« Sur le bonheur. Méditations pour les jeunes », par le card. Schönborn

Extraits du nouveau livre de l'archevêque de Vienne

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ROME, mercredi 25 juillet 2012 (ZENIT.org) – « Nous sommes créés pour être heureux » : adolescent, le futur archevêque de Vienne est touché en plein cœur lorsqu’il entend cette phrase prononcée en chaire par le curé de son village. C’est cette découverte, qui a bouleversé sa vie, que le cardinal Schönborn veut partager avec les jeunes d’aujourd’hui. 

Le livre, en italien, est sorti récemment en librairie sous le titre « Sur le bonheur. Méditations pour les jeunes » (« Sulla Felicità. Meditazioni per i giovani », Edizioni Studio Domenicano, Bologne, 2012).

L’Osservatore Romano du 25 juillet 2012 en publie de longs extraits tirés du premier chapitre sur le bonheur et la béatitude.

Le bonheur et la béatitude par le card.  Christoph Schönborn:

Je n’ai gardé aucun souvenir du contenu des nombreux sermons que j’ai entendus dans mon enfance et dans ma jeunesse. Je sais qu’ils étaient souvent longs, ou du moins c’était l’impression que j’en avais. Je n’étais pas un auditeur attentif. Mais, curieusement, je me souviens d’une seule phrase, uniquement celle-là, avec une grande clarté. Elle resplendit, comme un solitaire qui brille dans le long fleuve de l’oubli. Elle a été prononcée pendant l’homélie du curé qui, au temps de mon adolescence, guidait notre communauté. Ce curé rayonnait d’amour, de bonté, d’humour et on voyait qu’il avait une relation intime avec le Seigneur : il est resté gravé dans ma mémoire comme dans celle de beaucoup d’autres. Il est mort jeune, à l’improviste, en 1966. A cette époque on prêchait encore de la chaire et je me souviens de cette sensation de bienveillance qui provenait de cette chaire. J’ai oublié ce dont il nous parlait, tout comme les sermons de ceux qui l’avaient précédé, sauf cette simple et unique phrase : « Nous sommes créés pour être heureux ».

Peut-être que cette unique phrase m’est restée parce qu’elle correspondait justement, d’une façon particulière – j’avais alors quinze ou seize ans – à ma recherche personnelle. Peut-être aussi parce que notre curé était un témoin crédible de la vérité de cette phrase. (Mais que savons-nous exactement des voies mystérieuses de notre mémoire ?).

« Nous sommes créés pour être heureux ». J’espère que vous vous souviendrez au moins de cette phrase. Mais même si vous deviez l’oublier avec tout ce que je vais vous dire, nous pouvons être tranquilles, parce que celle-là, vous ne pourrez pas l’effacer complètement de votre mémoire. Elle est inscrite dans le cœur de chaque homme, comme une évidence : tous les philosophes s’accordent à dire que tout homme désire le bonheur et y aspire. C’est aussi une évidence de bon sens. Personne ne veut être malheureux, personne n’aspire au malheur en tant que tel ; au pire, on est disposé à accepter une certaine infortune pour un bonheur plus grand, ou bien on se résigne à l’adversité parce qu’on ne peut plus entrevoir de perspectives de bonheur. Mais le malheur comme tel, personne ne le désire. Cependant, cette phrase du sermon de mon curé exprime quelque chose de plus que la simple évidence que tous les hommes aspirent au bonheur. C’est une affirmation qu’un tel désir de bonheur nous a été donné par le Créateur, qu’un tel désir ne nous trompe pas, que ce n’est pas un voile d’illusion. Il révèle au contraire le but auquel le Créateur nous a destinés.

Je me souviens très clairement du sentiment intime et fort, de la surprise et de l’acquiescement joyeux que cette phrase provoqua en moi : devenir heureux, être heureux n’est pas quelque chose d’interdit, c’est la volonté la plus authentique de Dieu pour nous, ses créatures. Je suis fait pour le bonheur et le bonheur pour moi ; il m’attend, et je peux l’attendre dans la joie. Quand il se présente, je peux l’accueillir.

Si aujourd’hui, après tant d’années, je cherche à comprendre pourquoi cette phrase d’alors m’a touché au point de la conserver dans ma mémoire, je crois pouvoir distinguer surtout deux raisons. A l’âge de onze ans, je me demandais déjà si je devais devenir prêtre. A onze ans, j’en étais plus sûr qu’à quinze ou seize ans. J’avais déjà eu des expériences douloureuses dans ma famille. Aurais-je dû, devais-je devenir prêtre ? Je me posais cette question. N’avais-je pas le droit d’avoir une vie « normale », une famille, de me marier ? Par ailleurs, cette attraction pour le sacerdoce revenait avec insistance. Alors, dans cette recherche, les paroles du curé sur le bonheur pénétrèrent dans mon cœur comme une libération : « Quelle que soit, quelle que sera ma vocation, mon chemin de vie, Dieu veut me rendre heureux, il m’a créé pour cela ».

Un second élément, non moins important, qui fit de cette parole un souvenir fort et inoubliable, était le fait que celui qui la prononçait me donnait l’impression d’être d’une personne heureuse. J’ai rarement connu des personnes qui irradient du plus intime de leur être, de manière si forte, la vérité de cette expression restée gravée en moi : « Etre un homme heureux ». Dites par lui, ces paroles étaient convaincantes parce qu’il en témoignait par toute sa vie, par tout son être.

Mais qu’est-ce qui pouvait me convaincre, à seize ans, que ce prêtre était un homme heureux ? Qu’est-ce qui avait fait pleurer tout le monde dans le pays, même les vieux paysans, lorsqu’il était mort à l’improviste et que son vicaire avait lu son testament ? Son humour ? Mais alors, c’était là le signe de cet « accord » profond de son être, que nous ne pouvons mieux définir, justement, que par le mot « heureux ». Notre curé avait souvent été malade et il avait un grand amour pour les malades, auxquels il s’adressait sur la radio toutes les semaines : il s’agissait d’une émission très populaire, suivie aussi par beaucoup de personnes bien portantes. La maladie et la souffrance n’avaient pas réussi, apparemment, à le priver de sa gaité. Sa bonté était contagieuse, presque irritante parfois. Le soir, tard, on pouvait apercevoir de la lumière dans l’église, près du tabernacle. La source intérieure de toutes choses, pour lui, était là, sur son prie-Dieu.

J’avais seize ans quand il m’invita à participer à un pèlerinage paroissial qui nous amena à Assise, Rome et Lorette. Le moment culminant du voyage fut en fait, une visite à Padre Pio. A cette époque, adolescent, j’allai à contre cœur voir le fameux frère aux stigmates, mais j’ai gardé le souvenir, indélébile, de la célébration de la messe et de la brève rencontre qui suivit dans la sacristie. Que signifiait tout cela ? Qui était cet homme de qui émanait une telle force ? Padre Pio était-il heureux ? Mais « heureux » était-ce le mot juste pour décrire ce qui irradiait de lui et qui faisait accourir les gens en masse ? Ces stigmates, qui durèrent exactement cinquante ans n’étaient-elles pas plutôt une disgrâce incomparable ? Quoi qu’il en soit, Padre Pio a rendu de nombreuses personnes heureuses : par la confession, il leur a enlevé le poids de leurs péchés, il les a poussées à la conversion. Dans son grand hôpital, il a soulagé les souffrances de beaucoup de malades. Ce qui est sûr, c’est que beaucoup allaient le trouver l’âme triste et oppressée et retournaient chez eux libres et contents. On peut dire de Padre Pio que c’était un homme de douleur, mais pas un homme malheureux.

« Nous sommes créés pour être heureux ». Mais ce que signifie être heureux ne peut se définir de manière théorique : il faut surtout en faire l’expérience, et ceci de deux manières : en le percevant en nous-mêmes, et en l’observant chez les autres ; en éprouvant personnellement « le bonheur », et en le pressentant dans l’état d’âme d’autrui. 

Si le christianisme représente la voie privilégiée, la voie la plus sûre pour atteindre le bonheur, il existe deux manières de démontrer cette vérité : expérimenter personnellement que l’on est heureux et en même temps le rendre visible aux autres. Maintenant, nous savons tous que le « bonheur » peut être illusoire. Il y a des formes de bonheur apparentes, des promesses de bonheur qui ne tiennent pas. Ce n’est pas nécessaire d’en parler ici en détail, puisqu’elles appartiennent au répertoire classique des sermons moraux des philosophes, des hommes de lettres et des théologiens. L’argent, la renommée, le succès, le sexe, etc. : tout cela peut apporter du plaisir, des satisfactions ; cela peut être agréable et plaisant, mais cela ne garantit pas le bonheur.

Mais s’il s’était agi de décrire le curé de mon village comme quelqu’un d’heureux, cela aurait été une évidence pour tous. Il y avait là comme une certitude qui ne pouvait tromper. On pouvait clairement expérimenter que ce genre de bonheur n’était pas feint, qu’il ne s’agissait pas d’une apparence trompeuse ou d’une illusion fugitive. C’est ce bonheur qui m’a attiré. Et cela n’a certainement pas été sans portée dans ma décision de devenir prêtre.

Traduction de Zenit, Hélène Ginabat