Texte intégral de la deuxième prédication de Carême du p. Cantalamessa

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ROME, Vendredi 31 mars 2006 (ZENIT.org) – Nous publions ci-dessous le texte intégral de la deuxième méditation de Carême que le père Raniero Cantalamessa, OFM Cap, prédicateur de la Maison pontificale, a prononcée ce vendredi, en présence du pape Benoît XVI et de la curie.


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DEUXIEME PREDICATION DE CAREME

« Il apprit de ses souffrances, l’obéissance »




1. Sacrifice ou obéissance

On ne peut pas embrasser l’océan, mais on peut faire mieux, on peut se laisser embrasser par lui, en s’immergeant à n’importe quel endroit de son étendue. Ainsi en est-il de la Passion du Christ. On ne peut l’embrasser entièrement en esprit, ni en voir le fond ; mais l’on peut s’immerger dans la Passion en partant de l’une de ses étapes. Au cours de cette méditation nous voulons y entrer par la porte de l’obéissance.

L’obéissance du Christ est l’aspect de la Passion mis le plus en évidence par la catéchèse apostolique. « Obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur une croix » (Ph 2 , 8) ; « par l’obéissance d’un seul, la multitude sera (…) constituée juste » (Rm 5, 19) ; « Tout Fils qu’il était, [il] apprit, de ce qu’il souffrit, l’obéissance. Après avoir été rendu parfait, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent principe de salut éternel » (He 5, 8-9). L’obéissance apparaît comme une clé de lecture de toute l’histoire de la Passion, à partir de laquelle elle prend tout son sens et toute sa valeur.

A qui se scandalisait du fait que le Père puisse trouver satisfaction dans la mort sur la croix de son fils Jésus, saint Bernard répondait à juste titre : « Ce n’est pas la mort qui lui plut mais la volonté de celui qui spontanément, mourait » : « Non mors placuit sed voluntas sponte morientis » (1). Ce n’est donc pas tant la mort du Christ elle-même qui nous a sauvés, mais bien plus son obéissance jusqu’à la mort.

Dieu veut l’obéissance et non le sacrifice, dit l’Ecriture (Cf. 1 S 15, 22 ; He 10, 5-7). Il est vrai que dans le cas du Christ Il veut aussi le sacrifice, et Il le veut de notre part également ; mais de ces deux choses, l’une est le moyen, l’autre la fin. Dieu veut l’obéissance pour elle-même ; le sacrifice, Il ne le veut qu’indirectement, comme la condition qui seule rend l’obéissance possible et authentique. C’est dans ce sens que la Lettre aux Hébreux dit que « le Christ apprit l’obéissance de ce qu’il souffrit ». La Passion fut la preuve et la mesure de son obéissance.

Essayons de voir en quoi consiste l’obéissance du Christ. Jésus, alors qu’il était enfant obéissait à ses parents ; plus tard, devenu adulte, il se soumit à la loi de Moïse ; au cours de la Passion il se soumit à la sentence du sanhédrin, de Pilate… Mais le Nouveau Testament ne fait référence à aucun de ces types d’obéissance ; il fait référence à l’obéissance du Christ au Père. Saint Irénée interprète l’obéissance de Jésus, à la lumière des carmes du Serviteur, comme une soumission intérieure, absolue à Dieu, réalisée dans une situation d’extrême difficulté :

« Et ce péché auquel le bois avait donné naissance a été effacé par le bois de l'obéissance, sur lequel a été cloué le Fils de l'homme, obéissant à Dieu; ainsi, en abolissant la science du mal, il a introduit et distribué la science du bien. Et comme le mal est de désobéir à Dieu, obéir à Dieu est le bien. … par l'obéissance qu'il a pratiquée jusqu'à la mort en étant attaché sur le bois, il a expié l'antique désobéissance provoquée par le bois » (2).

L’obéissance de Jésus s’exerce, de manière particulière, sur les paroles qui sont écrites sur lui et pour lui « dans la loi, les prophètes et les psaumes ». Quand ils veulent s’opposer à son arrestation, Jésus dit : « Comment alors s’accompliraient les Ecritures d’après lesquelles il doit en être ainsi ? » (Mt 26, 54).


2. Dieu peut-il obéir ?

Mais comment peut-on concilier l’obéissance du Christ avec la foi dans sa divinité ? L’obéissance est un acte de la personne, non de la nature, et la personne du Christ, selon la foi orthodoxe, est celle du Fils même de Dieu. Dieu peut-il obéir à lui-même ? Nous touchons ici au noyau le plus profond du mystère christologique. Essayons de voir en quoi consiste ce mystère.

A Gethsémani Jésus dit au Père : « Pourtant, pas ce que je veux mais ce que tu veux » (Mc 14, 36). Le problème consiste entièrement dans le fait de savoir qui est ce « je » et qui est ce « tu » ; qui prononce le fiat et à qui il le dit. Dans les temps anciens, deux réponses sensiblement différentes, selon le type de christologie sous-jacent, furent données à ces questions.

Pour l’école d’Alexandrie, le « je » qui parle est la personne du Verbe qui, en tant que personne incarnée, dit son « oui » à la volonté divine (le « tu ») que lui-même a en commun avec le Père et l’Esprit Saint. Celui qui dit « oui » et celui auquel il dit « oui » sont la même volonté, considérée toutefois en deux temps ou en deux états différents : dans l’état de Verbe incarné et dans l’état de Verbe éternel. Le drame (si l’on peut parler de drame) se déroule davantage en Dieu qu’entre Dieu et l’homme et ceci parce que l’existence en Jésus Christ d’une volonté humaine et libre n’est pas encore pleinement reconnue.

L’interprétation de l’école d’Antioche est plus valide, sur ce point. Pour qu’il puisse y avoir obéissance, affirment les auteurs de cette école, il convient qu’il y ait un sujet qui obéit et un sujet auquel on obéit : personne n’obéit à lui-même ! L’obéissance du Christ étant par ailleurs l’antithèse de la désobéissance d’Adam, celle-ci doit nécessairement être l’obéissance d’un homme, le Nouvel Adam, capable en tant que tel de représenter l’humanité. Voilà donc qui sont ce « je » et ce « tu » : le « je » est l’homme Jésus, le « tu » est Dieu auquel il obéit !

Mais cette interprétation comportait elle aussi une grave lacune. Si le fiat de Jésus à Gethsémani est essentiellement le « oui » d’un homme, même si celui-ci est uni de manière indissoluble au Fils de Dieu (l’homo assumptus), comment cela peut-il avoir une valeur universelle en mesure de « rendre justes » tous les hommes ? Jésus apparaît davantage comme un modèle sublime d’obéissance que comme une « cause de salut » intrinsèque à tous ceux qui lui obéissent (cf. He 5, 9).

Le développement de la christologie a permis de combler cette lacune, surtout grâce à l’œuvre de saint Maxime le Confesseur et du Concile de Constantinople III. Saint Maxime affirme : le « je » n’est pas l’humanité qui parle à la divinité (école d’Antioche) ; ce n’est pas non plus Dieu qui, en tant que personne incarnée, parle à lui-même en tant qu’éternel (école d’Alexandrie). Le « je » est le Verbe incarné qui parle au nom de la volonté humaine libre qu’il a assumée ; le « tu » en revanche est la volonté trinitaire que le Verbe a en commun avec le Père.

En Jésus, le Verbe obéit humainement au Père ! Et cependant le concept d’obéissance ne disparaît pas, et Dieu, dans ce cas, n’obéit pas non plus à lui-même, car entre le sujet et le terme de l’obéissance il y a toute l’épaisseur d’une humanité réelle et d’une volonté humaine libre (3).

Dieu a obéi humainement ! On comprend alors la puissance universelle de salut enfermée dans le fiat de Jésus : il s’agit de l’acte humain d’un Dieu ; d’un acte divin-humain, théandrique. Ce fiat est véritablement, pour reprendre l'expression d'un psaume, « le rocher de notre salut » (Ps 95, 1). C’est par cette obéissance que « tous ont été rendus justes ».


3. L’obéissance à Dieu dans la vie chrétienne

Cherchons, comme toujours, à tirer de cela un enseignement pratique pour notre vie, en rappelant l’avertissement de la Première lettre de Pierre : « Le Christ aussi a souffert pour vous, vous laissant un modèle afin que vous suiviez ses traces ». Réfléchir à l’obéissance peut contribuer à créer le climat spirituel juste dans l’Eglise, chaque fois que l’on se trouve face à l’éventualité d’un changement de personnes et de poste de travail.

Dès que l’on se met à chercher, à travers le Nouveau Testament, en quoi consiste le devoir de l’obéissance, on découvre une chose surprenante : l’obéissance est presque toujours vue comme obéissance à Dieu. On parle certes aussi de toutes les autres formes d’obéissance : aux parents, aux patrons, aux supérieurs, aux autorités civiles, « à toute institution humaine » (1 P 2, 13), mais beaucoup moins souvent et de manière beaucoup moins solennelle. Le substantif même d’« obéissance » est utilisé toujours et uniquement pour indiquer l’obéissance à Dieu ou, en tout cas, à des instances qui sont du côté de Dieu, sauf dans un seul passage de la Lettre à Philémon où il indique l’obéissance à l’Apôtre.

Saint Paul parle d’obéissance à la foi (Rm 1, 5 ; 16, 26), d’obéissance à l’enseignement (Rm 6, 17), d’obéissance à l’Evangile (Rm 10, 16 ; 2 Th 1, 8), d’obéissance à la vérité (Ga 5, 7), d’obéissance au Christ (2 Cor 10, 5). Nous trouvons ce même langage ailleurs également : les Actes des Apôtres parlent d’obéissance à la foi (Ac 6, 7), la Première Lettre de Pierre parle d’obéissance au Christ (1 P 1, 2) et d’obéissance à la vérité (1 P 1, 22).

Mais est-il possible et cela a-t-il un sens de parler aujourd’hui d’obéissance à Dieu, après que la volonté nouvelle et vivante de Dieu, manifestée en Jésus Christ, se soit entièrement accomplie et concrétisée dans toute une série de lois et de hiérarchies ? Est-il légitime de penser qu’il existe encore, après tout cela, des volontés « libres » de Dieu à recueillir et à accomplir ?

On n’est en mesure de comprendre la nécessité et l’importance de l’obéissance à Dieu que si l’on croit à une « Seigneurie » actuelle et ponctuelle du Ressuscité sur l’Eglise, que si l’on est profondément convaincu qu’aujourd’hui également – comme le dit le psaume – « Le Dieu des dieux, le Seigneur, parle et convoque la terre… » et rompt son silence ! (cf. Ps 49 (50)). Elle consiste à se mettre à l’écoute du Dieu qui parle, dans l’Eglise, à travers son Esprit, qui éclaire les paroles de Jésus et de toute la Bible et leur donne une autorité, en en faisant des voies de la volonté vivante et actuelle de Dieu pour nous.

Mais étant donné que dans l’Eglise, institution et mystère ne sont pas en opposition mais sont unis, nous devons maintenant montrer que l’obéissance spirituelle à Dieu ne détourne pas de l’obéissance à l’autorité visible et institutionnelle mais au contraire la renouvelle, la renforce, la vivifie, au point que l’obéissance aux hommes devient le critère pour discerner l’existence ou non de l’obéissance à Dieu et son caractère authentique.

L’obéissance à Dieu est comme « le fil venu d’en haut » qui soutient la splendide toile d’araignée suspendue à une haie. En descendant le long d’un fil qu’elle-même produit, l’araignée construit sa toile, parfaite et bien tendue à chaque angle. Cependant, ce fil venu d’en haut qui a servi à construire la toile n’est pas coupé une fois l’œuvre terminée ; c’est au contraire lui qui, du centre, soutient toute la toile tissée ; sans lui, tout s’affaisse. Si l’on détache un fil latéral l’araignée se remet à l’ouvrage et répare rapidement sa toile, mais si l’on coupe le fil qui vient d’en haut, elle s’éloigne ; elle sait qu’il n’y a plus rien à faire.

Il se produit quelque chose de semblable à propos du « fil » de l’autorité et de l’obéissance dans une société, un ordre religieux, dans l’Eglise. L’obéissance à Dieu est le fil venu d’en haut : tout s’est construit à partir de cette obéissance ; mais on ne peut l’oublier, pas même une fois que la construction est terminée. Si on l’oublie, cela provoque une crise et l’on finit même par affirmer, comme ce fut le cas il y a quelques années : « l’obéissance n’est plus une vertu ».

Mais pourquoi est-il aussi important d’obéir à Dieu ? Pourquoi Dieu tient-il autant au fait que nous lui obéissions ? Certes pas pour le plaisir de commander et d’avoir des sujets ! Cela est important car en obéissant nous faisons la volonté de Dieu, nous voulons ce que Dieu veut et réalisons ainsi notre vocation originelle qui est d’être « à son image et ressemblance ». Nous sommes dans la vérité, dans la lumière et par conséquent dans la paix, comme le corps qui a atteint son repos. Dante Alighieri a condensé tout cela dans un vers considéré par beaucoup comme le plus beau de toute la Divine Comédie : « En sa volonté est notre paix » (4).


4. Obéissance et autorité

Obéir à Dieu est une chose que nous pouvons toujours faire. Nous n’obéissons en revanche que quelques fois, trois ou quatre fois dans toute une vie, à des ordres et des autorités visibles (je parle bien sûr d’actes d’obéissance sérieux) ; mais les actes d’obéissance à Dieu sont nombreux. Plus on obéit, plus les ordres de Dieu se multiplient, car Il sait que c’est le plus beau don qu’il puisse faire, celui qu’Il fit à son Fils bien-aimé, Jésus.

Lorsque Dieu trouve une âme décidée à obéir il prend sa vie en main, comme on prend le gouvernail d’un bateau, ou les rênes d’un char. Il devient concrètement, et pas seulement en théorie, « Seigneur », c’est-à-dire celui qui « régit », qui « gouverne » déterminant d’une certaine manière, instant après instant les gestes, les paroles de cette personne, sa manière d’utiliser son temps, tout.

Cette « direction spirituelle » s’exerce à travers les « bonnes inspirations » et plus souvent encore à travers les paroles de Dieu de la Bible. En lisant ou écoutant des passages de l’Ecriture, une phrase, une parole s’illumine et devient en quelque sorte, radio-active. Nous sentons qu’elle nous interpelle, qu’elle nous indique ce que nous devons faire. C’est là que se décide si l’on obéit ou non à Dieu. Le Serviteur de Yahvé dit oui dans Isaïe : « il éveille chaque matin, il éveille mon oreille, pour que j’écoute comme un disciple » (Is 50, 4). Nous aussi chaque matin, dans la liturgie des heures ou de la Messe, nous devrions avoir l’oreille attentive. Dans la liturgie se trouve presque toujours une parole que Dieu nous adresse personnellement et l’Esprit ne manque pas de nous la faire reconnaître parmi toutes les autres.

J’ai dit qu’obéir à Dieu est une chose que l’on peut toujours faire. Je dois dire que c’est aussi une chose que nous pouvons tous faire, aussi bien les personnes subordonnées que les supérieurs. On a l’habitude de dire qu’il faut savoir obéir pour pouvoir commander. Il ne s’agit pas seulement d’une affirmation empirique ; il existe une profonde raison théologique à la base de cette affirmation si par obéissance nous entendons l’obéissance à Dieu.

Lorsqu’un ordre est donné par un supérieur qui s’efforce de vivre selon la volonté de Dieu, qui a prié auparavant et n’a que le bien de son frère à défendre et aucun intérêt personnel, l’autorité même de Dieu vient renforcer cet ordre ou cette décision. Si cela donne lieu à une contestation, Dieu dit à son représentant ce qu’il a dit un jour à Jérémie : « Voici que moi, aujourd’hui même, je t’ai établi comme ville fortifiée, colonne de fer et rempart de bronze (…) ils lutteront contre toi mais ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi » (Jr 1, 18 ss.).

Un exégète anglais célèbre fournit une interprétation éclairante de l’épisode du centurion dans l’Evangile. « Moi, dit le centurion, qui n’ai rang que de subalterne, j’ai sous moi des soldats et je dis à l’un : va ! et il va, et à un autre : Viens ! et il vient, et à mon esclave : Fais ceci ! et il le fait » (Lc 7, 8). Du fait de sa soumission, c’est-à-dire de son obéissance à ses supérieurs et, en définitive à l’empereur, le centurion peut formuler des ordres qui ont derrière eux l’autorité de l’empereur en personne ; ses soldats lui obéissent car il obéit à son tour et est soumis à son supérieur.
Les choses se déroulent également de cette manière, pense-t-il, avec Jésus, vis-à-vis de Dieu. Du moment qu’il est en communion avec Dieu et obéit à Dieu, il a derrière lui l’autorité même de Dieu et peut par conséquent commander à son serviteur de guérir et celui-ci guérira, il peut commander à la maladie de le quitter et celle-ci le quittera (5).

C’est la force et la simplicité de cet argument qui suscite l’admiration de Jésus et lui fait dire de ne jamais avoir trouvé autant de foi en Israël. Le centurion a compris que l’autorité de Jésus et ses miracles découlent de sa parfaite obéissance au Père, comme Jésus lui-même, du reste, explique dans l’Evangile de Jean : « et celui qui m’a envoyé est avec moi ; il ne m’a pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui plaît » (Jn 8, 29).

L’obéissance à Dieu ajoute à l’autorité, le poids, c’est-à-dire un pouvoir réel et efficace, pas un pouvoir purement nominal, lié à la fonction, mais un pouvoir en quelque sorte ontologique, pas seulement juridique. Saint Ignace d’Antioche donnait ce merveilleux conseil à l’un de ses collègues dans l’épiscopat : « Que rien ne se fasse sans ton consentement mais toi, ne fais rien sans le consentement de Dieu » (6).

Ceci ne signifie pas que l’on atténue l’importance de l’institution ou de la charge, ou que l’on fait dépendre l’obéissance du subalterne uniquement du degré d’autorité spirituelle et du poids du supérieur, ce qui serait, de toute évidence, la fin de toute obéissance. Cela signifie seulement que celui qui exerce l’autorité doit se baser le moins possible, ou uniquement en dernière instance, sur le titre ou sur la charge qu’il possède et le plus possible sur l’union de sa volonté avec celle de Dieu, c’est-à-dire sur son obéissance ; le subalterne en revanche ne doit pas juger ou prétendre savoir si la décision du supérieur est ou non conforme à la volonté de Dieu. Il doit présumé qu’elle l’est, à moins qu’il s’agisse d’un ordre qui va manifestement contre sa conscience, comme cela se produit parfois dans le domaine politique, sous les régimes totalitaires.

C’est le même principe que pour le commandement de l’amour. Le premier commandement reste le « premier » commandement, car la source et le mobile de tout sont l’amour de Dieu ; mais le critère pour juger est le second commandement : « Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jn 4, 20). On doit dire la même chose de l’obéissance : celui qui n’obéit pas aux représentants visibles de Dieu sur la terre, comment peut-il dire qu’il obéit à Dieu qui est au ciel ?


5. Présenter les questions à Dieu

Cette voie de l’obéissance à Dieu n’a rien, en soi, de mystique et d’extraordinaire. Elle est ouverte à tous les baptisés. Elle consiste à « présenter les questions à Dieu », selon le conseil que Ietro donna un jour à Moïse, son gendre (cf. Ex 18, 19). Je peux décider seul de prendre une initiative, d’entreprendre ou non un voyage, un travail, de faire une visite, une dépense et, une fois la décision prise, prier Dieu pour que tout se passe bien. Mais si l’amour de l’obéissance en Dieu naît en moi, je procéderai de manière différente : je demanderai d’abord à Dieu, avec le moyen très simple de la prière, si sa volonté est que je fasse ce voyage, ce travail, cette visite, cette dépense, puis je le ferai, ou non, mais il s’agira dans un cas comme dans l’autre d’un acte d’obéissance à Dieu, et non plus d’une initiative libre et personnelle.

Il est clair que je n’entendrai normalement aucune voix au cours de ma brève prière, et que je ne recevrai aucune réponse explicite sur ce que je dois faire ou en tout cas, il n’est pas nécessaire que je la reçoive pour que ce que je fasse soit en obéissance à Dieu. En faisant cela, en effet, j’ai soumis la question à Dieu, je me suis dépouillé de ma volonté, j’ai renoncé à décider seul et j’ai donné à Dieu une possibilité d’intervenir, s’il le souhaitait, dans ma vie. Indépendamment de ce que je déciderai alors de faire, en me basant sur les critères ordinaires de discernement, je ferai un acte d’obéissance à Dieu.

De même qu’un serviteur fidèle ne prend jamais un ordre ou ne répond jamais à une initiative venant d’une personne étrangère sans dire : « Je dois d’abord savoir ce qu’en pense mon maître », le vrai serviteur de Dieu n’entreprend rien sans se dire à lui-même : « Je dois prier un peu pour savoir ce que mon Seigneur veut que je fasse ! ». On cède ainsi les rênes de sa vie à Dieu ! La volonté de Dieu pénètre ainsi de plus en plus profondément dans le tissu de notre vie, en l’enrichissant et en faisant d’elle un « sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu » (Rm 12, 1). Toute la vie devient une obéissance à Dieu et proclame silencieusement sa souveraineté sur l’Eglise et sur le monde.

Dieu – disait saint Grégoire le Grand – « nous enseigne tantôt par ses paroles, tantôt par ses œuvres », c’est-à-dire avec les événements et les situations (7). Il y a une forme d’obéissance à Dieu, souvent parmi les plus exigeantes, qui consiste tout simplement à obéir aux situations. Lorsque l’on constate que, malgré tous les efforts et les prières, des situations difficiles, parfois même absurdes, et à notre sens spirituellement contre-productives, persistent et ne changent pas, il faut cesser de « regimber contre l’aiguillon » et commencer à voir dans ces situations la volonté silencieuse mais résolue de Dieu sur nous. L’expérience montre que ce n’est parfois que lorsque nous avons prononcé un « oui » total et du profond du cœur à la volonté de Dieu que ces situations de souffrance perdent le pouvoir angoissant qu’elles ont sur nous. Nous les vivons avec davantage de paix.

Un cas difficile d’obéissance aux situations est celui qui s’impose à tous, avec l’âge, c’est-à-dire le retrait de l’activité, la cessation du travail, le fait de devoir passer les consignes à d’autres, laissant peut-être des projets et des initiatives en cours, inachevés. Quelqu’un a dit, en plaisantant, que la charge de supérieur est une croix, mais que parfois la chose la plus difficile à accepter n’est pas le fait de monter sur la croix mais d’en descendre, d’être déposé de la croix !

Il n’y a pas lieu, certes, d’ironiser à propos d’une situation délicate, face à laquelle personne ne sait comment il réagirait, tant qu’il n’y est pas passé. Il s’agit de l’une des formes d’obéissance qui se rapprochent le plus de celle du Christ au cours de sa Passion. Jésus a suspendu son enseignement, il a interrompu toute activité, il ne s’est pas laissé retenir par la pensée de ce qui serait advenu à ses apôtres ; il ne s’est pas préoccupé de savoir ce qui serait advenu de sa parole, confiée, comme elle l’était, uniquement à la pauvre mémoire de quelques pêcheurs. Il ne s’est pas non plus attardé à la pensée de sa Mère qu’il laissait seule. Aucune plainte, aucune tentative de faire changer de décision au Père. Pour que « le monde reconnaisse que j’aime le Père et que je fais comme le Père m’a commandé. Levez-vous ! Partons d’ici ! » (cf. Jn 14, 31).


6. Marie, l’obéissante

Avant de conclure nos considérations sur l’obéissance, contemplons un instant l’icône vivante de l’obéissance, celle qui non seulement a imité l’obéissance du Serviteur, mais l’a vécue avec lui. Saint Irénée écrit : « Parallèlement au Seigneur, on trouve aussi la Vierge Marie obéissante, lorsqu'elle dit ‘Voici ta servante, Seigneur, qu'il me soit fait selon ta parole’. … Car de même qu'Eve, en désobéissant, devint cause de mort pour elle-même et pour tout le genre humain, de même Marie, … devint, en obéissant, cause de salut pour elle-même et pour tout le genre humain » (8). Marie entre dans la réflexion théologique de l’Eglise (nous sommes en effet en présence de la première ébauche de Mariologie), à travers le titre d’obéissante.

Marie a certainement aussi obéi à ses parents, à la loi, à Joseph. Mais ce n’est pas à ces formes d’obéissance qu’a pensé saint Irénée, mais à son obéissance à la parole de Dieu. Son obéissance est l’antithèse parfaite de la désobéissance d’Eve. Mais – encore une fois – à qui Eve a-t-elle désobéi pour être appelée désobéissante ? Pas à ses parents, qu’elle n’avait pas, ou à son mari ou une quelconque loi écrite. Elle a désobéi à la parole de Dieu ! De même que le « Fiat » de Marie se place en parallèle, dans l’Evangile de Luc, au « Fiat » de Jésus à Gethsémani (cf. Lc 22. 42), pour saint Irénée, l’obéissance de la nouvelle Eve se place en parallèle à l’obéissance du nouvel Adam.

Marie aura certainement récité ou écouté, au cours de sa vie terrestre, le verset du psaume dans lequel on dit à Dieu : « Enseigne-moi à faire tes volontés » (Ps 142, 10). Nous lui adressons la même prière : « Enseigne-nous, Marie, à faire la volonté de Dieu comme tu l’as fait » !

(1) St Bernard de Clairveau, De errore Abelardi, 8, 21 (PL 182, 1070).
(2) St Irénée, La prédication des Apôtres et ses preuves, 34.
(3) St Maxime le Confesseur, In Matth, 26, 39 (PG 91, 68).
(4) Dante Alighieri, Divine Comédie, Paradis, Chant III, v. 85 (Ed. du Cerf)
(5) Cf. C.H. Dodd, Il fondatore del cristianesimo, Leumann 1975, p. 59 s.
(6) St Ignace d’Antioche, Lettre à Polycarpe, 4, 1.
(7) St Grégoire le Grand, Homélies sur les Evangiles, 17, 1 (PL 76, 1139).
(8) St Irénée, Adv. Haer. III, 22, 4.

Texte original : italien – Traduction réalisée par Zenit