Se convertir à un développement qui respecte la création

Rencontre avec le monde du travail, Campobasso (texte intégral)

Rome, (Zenit.org) Pape François | 392 clics

« C’est l’un des plus grands défis de notre époque : nous convertir à un développement qui sache respecter la création » afin qu’elle porte du fruit sans être « exploitée », déclare le pape François.

Durant sa visite pastorale dans le Molise, le 5 juillet 2014, le pape a consacré son premier rendez-vous au monde du travail et de l’industrie, à l’Université des Études de Campobasso.

Après un discours du recteur magnifique, le professeur Gianmaria Palmieri et les salutations d’un agriculteur et d’une ouvrière de FIAT, le pape a invité le monde de l’agriculture à « entrer en dialogue, un dialogue fécond, un dialogue créatif » avec la terre et à « avoir un regard plus ouvert et plus créatif pour mieux valoriser les ressources du territoire ».

Discours du pape François

Monsieur le recteur,
Autorités, étudiants, personnel de l’université, professeurs,
Frères et sœurs du monde du travail,

Je vous remercie pour votre accueil. Je vous remercie surtout de m’avoir fait partager la réalité que vous vivez, vos fatigues et vos espérances. Monsieur le recteur a repris une expression que j’ai utilisée une fois en disant que notre Dieu est le Dieu des surprises. C’est vrai, il nous en offre tous les jours. Notre Père est comme cela. Mais il a dit autre chose sur Dieu, que je reprends maintenant : Dieu brise les schémas. Et si nous n’avons pas le courage de briser les schémas, nous n’avancerons jamais parce que c’est à cela que notre Dieu nous pousse, à être créatifs pour l’avenir.

Ma visite dans le Molise commence par cette rencontre avec le monde du travail, mais le lieu dans lequel nous nous trouvons est l’université. C’est significatif : cela manifeste l’importance de la recherche et de la formation y compris pour répondre à la complexité des nouvelles questions que soulève la crise économique actuelle, sur le plan local, national et international. C’est ce dont vient de témoigner le jeune agriculteur à travers son choix de faire une licence en agronomie pour travailler la terre « par vocation ». Pour le paysan, demeurer sur sa terre ne veut pas dire rester sans bouger, mais c’est entrer en dialogue, un dialogue fécond, un dialogue créatif. C’est le dialogue de l’homme avec sa terre qui la fait fleurir, qui la rend féconde pour nous tous. Ceci est important. Un bon parcours de formation n’offre pas de solutions faciles, mais il aide à avoir un regard plus ouvert et plus créatif pour mieux valoriser les ressources du territoire.

Je partage pleinement ce qui a été dit sur la « protection » de la terre pour qu’elle porte du fruit sans être « exploitée ». C’est l’un des plus grands défis de notre époque : nous convertir à un développement qui sache respecter la création. Je vois l’Amérique, qui est aussi ma patrie : tant de forêts, déboisées, qui deviennent des terres que l’on ne peut plus cultiver, qui ne peuvent plus donner la vie. C’est notre péché : exploiter la terre en l’empêchant de nous donner ce qu’elle a en elle, avec notre aide pour la cultiver.

Un autre défi a été porté par la voix de cette courageuse maman ouvrière, qui parlait aussi au nom de toute sa famille : son mari, son petit enfant et l’enfant qu’elle attend. C’est un appel pour le travail et en même temps pour la famille. Merci pour ce témoignage ! En effet, il s’agit de chercher à concilier les temps de travail avec les temps en famille. Mais je vais vous dire quelque chose : quand je vais dans le confessionnal et que je confesse – moins maintenant que dans mon autre diocèse – quand une jeune maman ou un jeune papa vient, je lui demande : « Combien d’enfants as-tu ? » et il répond. Et je pose une autre question, toujours : « Dis-moi, est-ce que tu joues avec tes enfants ? » La majorité répond : « - Que dites-vous, Père ? – Oui, oui, est-ce que tu joues ? Est-ce que tu perds du temps avec tes enfants ? » Nous sommes en train de perdre cette capacité, cette sagesse qui consiste à jouer avec nos enfants. La situation économique nous pousse à cela, à perdre cela. S’il vous plaît, perdez du temps avec vos enfants ! Le dimanche, vous [il s’adresse à l’ouvrière] avez fait allusion à ce dimanche en famille, perdre son temps… Ceci est un point « critique », un point qui nous permet de discerner, d’évaluer la qualité humaine du système économique dans lequel nous nous trouvons. Et c’est dans ce cadre que se situe la question du dimanche travaillé, qui ne concerne pas seulement les croyants, mais tout le monde, en tant que choix éthique. C’est cet espace de gratuité que nous sommes en train de perdre. La question est celle-ci : à quoi voulons-nous donner la priorité ? Le dimanche sans travail, à l’exception des services nécessaires, permet d’affirmer que la priorité n’est pas à l’économique mais à l’humain, à la gratuité, aux relations non pas commerciales mais familiales, amicales et, pour les croyants, à la relation avec Dieu et avec la communauté. Le moment est peut-être arrivé de se demander si la liberté de travailler le dimanche est une véritable liberté. Parce que le Dieu des surprises, le Dieu qui brise les schémas fait des surprises et brise les schémas pour que nous devenions plus libres : il est le Dieu de la liberté.

Chers amis, aujourd’hui, je voudrais unir ma voix à celle de tous les travailleurs et entrepreneurs de ce territoire pour demander que soit mis en œuvre un « pacte pour le travail ». J’ai vu que, dans le Molise, on cherche à répondre au drame du chômage en rassemblant les forces de manière constructive. Beaucoup de postes de travail pourraient être récupérés grâce une synergie en lien avec les autorités nationales, un « pacte pour le travail » qui sache saisir les opportunités offertes par les normes nationales et européennes. Je vous encourage à avancer sur cette voie qui peut porter de bons fruits ici comme dans d’autres régions.

Je voudrais revenir sur un mot [il se tourne vers le travailleur] que tu as employé : dignité. Ne pas avoir de travail n’est pas simplement ne pas avoir le nécessaire pour vivre, non. Nous pouvons manger tous les jours : nous allons à la Caritas, nous allons à cette association, nous allons à un club, nous allons là-bas et on nous donne à manger. Mais le problème n’est pas là. Ce qui est plus grave, c’est le problème de la dignité. C’est pour cela que nous devons travailler et défendre notre dignité que nous donne le travail.

Enfin, je voudrais vous dire que j’ai été touché par le dessin que vous m’avez offert et qui représente précisément une « maternité ». La maternité comporte un travail, mais le travail de l’accouchement est orienté vers la vie, il est plein d’espérance. Alors non seulement je vous remercie pour ce cadeau, mais je vous remercie encore davantage pour le témoignage qu’il donne : celui d’un travail plein d’espérance. Merci ! Et je voudrais ajouter un fait historique, qui m’est arrivé. Lorsque j’étais provincial des Jésuites, il a fallu envoyer un chapelain dans l’Antarctique, pour y vivre dix mois par an. J’ai réfléchi, et quelqu’un y est allé, le P. Bonaventura De Filippis. Mais, vous savez, il était né à Campobasso, il était d’ici ! Merci !

Traduction de Zenit, Constance Roques