Suisse: message des évêques pour la fête nationale, 1er août 2012

L'argent n'est pas une fin en soi

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ROME, lundi 30 juillet 2012 (ZENIT.org) – L’argent « n’est pas fait pour se multiplier lui-même » et n’est pas « une fin en soi », déclare Mgr Büchel, vice-président de la Conférence épiscopale suisse, dans un message publié pour le 1er août 2012, fête nationale suisse.  

La Conférence des évêques de Suisse diffuse en effet ce message, rappelant en ce temps de crise difficile que « l'argent est au service de l'homme, et non pas l'homme un esclave de l'argent ».

Message des évêques pour le 1er août 2012:

Je peux retirer au bancomat l'argent que j'ai mis de côté. Et je compte sur le fait que l'argent est à disposition lorsque j'en ai besoin. Je peux ainsi payer mes factures, mes achats, mon billet de train en francs et en centimes. L'argent permet à notre société d'acheter des biens qui couvrent nos besoins fondamentaux. Mais l'argent est également nécessaire pour la formation, la culture et un certain confort. L'argent remplit une fonction essentielle dans la vie de tous les jours.

Par contre, les nouvelles des derniers mois et dernières années me préoccupent beaucoup. Se peut-il que bientôt notre système financier ne fonctionne plus de façon évidente? J'entends parler de crise financière, de crise des devises, de crise de l'économie mondiale. Des experts internationaux ne peuvent plus exclure que même l'ensemble de notre système financier puisse s'écrouler.

Nous serions donc confrontés avec un monde financier international sur lequel aucun homme, aucune banque et aucun gouvernement n'auraient contrôle. Au contraire: il semble que ce soient les marchés financiers internationaux qui nous contrôlent solidement.

Que s'est-il passé? Et que se passera-t-il si la crise atteint ma région? Nos institutions sociales ou ma caisse de pension sont-ils en danger? Ma confiance en notre système financier et économique est entamée. Et ce type de préoccupation est partagé par beaucoup de personnes, en Europe et partout dans le monde. La confiance en la politique, les banques et les autres institutions financières est en train de décliner.

La confiance est essentielle dans le domaine de la finance. Le système financier et l'économie ne peuvent pas fonctionner sans la confiance. La confiance constitue la base de toute forme de relation entre les personnes.

En tant qu'homme d'Eglise, je le sais: la confiance est rapidement détruite et se reconstruit péniblement. La confiance doit être érigée sur des bases solides. Si je confie de l'argent à quelqu'un, j'attends de lui qu'il l'utilise en étant conscient de ses responsabilités. Quel rapport avec l'argent est-il considéré comme responsable et correct, d'un point de vue chrétien?

L'argent permet d'effectuer des transactions économiques. Une marchandise ne peut être produite ou achetée que s'il y a de l'argent à disposition. D'un point de vue chrétien, il est fondamental de savoir pour quelle activité commerciale un capital est investi. Cette entreprise favorise-t-elle des conditions de production équitables? Veille-t-elle au respect des ressources naturelles? Respecte-t-elle les droits humains, la dignité de celui qui travaille? Ce sont des questions que, nous-mêmes en tant qu'Eglise, nous devons nous poser. Dans ce sens, toutes celles et tous ceux qui placent leur argent portent une part de responsabilité.

L'argent n'est pas fait pour se multiplier lui-même. L'argent n'est pas une fin en soi. Si le monde de la finance se rend indépendant, alors la finance elle-même perd son sens. Qui investit et gagne, mais provoque ainsi le malheur d'autres personnes agit de façon irresponsable. Je me suis entretenu récemment avec des experts en questions financières. Ils ont confirmé mon impression de non spécialiste de l'économie. Les marchés financiers internationaux évoluent constamment vers un système interne, qui est détaché des besoins de l'économie réelle et n'est presque plus sous contrôle.

Nous devons trouver d'urgence des moyens et des chemins en vue de réajuster ce dangereux déséquilibre. Au vu de l'expérience de ces dernières années, il serait irresponsable de tout laisser comme cela se passe aujourd'hui. C'est pourquoi je souhaite que toutes les politiciennes et tous les politiciens, ainsi que toutes les personnes qui portent une responsabilité dans le monde de la finance, s'engagent en vue d'opérer les changements nécessaires.

Ne pas investir son argent dans des opérations commerciales à risque trop élevé constitue une attitude pleinement responsable. Des institutions financières internationales ont commencé depuis déjà bien longtemps à réunir les domaines à risque et à les revendre. Mais le risque demeure et un jour quelqu'un devra de toute façon en payer le prix fort. Souvenons-nous de la crise immobilière aux Etats-Unis, qui a rapidement dégénéré en une crise banquière dans le monde entier. Il s'est exactement passé ceci: les risques ont été groupés, camouflés, dissimulés, puis vendus plus loin. Jusqu'à ce que la bulle éclate.

Il est tout à fait compréhensible de vouloir gagner de l'argent de différentes manières. L'argent permet d'acquérir un certain confort, mais avec des limites. Une des limites est de ne pas chercher une prospérité démesurée. Il ne faudrait pas succomber à la tentation de vivre au-dessus de ses moyens. Celui qui le fait peut tomber dans la spirale funeste de l'endettement. Cela se passe actuellement chez des privés mais également dans des Etats entiers. Les intérêts doivent bien être payés une fois. L'individu porte sa responsabilité dans son comportement avec l'argent. Il est de même pour celui qui confie son argent. C'est pourquoi les banques ne font pas de cadeaux au client qui a obtenu un crédit et qui ne peut plus faire face à un taux d'intérêt croissant. Pouvoir posséder suffisamment est un art, que nous devons apprendre à exercer à nouveau dans nos pays riches et industrialisés. Celui qui possède cet art découvrira d'autres richesses.

Beaucoup de personnes n'ont jamais besoin de réfléchir à leur rapport avec l'argent car elles n'en possèdent point et ne peuvent que rêver d'un certain standard de vie. Ainsi, un rapport chrétien avec l'argent signifie s'engager pour une juste répartition des moyens financiers. Ce qui nécessite une action politique, un engagement caritatif dans nos régions et une meilleure collaboration dans l'entraide et le développement. Nous ne devons pas rester sur la réserve dans l'engagement pour les nécessiteux, pour les personnes sans perspectives d'avenir, pour les sans-emploi, pour ceux qui se trouvent dans les marges de la société. En même temps, les salaires des personnes les plus haut placées augmentent bien plus que la moyenne et le nombre de millionnaires a même fortement augmenté durant ces années de crise.

Saint Basile, qui était évêque dans l'ancienne métropole économique de Césarée au 4e siècle, avait déjà interpellé les riches avec ces expressions orientales de son époque: "Le pain qui demeure inutile chez vous, c’est le pain de celui qui a faim; la tunique suspendue dans votre garde-robe, c’est la tunique de celui qui est nu; l’argent que vous tenez enfoui, c’est l’argent du pauvre; les témoignages d'amour que vous n'accomplissez pas, sont autant d'inégalités que vous commettez".

Ces phrases prononcées par l'évêque Basile sont toujours actuelles. Et ceci est encore plus valable pour nous aujourd'hui: l'argent est au service de l'homme, et non pas l'homme un esclave de l'argent. Le 1er août est peut-être un jour idéal pour donner un tel sens à notre comportement face à l'argent, et mettre ainsi en place un fondement solide en vue d'une nouvelle forme de confiance.

Dans notre pays, notre confiance ne se porte pas seulement sur le travail des hommes. Nous devons également porter notre regard vers le futur avec un sentiment de profonde confiance en Dieu. C'est dans ce sens que je vous souhaite à toutes et à tous, avec confiance, une joyeuse Fête du 1er août.

Fribourg / St-Gall, juillet 2012

Mgr Markus Büchel, par mandat de la Conférence des évêques suisses