, ce qui doit être corrigé et amélioré dans notre prière, ce ne sont pas les paroles que nous disons mais le mode de vivre notre relation avec Dieu. Peut-être  en commençant notre moment de recueillement  en disant : « Seigneur, avant de parler avec moi, pardonne-moi » (Antequam discutias mecum, Domine, miserere mei - Antienne ambrosienne).

Examinons brièvement les deux protagonistes de ce récit évangélique.

Commençons par le pharisien qui, d' après la mentalité courante, était considéré comme le vrai pratiquant. Cet homme observe scrupuleusement les pratiques de sa religion et a un grand esprit de sacrifice. Il ne se contente pas du strict nécessaire, mais fait plus. Il ne jeune pas un seul jour par semaine, comme l’exigeait la loi,  mais deux.

Mais  le Christ  dit que celui-ci n’est pas justifié, n’est pas sauvé. Pourquoi? Lui, il observe toutes les prescriptions de la loi et ne peut être accusé d’hypocrite, mais il commet l’erreur d’être sûr de sa propre justice. Il pense avoir du crédit envers Dieu : il n’attend pas Sa Miséricorde, il n’attend pas le salut comme un don gratuit, non mérité, mais plutôt comme une récompense due par le devoir accompli. Il dit : « Mon Dieu, je te remercie »  et lui fait la liste de tout ce qu’il sait faire dans sa vie de pratiquant, en présentant à Dieu sa justice humaine. Il a perdu la dépendance originale et gratuite de Dieu qui est un père parce qu’Il nous aime et non parce qu’Il « doit » nous payer à nouveau ce que nous avons fait.

Mis à part ce « je te remercie » que le pharisien prononce au début de sa prière, le pharisien ne prie pas vraiment, il ne regarde pas Dieu, il ne se confronte pas avec lui-même, il n’attend rien de lui, ni il ne lui demande rien. Il se concentre  sur lui-même et se confronte avec les autres en les jugeant durement.

Ce comportement ne reflète en rien la prière. Le pharisien ne demande rien et Dieu ne lui donne rien.

Passons maintenant au deuxième personnage de la parabole : un publicain qui se rend au Temple pour prier et dont l’attitude est l’inverse de celle du pharisien. Il s’arrête loin, se frappe la poitrine et dit : « Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis » [1](Lc 18,13). En se reconnaissant pécheur, il dit la vérité: il est à la solde des romains envahisseurs et païens, et il est avide de prélever des impôts. C’est certainement un pécheur mais il est conscient de l’être. Il a un besoin de changement et, surtout, sait qu’il ne peut rien exiger de Dieu. Il n’a pas à se vanter, rien à exiger. Il peut seulement demander. Il compte sur Dieu et pas sur lui-même. Cet homme a la tête basse mais le cœur est tourné vers le Haut, d’où il attend la Miséricorde.

La conclusion est claire et simple : le seul moyen correct de se mettre face à Dieu et dans la vie, c’est de sentir d’avoir besoin de son pardon et de son amour. Nous devons faire de bonnes œuvres mais il ne faut pas s’en vanter. Comme il ne faut pas nous mesurer avec les autres.

2) Le pardon  recrée.

Donc, le publicain  « rentra chez lui justifié ». Il fut pardonné, non pas parce qu’il était plus humble et meilleur que le pharisien (Dieu ne se mérite pas, même avec l’humilité) mais parce qu’il s’ouvrit - comme une porte entrouverte au soleil- à un Dieu qui ne se mérite pas, mais qui s’accueille, à un Dieu qui, avec le pardon, recrée et rend le cœur du publicain innocent comme celui d’un enfant.

Comme Dieu a rendu « juste » le publicain pécheur, Il nous est « propice  », nous qui sommes pécheurs. Sincèrement repentis, nous deviendrons « justes », c’est à dire réadmis dans l’amitié divine, rendus saints, purifiés, rendus à la vie de la foi.

Le pharisien est condamné. Pourquoi? Parce qu’il dit : « Je ne suis pas avide, injuste, adultère comme le reste des hommes » - et jusqu’ici, la généralité n’offense personne - mais il poursuivit « ou  même comme ce publicain » ( Lc 18,11). De cette façon, il se mit contre son proche et lointain prochain en commettant  l’injustice envers ce même prochain, et donc, envers Dieu qui avait dit : «Car c'est l'amour que je désire, et non les sacrifices, la connaissance de Dieu, plutôt que les holocaustes.» (Os 6,6) ; ce qu’Il avait confirmé à  travers son Fils : « Allez apprendre ce que veut dire cette parole: c’est la miséricorde que je désire et non les sacrifices. » (Mt 9,13) et il avait insisté : « Si vous avez compris ce que veut dire cette parole : c’est la miséricorde que je désire et non les sacrifices. Vous n’aurez pas condamné ceux qui n’ont commis aucune faute car le fils  de l’homme est maître su sabbat » (Mt 12,7).

Le péché du pharisien ne réside pas formellement dans la condamnation du frère, mais avant tout dans la cause de cette condamnation : « Qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé » (Lc 18,14). C’est la même phrase déjà utilisée pour les invités orgueilleux qui voulaient occuper les meilleures places au festin (cfr Lc 14,11).

Imitons le Christ qui ne s’est pas exalté mais il s’est « vidé » de sa Divinité dans la plus grande des humiliations, celle de la Croix. Pour cette raison, Dieu l’a exalté au-dessus de tout autre nom  (« Ayez entre vous les dispositions que l'on doit avoir dans le Christ Jésus : lui qui était dans la condition de Dieu, il n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu ; mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur. Devenu semblable aux hommes et reconnu comme un homme à son comportement, il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu'à mourir, et à mourir sur une croix ». Phil 2, 5-8)

            Les vierges consacrées sont appelées à vivre, d’une manière spéciale, cette humilité du Christ dans la prière et dans la vie. Ces femmes ont accueilli d’une façon particulière l’invitation du Sauveur : « Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et vous trouverez le repos ». (Mt 11,29).

            Pourquoi l’humilité élève-t-elle l’homme à la hauteur de la sainteté, tandis que la présomption le précipite dans le gouffre du péché? Parce que celui qui se prend pour quelqu’un d’important devant Dieu est à juste titre abandonné par Dieu, puisqu’il pense ne pas avoir besoin de son secours. L’autre reconnaît son néant et, de ce fait, se tourne vers la miséricorde divine. Il trouve à juste raison la compassion, l’assistance et la grâce de Dieu. L’Écriture dit en effet: le Seigneur résiste aux orgueilleux, mais il accorde aux humbles sa grâce (cf. Pr 3,34 grec; Je 4,6; 1 P 5,5). “Selon la parole du Seigneur, quand ce dernier (le publicain) rentra chez lui, c’est lui qui était devenu juste et non pas l’autre. Qui s’élève sera abaissé; qui s’abaisse sera élevé (Lc 18,14). Du fait que le diable est l’orgueil même, et l’arrogance son vice propre, ce mal conquiert puis entraîne avec lui toute vertu humaine à laquelle il se mêle. Pareillement, s’abaisser devant Dieu est la vertu des bons anges : elle triomphe également de tous les vices humains dont sont affligés les pécheurs. Car l’humilité est le char qui nous emmène vers Dieu, sur ces nuées qui doivent emporter jusqu’à lui ceux qui lui seront unis dans les siècles sans fin, selon la prophétie de l’Apôtre: Nous serons emportés, dit-il, sur les nuées du ciel à la rencontre du Seigneur. Ainsi, nous serons pour toujours avec le Seigneur (1 Th 4,17). Car l’humilité est semblable à une nuée : elle prend corps dans le repentir, elle fait jaillir des yeux un torrent de larmes, elle rend dignes les indignes, elle conduit et unit à Dieu ceux qui, en raison de leur volonté droite, sont justifiés par la grâce.” (Grégoire Palamas († 1359) Homélie 2; PG 151, 17-20.28-29. Cette humilité  rend les vierges consacrées spirituellement fécondes.  Elles vivent de façon particulière l’Esprit de la Vierge Marie et " si, selon la chair, une seule fut la mère du Christ, selon la foi, toutes les âmes génèrent le Christ : chacune accueille en elle le Verbe de Dieu (Saint Ambroise de Milan, Exposition de l’évangile selon Luc, 2.26-27). Dans la prière d’envoi du rite de consécration, l'Evêque prie pour les nouvelles consacrées  : « Jésus, notre Seigneur, fidèle époux de celles qui se sont consacrées à lui, vous donne, avec sa parole, une vie joyeuse et féconde » (Rituel de consécration des Vierges, n.77).

           De cette façon, l’évêque les invite, et invite chacun de nous, grâce à leur exemple, à agir de façon à ce que  dans notre cœur et dans notre vie, le Seigneur trouve sa demeure. Mais non seulement nous devons le porter dans notre cœur, mais nous devons l’« engendrer » et le porter dans notre temps et dans le monde entier.

Lecture Patristique

Saint AUGUSTIN médite la parabole de Jésus

sur le Pharisien et le Publicain

« Jésus dit encore, à l'adresse de certains qui se flattaient d'être des justes et n'avaient que mépris pour les autres, cette parabole :

“Deux hommes montèrent au Temple pour prier ; l'un était Pharisien et l'autre publicain.

Le Pharisien, debout, priait en lui-même : ‘Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce publicain ; je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que j'acquiers.’

Le publicain se tenait à distance et n'osait même pas lever les yeux vers le ciel.

Mais il se frappait la poitrine, en disant : ‘Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis !’ Je vous le dis : ce dernier rentra chez lui justifié, l'autre non. Car tout homme qui s'élève sera abaissé, mais celui qui s'abaisse sera élevé. » (Lc, c18, 9-18

« Deux hommes montèrent au temple pour y prier, un pharisien et un publicain. Le pharisien disait : Je rends grâce, O Dieu, de n’être pas comme le reste des hommes ».

Il devrait dire au moins comme « beaucoup » d'hommes. Que signifie comme le reste des hommes, sinon comme tous les autres hommes excepté lui ? Je suis donc juste, dit-il, les autres sont des pécheurs. « Je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont injustes, voleurs, adultères. »

Voici près de toi un publicain qui te donnera lieu de t'enfler davantage encore.

« Comme ce publicain », dit-il. Il fait partie du grand nombre, moi je suis seul de mon espèce. Je ne lui ressemble pas, grâce a mes œuvres de justice, qui me préservent de toute iniquité. « Je jeûne deux fois par semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède. »

Que demande-t-il donc à Dieu ? Qu'on examine ses paroles, et on ne le trouvera pas.  Il est monté pour prier mais au lieu de prier Dieu il se loue. Il ne lui suffit pas même de ne pas prier et de se louer, il insulte celui qui prie.

 « Le publicain se tenait éloigné », mais le Seigneur était tout proche ; les remords de sa conscience l'écartaient de Dieu, mais sa piété l'attachait à lui. Car le Seigneur est grand et il abaisse ses regards sur les humbles, tandis qu'il ne voit que de loin les orgueilleux ; il voit de loin ces orgueilleux (Ps 137,6), mais il ne les oublie pas.

Considère encore l'humilité du publicain. Non content de se tenir éloigné, « il ne levait pas même les yeux au ciel ». Pour être regardé, il ne regardait pas ; sa conscience le chargeait mais l'espérance le soulevait. Vois encore: « il se frappait la poitrine », aussi le Seigneur pardonnait-il à son aveu. « Seigneur, aie pitié de moi qui suis un pécheur ».

Voila un homme qui prie. Qu'y a-t-il d'étonnant que Dieu lui pardonne puisqu'il se reconnaît si bien ? Apres avoir prêté l'oreille à la plaidoirie du Pharisien et du Publicain, écoute la sentence.

 Apres avoir vu l'orgueil dans l'accusateur, l'humilité dans l'accusé, écoute le Juge.

« En vérité, je vous le déclare – c ’est Dieu, c'est le Juge qui parle - ce Publicain sortit du temple justifié et non le Pharisien. »

Pourquoi, Seigneur ?

Parce que quiconque s'élève sera humilié et quiconque s'humilie sera élevé. »

[1]Le texte grec dit: “Ô Dieu, soit favorable à moi, pécheur.” Cette formule provient aussi des Psaumes (50,1; 78,9). Il s’agit de mots qui sortent d’un cœur contrit et humilié. Le publicain ne sait rien dire de plus, parce que devant la Présence Sainte, les mots manquent douloureusement. En outre, il sait que les mots ne lui seraient utiles en rien. Il s’en remet tout simplement à son Dieu, dans une anxieuse confiance, sachant qu’Il scrute les cœurs et les reins des hommes, comprend tout, et s’Il le veut, pardonne tout : Il réconcilie tout.