St-Louis de France: L´Ethique, principal moyen de régulation des media

"Ethique des médias et révolution de l’Internet" par H. Pigeat

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ROME, Vendredi 27 avril 2001 (ZENIT.org) - "L’éthique, explique M. Pigeat, est le moyen principal et en tout cas nécessaire pour la régulation des moyens modernes de communication". Mais la responsabilité en jeu dans l´information, n´est pas seulement celle de l´informateur: elle est aussi celle de son destinataire, du public", affirme M. Pigeat, dans le cadre du cycle de conférences du centre culturel Saint-Louis de France de l´ambassade de France près le Saint-Siège.



M. Henri Pigeat, ancien Président-directeur général de l´agence France-Presse, est président de l´ "International Institute for communication". M. Pigeat présentait hier, 26 avril, à Rome, une conférence dans le cadre du cycle "Ethique et communication: la révolution Internet", co-organisé avec l´Université pontificale de la Sainte-Croix et l´Université de Rome Tor Vergata. La prochaine conférence de ce cycle aura lieu le jeudi 7 juin, tandis que le 10 mai, le Centre Saint-Louis propose, à 18 h 30, une conférence de M. Jean-François Deniau , de l´Académie française, ancien Ministre, sur le thème: "Morale et politique internationale" (cf. http://www.saintlouisdefrance.it).

Les caractéristiques
M. Pigeat décrivait tout d´abord les caractéristiques de la communication sur le réseau Internet, en notant d´emblée: "On sait désormais qu’il ne change pas plus les lois de l’économie qu’il ne transforme la nature humaine".
"Ses applications sont multiples"… "il est ainsi partie prenante à la querelle contemporaine sur le pouvoir des médias". Parallèlement, "derrière une passivité apparente, le public est devenu plus critique à leur égard, plus sensible à leurs dangers, plus exigent aussi". Pourtant la difficulté s´est déplacée: "Après avoir dans le passé condamné leur dépendance par rapport au pouvoir politique, c’est aujourd’hui leur dépendance vis-à-vis des marchés qui le préoccupe. Les pouvoirs, politiques, économiques et sociaux s’inquiètent pour leur part de ce rival devenu trop puissant. Conscients des dangers qu’il peut présenter pour eux, ils tentent tour à tour de l’encadrer, de le séduire ou de le contrôler. Le vieux débat sur le rôle des médias dans la société et dans la démocratie est ainsi en voie d’être profondément renouvelé".

Côté media, l´Internet invite "à une meilleure maîtrise de leur puissance, à un meilleur service à leur public et à une plus grande responsabilité. Une exigence éthique leur est réclamée pour mieux garantir le respect des personnes, la liberté individuelle et l’harmonie sociale".

La question est posée en ces termes: "D’un côté, les techniques nouvelles intensifient indéniablement certains risques traditionnels des médias. De l’autre, elles rendent évidente la nécessité d’une démarche éthique pour en maîtriser l’usage".

Or, pour M. Pigeat, "plus évolution que révolution, l’Internet crée moins de risques nouveaux qu’il n’intensifie les risques traditionnels des médias et n’accentue leur soumission à une logique de marché".

Amplification tous azimuts
De fait, "la capacité de diffusion de l’information est ainsi devenue quasiment sans limite". "Chacun est joignable quasiment partout" et "les services d’information ne sont plus à sens unique", "chaque destinataire peut être servi à titre individuel, en fonction de ses souhaits propres", et "chacun peut aussi participer, interroger et apporter sa contribution sur le réseau".
Internet amplifie tout, y compris les "risques traditionnels", en particulier ce que l´orateur appelle les "faiblesses humaines". A quoi s´ajoute le manque "de recul et d’analyse", une façon de privilégier "l’émotion au détriment du raisonnement", et "au détriment des méthodes journalistiques traditionnelles de vérification des sources, d’observation des règles classiques d’élaboration de l’information". Enfin, "la distinction n’est plus très claire entre les sources professionnelles d’information réputées plus ou moins fiables et les sources d’amateurs par nature plus aléatoires". Sans compter les possibilités techniques de "manipulations" souvent "imperceptibles pour le grand public", et "une image d’archives peut facilement donner le change avec une image d’actualité".

Or se pose aussi la question des "manipulations qui attentent à la vérité et peuvent souvent être une agression contre la dignité des personnes". En cause également, la "liberté" des utilisateurs car "la pratique de l’Internet… laisse des traces susceptibles d’être utilisées autant par des autorités publiques que par des curieux peut être moins désintéressés", sans compter les cas où les sites Internet "ont stimulé les autres médias". Avec ce résultat inévitable, qui est "un excès d’information" et son corollaire, "un effet de saturation": "les informations se neutralisent les unes les autres", et ce "nivellement " ne contribue en rien "à la compréhension du monde".

Il faut s´y résoudre: "L’espoir de vision directe des choses est une illusion", et "les pratiques nées des nouvelles techniques ont tendance à affaiblir la rigueur de la méthode journalistique non seulement à la télévision, à la radio et sur l’Internet mais aussi dans la plupart des autres médias".

La logique du marché
D´autre part, "la convergence entre médias et télécommunications accentue la logique du marché au détriment de la finalité propre des médias". "La convergence technique se prolonge logiquement en convergence juridique puis économique et financière et c’est évidemment sur les caractères les plus puissants que s’effectue l’alignement. L’approche artisanale longtemps traditionnelle des entreprises de presse s’efface progressivement", au profit du "mode industriel" de gestion, "avec une recherche systématique et légitime de rationalisations techniques et financières": "la logique de l’industrie". Mais, remarque M. Pigeat: "Le service de la vérité n’en sort pas toujours renforcé". "L’information coûte cher, constate-t-il, et la maximisation du résultat commercial ne conduit pas toujours à la meilleure qualité".

Le choix est-il encore possible entre "critères commerciaux" ou "critères d’intérêt public", "ressources publicitaires" ou "protéger l’indépendance de la rédaction"? L´Internet accentue ce "mélange trop facile des nouvelles et de la publicité". C´est pourquoi l´orateur affirme: "L’équilibre entre la mission des médias, d’une part, la logique technicienne et économique d’autre part est fragile et ambigu. Une information, pur objet de commerce devient une chose achetable et vendable".

La nécessité de la démarche éthique
C´est ainsi que "l’Internet rend évidente la nécessité de la démarche éthique". Or, "les solutions législatives, faciles en apparence, sont d’efficacité limitée et de toute façon insuffisante". Mas où en est-on du point de vue de la législation? "La France prépare actuellement un nouveau projet de loi consacré à la “ société de l’information ”. Celui-ci pose le principe de liberté de diffusion de l’information sur les réseaux Internet, mais prévoit aussi des limites et des responsabilités. Il serait prévu selon ce texte de rendre les hébergeurs et les opérateurs de télécommunication systématiquement responsables des informations diffusées sur leurs réseaux et de mieux identifier les auteurs et les éditeurs. Seraient également étendues à l’Internet des dispositions propres à la presse écrite comme le droit de réponse ou la diffamation. Faire des lois est relativement facile et dans le principe, on peut toujours étendre à l’Internet des dispositions ayant déjà fait leur preuve en matière d’information écrite. Dans la réalité, les modalités pratiques risquent de se révéler décevantes. Le droit de réponse de la presse écrite étendu en France à la radio et à la télévision n’a jamais donné lieu à beaucoup d’applications pour des raisons essentiellement pratiques."

Sur l’Internet, "les possibilités de contrôle y sont limitées"! C´est pourquoi "beaucoup relève du jugement individuel et de la responsabilité personnelle du journaliste". Une autre limite: son caractère international, et "l’ONU, l’UNESCO et l’Union Internationale des Télécommunications n’ont pas dépassé en la matière le niveau des déclarations d’intention. L’Union Européenne a affiché de plus grandes ambitions, mais son territoire n’abrite qu’une assez faible partie des réseaux qui sont mondiaux".

D´autre part, "dans la tradition française, la loi est au centre du système politique": "Elle est l’expression de la volonté générale qui est en fait celle de la majorité élue au Parlement. La loi établit et garantit les libertés, les conditions de leur respect et leurs limites. L’Etat est l’arbitre suprême et le garant du système". Le monde anglo-saxon fonctionne autrement, faisant de la liberté "un droit naturel propre à chaque individu et non pas le résultat d’une décision de la société": "La loi n’y est pas nécessaire pour établir la liberté. Elle y est même perçue parfois comme une contrainte qui la limite". Difficulté supplémentaire pour en arriver à un "consensus international". Reste l´éthique.

"L’éthique, affirme M. Pigeat, est le moyen principal et en tout cas nécessaire pour la régulation des moyens modernes de communication", son "objectif" étant de " faire prévaloir le bon, dans le respect des autres et de soi même". "Elle se repose sur la dignité de la personne".

Or, "l’Internet appelle d’autant plus l’éthique qu’il est peu encadrable par la loi. Philosophiquement et pratiquement, l’Internet repose sur la liberté": "c’est aux professionnels eux-mêmes d’établir leurs propres règles, au-delà du droit commun applicable aux crimes ou délits".

Par exemple, "en 1996, en France, plusieurs associations professionnelles d’opérateurs de l’Internet après avoir eu l’expérience du minitel ont adopté un “ code professionnel de l’Internet ”. Ceux qui souscrivent à ce texte s’engagent à respecter divers critères relatifs à la dignité humaine, à la protection des mineurs et au respect de la vie privée. En 2001 a été lancé un “ Forum de l’Internet ”. L’initiative est d’origine gouvernementale, mais s’appuie principalement sur l’expérience et la participation des professionnels. Son objectif est d’identifier les difficultés et de proposer des lignes de conduite dans une démarche qui se veut pragmatique".

Le contrôle de l’opinion publique
"L’efficacité de la démarche éthique est d’autant plus grande qu’elle se place sous le contrôle de l’opinion publique", ajoute l´orateur, car la responsabilité des media est "de rendre compte à l’opinion" et l´information "est faite pour le public qui est finalement l’ultime garant de sa qualité".

Les "sanctions" sont plus ou moins radicales: "refus d’achat du journal", "abstention des auditeurs ou téléspectateurs", mais aussi "courrier des lecteurs", "courrier électronique" mais aussi "conseils de presse", "commissions des plaintes", "médiateur" ou "revues critiques".

Elles ont "un triple et indispensable mérite": "elles stimulent une réflexion éthique permanente au sein de la rédaction ; elles installent la préoccupation éthique à l’origine même de l’acte d’informer ; elles appellent enfin à témoin l’opinion publique qui est un acteur indispensable du débat".

Mais M. Pigeat insiste sur la nécessité d´un "débat public" qui "a besoin d’être alimenté par l’énoncé de principes supérieurs, proposés par les autorités religieuses, sociales et intellectuelles". "Ainsi peut se construire progressivement un consensus public sur ce qui est bon et répond à l’intérêt collectif. L’éthique rejoint ainsi la démocratie".

L´orateur conclut sur la nécessité d´une éthique des media. "L’impuissance des institutions en la matière nous ramène en fait à la responsabilité individuelle, à un acte d’intelligence pour distinguer les fins humaines, à un acte de volonté et de liberté pour y ordonner les moyens. En nous confrontant aux paroxysmes techniques de la communication, l’Internet peut nous aider à une prise de conscience nécessaire. Ainsi s’élargirait la voie de l’éthique des médias, la seule à pouvoir véritablement concilier liberté et responsabilité et à retrouver peut être dans l’information l’ambition de la vertu, le propre de l’homme, au sens étymologique des anciens".