Sierra Leone : Existe-t-il un Dieu juste ?

Interview de l’archevêque Edward Tamba Charles de Freetown

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ROME, Vendredi 7 octobre 2011 (ZENIT.org) – La Sierra Leone est un petit pays sur la côte occidentale de l’Afrique, avec une population de 5 millions d’habitants, dotée d’une grande richesse en ressources naturelles, notamment en diamants, or, bauxite et minerai de fer.

La nation sort d’une décennie de guerre civile, mais elle reste aux prises avec les défis de la réconciliation et de la reconstruction.

Mgr Edward Tamba Charles, archevêque de Freetown, a accordé cette interview à l’émission de télévision « Là où Dieu pleure ».

Q : Votre Excellence, dès votre nomination vous avez été confronté à la tâche dantesque de reconstruction et de réconciliation après une guerre civile de dix ans, qui s’est terminée en 2002. Par où commencer ?

Mgr Charles : Je conviens avec vous que c’est une tâche impressionnante et au début nous ne savions pas par où commencer. Mon prédécesseur avait fait les premiers pas et j’ai poursuivi par le biais de la réhabilitation des structures, des personnes à travers des thérapies de traumatismes et le « counseling » (thérapie psychologique), ainsi qu’à travers des programmes d’éducation à la paix dans les écoles.

Pouvez-vous nous expliquer brièvement la cause qui est à la racine de cette guerre ?

Je voudrais dire tout d’abord ce que cette guerre n’a pas été. Elle n’a pas été une guerre de religion, mais plutôt l’habituelle guerre tribale africaine. La soif du pouvoir. Certains groupes ont voulu prendre le pouvoir pour avoir accès à la richesse du pays, autrement dit les immenses ressources minérales du pays. L’injustice a également joué : certaines personnes qui avaient été maltraitées ont rejoint l’un ou l’autre des groupes en conflit pour se venger de ce qui leur avait été infligé. Par exemple, dans certaines zones, des villages entiers ont été rasés. Plus tard, à ce qu’on nous a dit, certaines personnes ont agi ainsi, pensant avoir été dupées par leur propre parti lors de l’élection des chefs. Ils ont pensé que tout le monde perdrait et ils ont brûlé les villages.

La guerre est unanimement reconnue au niveau international comme l’une des plus brutales  : amputation des membres etc., mais la population aime la paix. Peut-on dire que c’était la fête du démon ? Comment l’expliquez-vous sur le plan spirituel ?

Il s’agit d’une des manifestations du mystère du mal. Parfois des personnes bonnes, des personnes de paix et d’amour agissent d’une manière qu’il est difficile d’expliquer et c’est ce qui nous est arrivé. Des jeunes ont été contraints de commettre des atrocités à l’encontre d’autres personnes – dans la plupart des cas, des personnes innocentes. Ils ont tiré sur des gens, amputé des bras, éventré des femmes enceintes pour connaître le sexe de l’enfant. C’était devenu un jeu pour ces jeunes, drogués par des adultes. Et pourtant, comme vous le disiez, la majorité des Sierra-Léonais sont épris de paix. Dans des circonstances normales, ils détestent la violence. C’est donc là une des manifestations du mystère du mal difficilement explicable.

Où étiez-vous durant cette guerre ?

Je me trouvais en Sierra Leone quand, en mars 1991, la guerre a éclaté. Ensuite, en juin, j’ai dû partir à Rome pour faire mes études. J’ai passé cinq ans à Rome. Quand je suis revenu en septembre 1996, il y avait encore la guerre, de sorte que je n’ai pu me rendre dans ma région, car les rebelles l’avaient occupée pour l’extraction des diamants. Je suis resté très longtemps sans pouvoir revenir chez moi. J’ai assisté à une partie de la guerre et j’étais là jusqu’à la fin.

Votre famille a-t-elle été touchée ?

Oh oui. Notre village tout entier a brûlé. Ma grand-mère a été tuée. En parlant de personnes innocentes, en voici une. Elle n’avait rien à voir avec le pouvoir, ou avec le conflit, et pourtant elle a été tuée. Elle a été abattue dans sa chambre. Le reste de la famille a fui dans la Guinée voisine, où ils ont passé de nombreuses années dans un camp de réfugiés jusqu’à la fin de la guerre, en 2002.

Comment n’avez-vous pas crié justice ? Comment avez-vous fait pour ne pas perdre la foi, en étant confronté à une violence et un mal aussi absurdes ? Vous êtes-vous posé la question : mais où est Dieu ?

Je conviens avec vous que dans de telles circonstances, on est tenté de dire : existe-t-il un Dieu juste ? Mais ma foi profonde de chrétien et, j’ajouterai, d’Africain, me dit que Dieu n’est pas responsable de ceci. C’est l’un des moments où nous devons distinguer entre la justice de Dieu et les actions mauvaises de l’homme. Dans ce cas-ci, ce n’était pas Dieu. Ces actes ont été commis par des êtres humains. Je rejette la responsabilité sur les adultes qui ont donné des drogues dures aux jeunes pour les envoyer commettre des atrocités de sorte qu’eux, les adultes, puissent obtenir ce qu’ils convoitaient : à savoir, l’accès au pouvoir.

Les victimes et leurs bourreaux vivent encore au sein de la même société. Comment construire la réconciliation dans ce contexte ?

Notre sens de la justice laisse également de la place pour la miséricorde. En effet, lorsque le tribunal spécial de l’ONU a été proposé, de nombreux Sierra-Léonais ont pensé que ce n’était pas nécessaire, car il ne ramènerait pas les morts, les personnes amputées ne retrouveraient pas leurs membres etc. Ils ont estimé que ce qui avait été fait ne pouvait être défait, alors à quoi bon ? D’accord, certains des bourreaux sont avec nous, mais comme je l’ai dit, beaucoup d’entre eux l’ont été parce que les adultes les ont drogués. Quelques-uns de ces adultes ont été traduits devant le tribunal spécial pour être jugés, mais leur procès est encore en cours.

Ce que nous cherchons, c’est leur réintégration et ensuite aller de l’avant. La vie doit continuer. Peut-être quelqu’un pourra-t-il dire que nous, les Sierra-Léonais, avons un très curieux sens de la justice ? Peut-être, mais nous voulons passer à autre chose. Un certain nombre est revenu dans leurs villages. Là se sont déroulés les processus traditionnels de réconciliation. Ils ont demandé pardon et ont été accueillis par la société. Certains ont intégré la police et l’armée et sont revenus à une vie normale.

L’Eglise participe-t-elle à ce processus de réconciliation ?

Oui, pour assurer que cela ne se reproduira plus. C’est pourquoi, nous avons dans nos écoles des programmes d’éducation à la paix.

Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Enseigner aux enfants à avoir entre eux des rapports pacifiques, à respecter les droits de chacun et si on a eu tort, avoir le courage de demander pardon. Nous avons démarré ce processus comme un projet pilote pour les écoles catholiques – primaire, secondaire du premier cycle et secondaire supérieur. Maintenant certaines communautés nous demandent d’étendre le programme à leurs écoles. Nous élaborons aussi des programmes de traitement des traumatismes pour ceux qui ont vécu les horreurs de cette guerre et qui ont du mal à sortir de ce traumatisme. Ils nous sont adressés et nous les aidons à travers des thérapies psychologiques.

Beaucoup d’entre eux ne sont pas nécessairement catholiques ou chrétiens. Y a-t-il aussi des musulmans ou d’autres confessions ?

Bien sûr, il y a des personnes d’autres religions. Nous n’avons aucun problème avec les autres religions en Sierra Leone. D’ailleurs, récemment la Sierra Leone a été désignée comme l’un, sinon le premier, des pays pour la tolérance religieuse. Peut-être devrions-nous exporter cette tolérance dans les autres parties du monde. Oui, nous vivons en paix. Il existe de bons rapports entre musulmans et chrétiens – les musulmans représentent la majorité – parce que nous avons, pour la plupart, les mêmes racines familiales. Cet héritage culturel commun est très utile.

L’Eglise aussi a été gravement affectée : des prêtres tués, des religieux tués. Pouvez-vous nous en dire un mot et aussi comment vous êtes-vous reconstruit après cette période ?

Nous avons perdu un prêtre, père McAllister - un prêtre du Saint-Esprit, un frère chrétien et quatre religieuses missionnaires de la Charité, sœurs de Mère Teresa.  Nous avons perdu des catéchistes et des animateurs de prières ainsi que des milliers de fidèles.

L’Eglise était-elle particulièrement ciblée ou a-t-elle été victime par hasard de la violence ?

Je dirais qu’elle était au milieu de la violence  ; destruction gratuite de vies et de biens. L’Eglise n’a pas été visée en tant que telle parce que, comme je le disais, ce n’était pas une guerre de religion.

Et pourtant chaque église dans votre archidiocèse a été détruite ?

Oui, nous avons perdu beaucoup d’églises, d’écoles et de centres médicaux. Celles qui n’ont pas été détruites complètement étaient inutilisables.

Votre prédécesseur, Mgr Ganda, avait bien compris que les moyens financiers manquaient et il a suggéré que les paroisses puissent créer de petites activités économiques à côté : une activité agricole, un café-glacier, quelque chose qui leur permette de parvenir à l’auto- suffisance. Cela a-t-il réussi ?  Reprenez-vous à votre compte cette stratégie ?

L’idée était séduisante, mais peu de personnes la partageaient, notamment parmi les prêtres qui n’étaient pas habitués aux affaires ou activités agricoles. Mais je suis d’avis que nous devons continuer car les ressources provenant de l’étranger s’épuisent. J’ai fait un tour du monde et je sais que c’est la bonne voie, l’avenir de l’Eglise. Nous insistons sur l’auto -suffisance pour assurer le futur de l’Eglise en Afrique l. Nous n’avons pas d’autres solutions.

Mais comme je l’ai dit, ils ont été peu nombreux à accueillir favorablement cette idée, de sorte que l’initiative se concentre maintenant sur les quelques paroisses possédant assez de terre à cultiver. Certains prêtres le font pour compléter l’aide financière minimale qu’ils perçoivent de l’évêque. Dans les villes, nous avons lancé des activités de restauration, mais ce n’est pas encore très rentable. Nous espérons les réorganiser pour assurer leur rentabilité.

Venons-en à vos priorités pastorales : vous êtes confronté à une vague de défis allant de la reconstruction des églises à l’évangélisation, aux jeunes. Où situez-vous vos priorités ?

Le choix n’est pas facile, mais je mettrai en premier l’éducation et aussi l’aide aux prêtres, qui sont mes premiers collaborateurs ; les prêtres qui sont dans les paroisses et aussi les futurs prêtres, de sorte que nous ayons beaucoup d’autres travailleurs dans la vigne du Seigneur. Une fois ce but atteint, nous pourrons alors commencer à chercher où célébrer la messe. En Afrique, les messes sont parfois célébrées sous un grand arbre  ; peut-être ensuite de là nous irons dans une église, mais seulement quand nous pourrons nous permettre d’en construire une.

Les jeunes espèrent-ils dans le Seigneur ou le christianisme, ou observe-t-on une certaine désaffection ?

Peut-être y a-t-il un ou deux jeunes, garçons et filles, qui sont vraiment enragés à cause de la guerre et tournent le dos à Dieu, mais la majorité est très religieuse. C’est ce qui nous différencie du reste du monde - Europe et Amérique. Nos églises sont remplies de jeunes ; ils constituent réellement la vitalité de l’Eglise. Depuis la guerre, les églises sont vraiment combles. Les gens reviennent peu à peu. En effet, dans certains endroits où l’évêque a commencé et où j’ai l’intention de continuer, certaines églises doivent être agrandies car elles ont été construites en fonction d’une petite communauté. Depuis la guerre, les chiffres ont augmenté et pour une messe dominicale normale, il y a des gens assis aussi à l’extérieur. Dans certains cas, il faut introduire une seconde ou troisième messe pour accueillir toutes les congrégations.

A quoi attribuez-vous cette croissance de l’Eglise ?

Peut-être la faim de Dieu, qui est très naturelle pour nous, Africains. Le christianisme nous a aidé à construire sur cette base. Nous sommes un peuple religieux, et c’est pourquoi nous nous tournons en premier vers Dieu pour trouver une solution à nos problèmes  ; donc ce pourrait être la raison pour laquelle les jeunes sont retournés à l’église après la guerre.

En outre, pendant la guerre, l’Eglise est restée aux côtés du peuple ; des prêtres étaient envoyés dans les camps de déplacés, et moi-même j’ai passé un certain temps dans un de ces camps, exerçant mon ministère et enterrant les morts. J’avais une camionnette brinquebalante que j’utilisais en guise de corbillard pour ceux qui mouraient et pour prier pour eux. Certains n’étaient même pas catholiques, mais peu m’importait. Ils venaient à moi pour solliciter mon aide, et je la leur donnais. Cela a contribué à donner de la crédibilité à l’Eglise. Un diocèse a même mis en place une mission catholique pour les réfugiés en Guinée. Ils ont envoyé des prêtres de la Sierra Leone pour aller exercer leur ministère auprès de nos sœurs et frères réfugiés e Guinée. L’Eglise est sortie de là, je dirais, la tête haute.

Le pays est riche en ressources minières : diamants, or et bauxite. Cette richesse a-t-elle été une bénédiction ou une malédiction ?

Une malédiction! Comme chacun sait, les extracteurs partout dans le monde laissent derrière eux une énorme destruction en termes de dommage environnemental et de pauvreté, et les ressources minières en Sierra Leone n’ont pas fait exception. Les premiers diamants ont été découverts dans les années 1930 dans ma propre région, dans le district de Kono. Aujourd’hui, il n’y a pas d’eau courante, pas d’électricité, les quelques routes existante sont en mauvais état, pleines de trous laissés à la fois par les compagnies minières et les rebelles qui, durant la guerre, ciblaient la zone car ils recherchaient de quoi acheter leurs armes. Ils ont détruit de nombreux villages, rasant délibérément les constructions dans le but de créer un champ de mines à ciel ouvert d’où extraire les diamants pour acheter des armes. Vous connaissez le film "Blood Diamond (Le diamant de sang) ?"Il tente de nous dépeindre ce qui est arrivé : différents groupes vendaient des armes aux deux parties – les rebelles et le gouvernement – en échange de diamants.

Comment changer cette malédiction en bénédiction ?

Il nous faut de bonnes lois mais, par-dessus tout, un système garantissant la mise en œuvre correcte des mesures. Je crois que là est le problème du tiers monde. Une chose est d’élaborer une bonne loi, mais toute autre chose est son application, parce que certaines multinationales sont en mesure de manipuler le système pour être sûrs d’obtenir ce qu’ils veulent et, dans certains endroits, si c’est ce qu’ils veulent, de fomenter des conflits pour assurer leur accès aux zones minières.

C’est une affirmation forte ?

C’est une affirmation forte, et c’est ce qui se passe à l’est du Congo oriental.

Votre devise épiscopale est : Duc in Altum. Comment la vivez-vous aujourd’hui dans la Sierra Leone ?

Tout d’abord, je dois dire que c’est une affirmation de confiance et d’abandon. Vous connaissez l’histoire de Pierre. Pierre a peiné toute la nuit sans rien attraper, et le Seigneur lui dit : "Avance au large et jette tes filets." Pierre, comme à son habitude, a commencé par protester, mais quand il l’a fait, la prise a été énorme. J’ai pensé que c’était un bon modèle pour moi. Avant tout, je n’avais pas la moindre intention de devenir évêque et même quand j’ai été nommé, vous savez…

Ce n’a pas été votre choix

Non, et c’est pourquoi j’ai eu besoin de quelque chose à quoi m’accrocher, et le pape Jean-Paul II a utilisé cette expression. Souvent quand j’étais à Rome et par la suite, j’ai pensé qu’elle me conviendrait. Je l’ai donc choisie comme devise épiscopale. Elle exige de moi d’avoir confiance dans le Seigneur. En définitive, c’est l’œuvre du Seigneur. Il ne s’agit pas d’attendre d’avoir tous les moyens à ma disposition, mais de faire le peu que je réussis à faire, en faisant confiance au Seigneur. Il m’est arrivé de faire des expériences qui m’ont convaincu que c’était un bon choix  ; parce que certains jours, on n’est pas si sûr. On se réveille et on n’est pas sûr de la direction à prendre, mais ensuite le Seigneur t’offre une occasion et on peut faire quelque chose d’utile pour les gens.

Qu’aimeriez-vous demander aux gens du reste du monde ?

Avant tout de prier pour nous ; ensuite les assurer de nos prières. Dans nos églises récemment établies nous sommes tristes de voir que celles qui ont contribué, et contribuent encore, à notre subsistance, perdent peu à peu leur dynamisme d’antan. Certaines sont vides. Il n’y a pas de vocations. Les paroisses ferment petit à petit. Tout ceci nous attriste. Aussi nous prions pour que la foi ne se perde pas. Telle est mon espérance et ma prière pour ces églises et peut-être que, dans le futur, elles auront le courage d’accepter des missionnaires des églises qu’elles ont construites en Afrique, en Asie et dans le monde entier. Voici le message que je leur adresse.

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Propos recueillis par Mark Riedemann pour l'émission télévisée « La où Dieu pleure », conduite par la Catholic Radio and Television Network (CRTN), en collaboration avec l'association Aide à l'Eglise en Détresse (AED).

Sur le Net :

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