Sri Lanka : Pourquoi les mères célibataires se réfugient-elles à Prem Nivasa ?

L'affaire de l'orphelinat des Soeurs de Mère Teresa oppose l'Eglise au gouvernement

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ROME, mardi 13 décembre 2011 (ZENIT.org) – Pourquoi les mères célibataires viennent-elles se réfugier à Prem Nivasa, l’orphelinat des religieuses de Mère Teresa ? Cette dépêche d’Eglises d’Asie, l’agence des Missions étrangères de Paris, analyse en profondeur l’origine de ces situations dramatiques.

Samedi 10 décembre, le cardinal Ranjith, archevêque de Colombo, a annoncé que son diocèse consacrerait la journée du dimanche 11 décembre à la prière pour « les personnes égarées » ayant proféré des accusations graves contre les missionnaires de la Charité (Sœurs de Mère Teresa), ainsi que pour Sr. Eliza, supérieure d’un de leurs centres pour orphelins et mères célibataires, situé à Moratuwa, et actuellement accusée de « vente et trafic d’enfants » (1).

Sortant du silence prudent dans lequel il s’était cantonné jusqu’à présent, le cardinal avait fait une déclaration lors d’une conférence de presse le 3 décembre dans laquelle il a condamné l’arrestation et la mise en examen de Sœur Mary Eliza le 25 novembre dernier, dans une action commando des services de police et du National Child Protection Authority (NCPA), sur « simple dénonciation anonyme par téléphone (…) et sans aucune preuve ».

Fustigeant le lynchage médiatique qui avait suivi immédiatement l’arrestation de Sr. Eliza, le prélat avait pointé la responsabilité du NCPA qui « avait donné des interviews aux médias sans avoir fait aucune vérification préalable, ni au sujet de l’appel anonyme, ni de la réalité des faits concernant le travail fait par les religieuses au centre de Prem Nivasa ».

Mgr Ranjith avait rappelé le soutien unique que les religieuses apportaient aux plus vulnérables, « sans distinction de caste ni de religion », accueillant les mères célibataires, qui pour la plupart « venaient trouver refuge ici parce qu’elles avaient été violées, et avaient eu leur vie et leur dignité détruites ».

Il avait également rappelé le caractère légal de toute adoption des enfants de Prem Nivasa, en accord avec le Bureau des Affaires sociales avec lequel les religieuses collaboraient étroitement et qui avait affirmé il y a quelques jours que le centre était « parfaitement en règle ». Afin de marquer sa désapprobation, l'archevêque de Colombo avait annoncé qu’il boycotterait toutes les célébrations officielles du gouvernement sri-lankais pour les fêtes. « En conséquence nous nous abstiendrons de toute participation à tout événement organisé par l’État, officiel ou dans le cadre des fêtes de Noël, et ce, jusqu’à ce que cette affaire soit éclaircie » avait-t-il déclaré. Une initiative dans laquelle il vient d’être suivi par l’évêque d’Anuradhapura, Mgr Norbert Andradi.

Cette réaction de l’Eglise au Sri lanka, qui ne s’était pas exprimée depuis l’arrestation le 28 novembre dernier de Sr. Eliza, laquelle attend de passer au tribunal le 15 décembre, était très attendue. Le Cardinal Ranjith avait dû faire face à de nombreuses critiques, émanant de plusieurs personnalités de l’Eglise catholique dans le monde, lui reprochant « le tort considérable que son silence pouvait causer aux Sœurs de Mère Teresa, laissant libre cours aux spéculations les plus iniques dans la presse à scandale ». Lors de sa conférence de presse, le prélat avait tenu à expliquer son attitude :« Au début, j’avais décidé de ne pas m’exprimer sur l’affaire parce qu’elle était traitée en justice. Mais la critique des média étrangers, m’a conduit à clarifier la position de l’Eglise au Sri Lanka ».

Les effets du soutien affiché du cardinal à la religieuses ne se sont pas faits attendre ; jeudi 8 décembre, un porte-parole de Keheliya Rambukwella, ministre de l’information et de la communication, a présenté des excuses informelles au sujet du traitement par les médias de l’arrestation de Sr Eliza « C’est une question sérieuse et très sensible. Ces excuses présentées par le ministère sont l’expression de la position du gouvernement sur le sujet », a-t-il déclaré, ajoutant que « s’il y avait eu des erreurs dans le traitement de l’affaire, le gouvernement prendrait les mesures nécessaires pour qu’elles soient rectifiées ».

Mais le P. Benedict Joseph, porte-parole du diocèse de Colombo, a réaffirmé que l’Eglise ne pouvait se satisfaire d’un communique informel d’un ministère, et a demandé qu’une véritable déclaration officielle blanchisse totalement Sr Eliza de toutes les accusations portées contre elle. « Seul le ministre de l’enfance et de la condition féminine, Tissa Karaliyedda, s’est dit ‘ désolé’ » des conditions de l’arrestation de Sr Eliza, et de la « descente de police » brutale dans son centre, a-t-il souligné. « Mais la NCPA n’a donné aucune explication à son opération commando, ni les raisons pour lesquelles elle a exposé des victimes de viols et d’abus à la vindicte populaire ».

Certaines sources locales accusent Anoma Dissanayake, directrice de la NCPA, organisme qui dépend directement du cabinet présidentiel, d’être derrière l’affaire, afin d promouvoir les orphelinats gérés par les bouddhistes auxquels les sœurs de Mère Teresa font de l’ombre, étant préférées par les organismes internationaux d’adoption en raison de leur fiabilité et de leur sérieux. Le centre de Prem Nisasa était particulièrement réputé, alors que de récents dysfonctionnements venaient d’être pointés dans des orphelinats tenus par des bouddhistes, en particulier dans le Nord où les enfants tamouls seraient forcés à l’endoctrinement.


Aucune mention des « excuses » informelles du gouvernement n’a paru dans les journaux qui s’étaient emparés de l’affaire et avaient présentant Sr Eliza d’emblée comme coupable. Sur les blogs de discussion, leurs lecteurs continuent de discuter avec passion de la culpabilité des religieuses chrétiennes bien « connues pour vendre les enfants ».

Lors de sa dernière déclaration de samedi dernier, où il réclamait du gouvernement des excuses publiques, le cardinal Ranjith a de nouveau souligné le grave préjudice que l’attitude des médias ont causé aux Sœurs de mère Teresa : “Certains ont écrit que les enfants étaient vendus pour 700 000 roupies (environ 4 500 euros). D’autres ont affirmé qu’ils étaient cédés pour 35 000 roupies, soit 230 euros. Tout cela est faux ! Le journal cingalais Lankadeepa a publié quant à lui un article dans lequel il est dit : “ Il est surprenant de voir que seuls les enfants handicapsé sont emmenés à l’étranger”. Cela donne la fausse impression que les enfants infirmes sont emmenés à d’autres fins [que l’adoption], comme le trafic d’organes. Il y a toujours un risque de malentendu, et ici les accusations sont très sérieuses et dangereuses”.

Le déchaînement médiatique et l’emballement du système judiciaire sont pour bon nombre d’observateurs présents au Sri Lanka, au cœur du problème du dysfonctionnement de la justice dans le pays, dont l’affaire de l’orphelinat de Moratwa n’est qu’un exemple.

Un sri lankais engagé dans une association de défense des droits de l’homme, mais qui préfère garder l’anonymat pour des raisons de sécurité, a voulu témoigner auprès d’Eglises d’Asie des problèmes qui selon lui, sont révélés par cette affaire : « Pour quelles raisons les mères célibataires viennent-elles se réfugier à Prem Nivasa ? Au Sri Lanka, où l’avortement est illégal, des milliers d’interruption de grossesse ont lieu chaque année dans des conditions sanitaires désastreuses. Et malgré les interventions des services du gouvernement, cela continue encore et encore. Pourquoi ? Parce que la plupart de ces femmes ont été violées par des membres de leurs familles ou des proches, et que porter plainte leur demanderait de transgresser des tabous et des préjugés très ancrés dans la société ».

Le militant des droits de l’homme poursuit : « Et même si elles avaient le courage de porter plainte, elles n’obtiendraient pas justice pour autant (2) Dans un pays où aucune sanction ne peut être obtenue, et où la justice tarde tellement qu’elle devient un déni de justice, pourquoi une victime de viol irait-elle faire une déposition à la police ? La majorité des filles qui viennent au centre des sœurs de Mère Teresa savent que la justice ne fera rien pour elles (...) Mais dans cette affaire, la presse et le gouvernement, au lieu de révéler le déni de justice dont ces jeunes filles ont été victimes, les ont stigmatisées davantage, les dépeignant comme celles qui ‘vendaient leurs bébés aux étrangers’. Quand donc la presse révélera-t-elle que des jeunes filles violées continuent d’être violées par la justice de leur pays et qu’il faut d’urgence réformer un système judicaire, qui pour le moment n’est rien d’autre que la loi de la jungle ? » …

(1) Voir dépêche EDA du 29 novembre 2011 : http://eglasie.mepasie.org/asie-du-sud/sri-lanka/la-superieure-dun-centre-de-mere-teresa-a-colombo-arretee-sur-un-appel-anonyme-l2019accusant-de-trafic-d2019enfants?SearchableText=
(2) Citant des cas qu’il a eu à traiter dans le cadre de son organisation, cet informateur raconte comment trois jeunes adolescentes n’ont toujours pas obtenu justice, bien qu’elles aient porté plainte au commissariat au moment des faits. Pour l’une d’entre elles, le procès dure depuis 10 ans et n’aboutit pas. « Des dizaines de fois, elle a dû raconter son atroce expérience devant le tribunal et une foule d’inconnus ». La seconde, qui a subi un viol en réunion, est convoquée régulièrement pour identifier ses agresseurs mais renvoyée chez elle à chaque fois. Elle a abandonné sa plainte, ne pouvant plus supporter la peur et la honte. Le troisième cas est celui d’une petite fille de 10 ans violée par son père. Cette affaire avait été révélée par la mère il y a 12 ans, mais la jeune fille n’a été entendue qu’il y a deux ans, le père étant mort entre temps.

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