Texte intégral de la troisième prédication de Carême du père Cantalamessa

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ROME, Vendredi 7 avril 2006 (ZENIT.org) – Nous publions ci-dessous le texte intégral de la troisième et dernière méditation de Carême que le père Raniero Cantalamessa, OFM Cap, prédicateur de la Maison pontificale, a prononcée ce vendredi matin, en présence du pape Benoît XVI et de la curie, dans la chapelle Redemptoris Mater du palais apostolique.


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TROISIEME PREDICATION DE CAREME

« Les rochers se fendirent »




1. La Passion et le Saint-Suaire

La Passion du Christ est le sujet le plus traité dans l’art occidental. Il suffit de penser aux innombrables représentations, en peinture et en sculpture, du Jésus de Gethsémani, de l’Ecce homo, de la crucifixion, des célèbres dépositions de croix, dites « pietà » et, dans le monde germanophone, « Vesperbild ». Dans notre monde sécularisé, l’art est resté presque l’une des seules formes d’évangélisation qui pénètre également dans des milieux fermés à toute autre forme d’annonce. J’ai connu une Japonaise qui s’est convertie et a reçu le baptême en étudiant l’art à Florence.

Aucune représentation artistique de la Passion n’a toutefois exercé et n’exerce encore une fascination comparable à celle du Saint-Suaire. Peu importe, selon nous, de savoir si le Saint-Suaire est « authentique » ou non, si l’image s’est formée naturellement ou de manière artificielle, s’il ne s’agit que d’une icône ou également d’une relique. Il est certain qu’il s’agit de la représentation la plus solennelle et la plus sublime de la mort que l’œil humain ait jamais contemplée. Si un Dieu peut mourir, ceci est le moyen le moins inadéquat de nous représenter sa mort.

Les paupières et la bouche fermées, les traits composés du visage : plus qu’à un mort, il fait penser à un homme plongé dans une méditation profonde et silencieuse. Il fait penser à la traduction en images de l’antique antienne du Samedi Saint : Caro mea requiescet in spe, « ma chair repose en paix ». L’antique homélie sur le Samedi Saint que l’on lit dans l’Office des lectures acquiert elle aussi une force particulière si on la lit devant le Saint-Suaire. « Qu’est-ce qui s’est produit ? Aujourd’hui sur la terre règne un grand silence, un grand silence et la solitude. Un grand silence car le Roi dort… » [1].

La théologie nous dit qu’à la mort du Christ son âme s’est séparée de son corps, comme dans le cas de tout homme qui meurt, mais sa divinité est restée unie aussi bien à son âme qu’à son corps. Le Saint-Suaire est la plus parfaite représentation de ce mystère christologique. Ce corps est séparé de l’âme mais pas de la divinité. Quelque chose de divin se reflète sur le visage martyrisé mais empreint de majesté du Christ du Saint-Suaire.

Pour s’en rendre compte il suffit de comparer le Saint-Suaire avec d’autres représentations du Christ mort réalisées par des artistes humains, comme par exemple le Christ mort de Mantegna et plus encore celui de Holbein le Jeune, au Musée de Bâle, qui représente le corps du Christ dans toute la rigidité de la mort et le début de la décomposition des membres. Devant cette image – disait Dostoïevsky qui l’avait longuement contemplée lors d’un voyage – on peut facilement perdre la foi [2] ; devant le Saint-Suaire, au contraire, on peut trouver la foi, ou la retrouver si on l’a perdue.

Le visage du Christ du Saint-Suaire est comme une limite, une paroi qui sépare deux mondes : le monde des hommes, rempli d’agitation, de violence et de péché, et le monde de Dieu, inaccessible au mal. C’est comme un rivage sur lequel viennent se briser toutes les vagues. Comme si, en Jésus Christ, Dieu disait à la force du mal ce qu’il dit à l’océan dans le livre de Job : « Tu n’iras pas plus loin… ici se brisera l’orgueil de tes flots » (Jb 38, 11).

Devant le Saint-Suaire nous pouvons prier ainsi : « Seigneur, fais de moi ton Saint-Suaire. Lorsque tu viens d’être déposé de la croix, et que tu viens en moi dans le sacrement de ton corps et de ton sang, fais que je t’enveloppe de ma foi et de mon amour comme dans un suaire, afin que tes traits s’impriment dans mon âme et laissent aussi en elle une trace indélébile. Seigneur fais du chiffon rêche et grossier de mon humanité ton suaire ! ».


2. La Passion de l’âme du Sauveur

Dans cette méditation nous nous rendons en esprit sur le Calvaire. Les évangélistes résument l’événement le plus bouleversant de l’histoire du monde en trois mots : « ils le crucifient » (Marc) « quand ils l’eurent crucifié » (Matthieu), « ils l’y crucifièrent » (Luc), « ils le crucifièrent » (Jean). Les lecteurs auxquels ils s’adressaient savaient bien ce que renfermaient ces paroles ; nous non, nous devons le découvrir à travers d’autres sources. Mais ces sources sont elles aussi étrangement réticentes ; le supplice de la croix était considéré comme tellement horrible qu’il devait rester loin, disait Cicéron, « non seulement des yeux, mais aussi des oreilles d’un citoyen romain » [3]. On ne devait pas en parler entre personnes respectables.

Le condamné pouvait être lié avec des cordes aux poignets ou fixé avec des clous à la croix. La mention des blessures aux mains et aux pieds du Ressuscité nous dit que pour Jésus c’est le deuxième mode qui a été choisi, et il n’est pas difficile d’imaginer le supplice que cela signifiait.

Différentes théories ont été proposées concernant la cause physique immédiate de la mort de Jésus : infarctus, étouffement ; la plus récente affirme que, sur le plan médical, la cause la plus plausible de la mort du Christ serait la déshydratation et la perte de sang.

Mais la passion de l’âme du Christ fut bien plus profonde et bien plus douloureuse que la passion de son corps. Elle a eu différentes causes. La première est la solitude. Les Evangiles insistent beaucoup sur l’abandon progressif de Jésus dans sa Passion : par la foule, par les disciples et enfin par son Père lui-même. « Vous me laisserez seul » (Jn 16, 32) ; « Alors les disciples l’abandonnèrent tous et prirent la fuite » (Mt 26, 56 ; Mc 14, 50).

La solitude du Christ est impressionnante, surtout dans l’épisode de Gethsémani, lorsqu’il cherche à plusieurs reprises et en vain quelqu’un qui reste à ses côtés. Pour exprimer l’angoisse de ce moment, Marc et Matthieu utilisent le verbe ademonein. En grec, on sait que la lettre « a » au début d’un mot indique une absence, une privation ; demonein a la même racine que demos, peuple, et démocratie. L’idée sous-jacente est donc celle d’un homme coupé de la compagnie des hommes, en proie à une sorte de terreur solitaire, comme quelqu’un qui se trouve projeté au fin fond de l’univers où, s’il crie, sa voix se perd dans un vide sidéral.

La solitude atteint son paroxysme sur la croix lorsque Jésus, dans son humanité, se sent abandonné, y compris par le Père : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ». Ce ne fut pas un cri de découragement et de désespoir comme on l’a parfois pensé. Si les évangélistes l’avaient interprété de cette manière, ils n’auraient certes pas fait dépendre la confession de foi du centurion romain de cette phrase : « Vraiment celui-ci était fils de Dieu ! » (Mt 27, 54 ; Mc 15, 39). Rien toutefois ne nous empêche de penser que les évangélistes aient interprété le cri de Jésus, à la lumière du psaume cité, comme l’expression d’une solitude et d’un abandon extrêmes dont Jésus fait l’expérience à ce moment-là dans son humanité [4].

Ce que l’apôtre Paul évoque comme pouvant être la plus grande souffrance possible et le plus grand renoncement au monde : être « anathème, séparé du Christ, pour (ses) frères » (cf. Rm 9, 1), le Christ sur la croix l’a vécu par rapport à Dieu. Il est devenu l’athée, le sans Dieu, afin que les hommes puissent revenir à Dieu. Il existe en effet un athéisme actif, coupable, qui consiste à refuser Dieu et un athéisme passif, de souffrance et d’expiation, qui consiste à être rejeté, ou à se sentir rejeté par Dieu. Il faudrait interroger les mystiques qui ont vécu, dans une certaine mesure, la nuit obscure du Christ – la dernière d’entre eux étant Mère Teresa de Calcutta – pour comprendre combien cette forme d’athéisme est douloureuse…

L’humiliation et le mépris constituent un autre aspect de la Passion intérieure du Christ. « Objet de mépris, abandonné des hommes… maltraité, il s’humiliait » (Is 53, 3.7). C’est ce qu’avait prédit Isaïe et ce qui se produisit. A partir du moment de l’arrestation jusqu’à l’arrivée au pied de la croix, on assiste à une escalade de mépris, d’insultes et de railleries autour de la personne du Christ. « Ils le revêtent de pourpre, puis, ayant tressé une couronne d’épines, ils la lui mettent. Et ils se mirent à le saluer : ‘Salut, roi des Juifs !’ Et ils lui frappaient la tête avec un roseau et ils lui crachaient dessus, et ils ployaient le genou devant lui pour lui rendre hommage. Puis, quand ils se furent moqués de lui, ils lui ôtèrent la pourpre et lui remirent ses vêtements. Ils le mènent dehors afin de le crucifier » (Mc 15, 17-20). Sous la croix, « les grands prêtres se gaussaient et disaient avec les scribes et les anciens : ‘Il en a sauvé d’autres et il ne peut se sauver lui-même !’ (Mt 27, 41 s.). Jésus est le perdant. Les innombrables « perdants » de la vie ont quelqu’un qui peut les comprendre et les aider.

Mais la passion de l’âme du Sauveur a une cause encore plus profonde que la solitude et l’humiliation. A Gethsémani il prie pour que la coupe s’éloigne de lui (cf. Mc 14, 36). Dans la Bible, l’image de la coupe évoque presque toujours l’idée de la colère de Dieu contre le péché (cf. Is 51, 22; Ps 75, 9; Ap 14, 10).

Au début de la Lettre aux Romains saint Paul établit un fait qui a une valeur de principe universel : « La colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre toute impiété » (Rm 1, 18). Là où existe le péché, le jugement de Dieu contre ce péché ne peut pas ne pas intervenir, sinon Dieu ferait un compromis avec le péché et la distinction même entre le bien et le mal disparaîtrait. La colère de Dieu est la même chose que la sainteté de Dieu. A présent, Jésus à Gethsémani est l’impiété, toute l’impiété du monde. Il est, écrit l’Apôtre, l’homme qui a été « fait péché » (2 Co 5, 21). C’est contre lui que « se révèle » la colère de Dieu. L’attraction infinie qui existe depuis toute éternité entre le Père et le Fils est traversée à présent par une répulsion tout aussi infinie entre la sainteté de Dieu et la malice du péché, et cela signifie « boire la coupe ».


3. « Serait-ce moi, Seigneur ? »

Le moment est venu de passer de la contemplation de la Passion à notre réponse à la Passion. J’ai évoqué au début le rôle joué par l’art vis-à-vis de la Passion du Christ. Aux côtés de la peinture et de la sculpture il faut aussi rappeler avec gratitude, la musique. Pour de nombreuses personnes, au sein du christianisme comme en dehors, la Passion selon saint Matthieu de Bach est le seul moyen pour connaître la Passion du Christ. Un moyen devant lequel il est difficile de rester complètement neutre et détaché. Le récit des faits (récitatifs) alterne avec les méditations (arie), la prière (corali), l’élan du cœur ; le tout pénétrant dans les sens et l’âme grâce au pouvoir suggestif d’une musique qui atteint ici l’un de ses sommets les plus sublimes.

J’ai voulu réécouter la Passion selon saint Matthieu de Bach en vue de ces méditations et un passage m’a profondément ému. A l’annonce de la trahison, tous les apôtres demandent à Jésus : « Serait-ce moi, Seigneur ? » (« Herr, bin ich’s ? »). Mais avant même de nous faire entendre la réponse du Christ, effaçant toute la distance entre l’événement et sa commémoration, le compositeur fait intervenir le chrétien pieux d’aujourd’hui qui crie sa confession : « Oui, c’est moi, le traître ! », (« Ich bin’s, ich sollte büßen »).

Cette interprétation est profondément biblique. Le kérygme, ou annonce, de la passion est toujours formé de deux éléments : un fait - « il souffrit », « mourut » - et la motivation du fait – « pour nous », « pour nos péchés ». Il a été mis à mort, dit l’Apôtre, « pour nos péchés » (Rm 4, 25) ; il est mort « pour les impies », il est mort « pour nous » (Rm 5, 6.8). Toujours ainsi.

La passion reste inévitablement une chose qui ne nous concerne pas, jusqu’à ce que nous y entrions à travers cette petite porte étroite du « pour nous ». Seul, celui qui reconnaît que la passion est également son œuvre, la connaît véritablement. Sans cela, le reste est de la digression. Judas qui trahit, Pierre qui renie, la foule qui crie « Barabbas et non celui-là ! », c’est moi ! Chaque fois que j’ai préféré ma satisfaction, ma commodité, mon honneur à celui du Christ, cela s’est réalisé. Dans un discours mémorable pour le vendredi saint, don Primo Mazzolari n’avait pas complètement tort de parler de « notre frère Judas ».

Si le Christ est mort « pour moi » et « pour mes péchés », alors cela veut dire – si l’on transforme tout simplement la phrase en phrase active – que c’est moi qui ai tué Jésus de Nazareth, que ce sont mes péchés qui l’ont écrasé. C’est ce que Pierre proclame avec force aux trois mille personnes qui l’écoutent, le jour de la Pentecôte : « Vous avez fait mourir Jésus de Nazareth ! », « Vous avez renié le Saint et le Juste ! » (cf. Ac 2, 23 ; 3, 14).

Ces trois mille personnes n’étaient pas toutes présentes sur le Calvaire, à enfoncer les clous. Elles n’étaient pas non plus devant Pilate à demander que Jésus soit crucifié. Elles auraient pu protester. En revanche elles acceptent l’accusation et demandent aux apôtres : « Frères, que devons-nous faire ? » (Ac 2, 37). L’Esprit Saint les avait « convaincus de péché » en les amenant à faire un raisonnement simple : si le Messie est mort pour les péchés de son peuple et moi j’ai commis un péché, j’ai tué le Messie.

Il est écrit qu’au moment de la mort du Christ « le voile du Sanctuaire se déchira en deux, du haut en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent, les tombeaux s’ouvrirent et de nombreux corps de saints trépassés ressuscitèrent » (Mt 27, 51 s.). On donne en général une explication apocalyptique de ces signes (langage symbolique pour décrire l’événement eschatologique), mais ils ont également une signification parénétique : ils indiquent ce qui doit se produire dans le cœur de celui qui lit et médite la Passion du Christ. Saint Léon le Grand écrit : « Que la nature humaine tremble devant le supplice du Rédempteur, que les pierres des cœurs infidèles se fendent et que ceux qui étaient enfermés dans les sépulcres de leur mortalité sortent, en soulevant la pierre qui reposait sur eux » [5].

Le moment est maintenant venu de recueillir le fruit de toute notre méditation de la Passion. La Bible a expliqué le sens profond du mot metanoia, conversion, comme un changement de cœur : « crée en moi, ô Dieu, un cœur nouveau », « déchirez votre cœur, et non vos vêtements » (Jl 2, 13). La conversion de la foule qui a écouté le discours de Pierre est elle aussi exprimée à travers l’image du cœur : « Ils eurent le cœur transpercé » (Ac 2, 37). Toute conversion suppose un mouvement, un passage d’un état à un autre, d’un point de départ à un point d’arrivée. Le point de départ, l’état duquel on doit sortir, est pour l’Ecriture celui de la dureté de cœur : « Je les laissai à leur cœur endurci, ils marchaient ne suivant que leur conseil » (Ps 81 (80), 13) ; « C’est, leur dit-il, en raison de votre dureté de cœur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes » (Mt 19, 8) ; « navré de l’endurcissement de leur cœur » (Mc 3, 5) ; « il leur reprocha leur incrédulité et leur endurcissement » (Mc 16, 14) ; « Avec ton coeur endurci, qui ne veut pas se convertir, tu accumules la colère contre toi » (Rm 2, 5).

Dans toute la Bible, mais spécialement dans le Nouveau Testament, le cœur indique le siège de la vie intérieure, en opposition avec l’apparence extérieure : « L’homme regarde l’apparence, le Seigneur regarde le cœur » (cf. S 16, 7). Le cœur indique le moi profond de l’homme, sa personne même, en particulier son intelligence et sa volonté. C’est le centre de la vie religieuse, le lieu où Dieu s’adresse à l’homme et où l’homme décide sa réponse à Dieu.

On comprend alors ce que représente la dureté de cœur pour l’Ecriture : le refus de se soumettre à Dieu, de l’aimer de tout son cœur, d’obéir à sa loi. Le terme sclerocardia, inventé par la Bible, est significatif. Le cœur dur est un cœur sclérosé, qui a feutré, imperméable à toute forme d’amour autre que l’amour de soi. Les images utilisées par l’Ecriture sont celles du « cœur de pierre » (Ez 36, 26), du « cœur incirconcis » (Jr 9, 25), de « la raideur de la nuque » (cf. Dt 31, 27).

Le terme ad quem, ou point d’arrivée de la conversion est décrit, de manière cohérente, avec les images du cœur contrit, blessé, déchiré, circoncis, du cœur de chair, du cœur nouveau : « Le sacrifice à Dieu, c’est un esprit brisé ; d’un cœur brisé, broyé, Dieu, tu n’as point de mépris ». (Ps 51 (50), 19) ; « Mais celui sur qui je porte les yeux, c’est le pauvre et l’humilié, celui qui tremble à ma parole » (Is 66, 2) ; « Mais qu’une âme brisée et un esprit humilié soient agréés de toi » (Dn 3, 39).


4. Je me tiens à la porte et je frappe

Essayons maintenant de comprendre comment s’opère ce changement du cœur. Il faut distinguer deux situations. Lorsqu’il s’agit de la première conversion, de l’incrédulité à la foi, ou du péché à la grâce, le Christ est dehors et frappe sur les parois du cœur pour entrer ; lorsqu’il s’agit de conversions successives, d’un état de grâce à un autre plus élevé, de la tiédeur à la ferveur, c’est le contraire qui se produit : le Christ est à l’intérieur et frappe sur les parois du cœur pour sortir !

Je m’explique. Dans le baptême nous avons reçu l’Esprit du Christ ; il demeure en nous comme dans son temple (1 Co 3, 16), jusqu’à ce qu’il en soit chassé par le péché mortel. Mais il peut arriver que cet Esprit finisse par être comme emprisonné et muré par le cœur de pierre qui se forme autour de lui. Il n’a pas la possibilité de se répandre et d’imprégner les facultés, les actions et les sentiments de la personne. Lorsque nous lisons la phrase du Christ dans l’Apocalypse : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe » (Ap 3, 20), nous devrions comprendre qu’il ne frappe pas de l’extérieur, mais de l’intérieur ; il ne veut pas entrer, mais sortir.

L’Apôtre dit que le Christ doit être « formé » en nous (Ga 4, 19), c’est-à-dire se développer et recevoir sa forme en plénitude ; c’est ce développement qui est empêché par le cœur de pierre. On voit parfois de gros arbres au bord des routes (à Rome, ce sont en général des pins) dont les racines emprisonnées sous le goudron, tentent de se développer en soulevant le bitume, ici et là. C’est ainsi que nous devons imaginer le royaume de Dieu en nous : une graine destinée à devenir un arbre majestueux sur lequel se posent les oiseaux du ciel, mais qui a du mal à se développer à cause de la résistance de notre égoïsme.

Il existe évidemment différents degrés dans cette situation. Dans la plupart des âmes engagées sur un chemin spirituel, le Christ n’est pas emprisonné dans une cuirasse, mais il est en quelque sorte en liberté surveillée. Il est libre de se déplacer mais dans des limites bien précises. Cela se produit lorsque, de manière tacite, on lui fait comprendre ce qu’il peut nous demander et ce qu’il ne peut pas nous demander. La prière oui, mais pas jusqu’à compromettre le sommeil, le repos, l’information saine… ; l’obéissance oui, mais qu’il n’abuse pas de notre disponibilité ; la chasteté oui, mais pas jusqu’à nous priver d’un spectacle de détente, même s’il est un peu poussé… En somme, l’utilisation de demi-mesures.

Dans l’histoire de la sainteté, l’exemple le plus célèbre de la première conversion, celle du péché à la grâce, est celui de saint Augustin ; l’exemple le plus instructif de la deuxième conversion, celle de la tiédeur à la ferveur, est celui de sainte Thérèse d’Avila. Il est possible que ce qu’elle dit d’elle-même dans le livre de la Vie soit exagéré et dicté par la délicatesse de sa conscience, mais cela peut nous servir pour un examen de conscience utile.

« De passe-temps en passe-temps, de vanité en vanité, d’occasion en occasion, je commençai à mettre à nouveau mon âme en danger… Les choses de Dieu me procuraient du plaisir et je ne savais pas me séparer de celles du monde. Je voulais concilier ces deux ennemis si opposés : la vie de l’esprit avec les goûts et les passe-temps des sens ».

Le résultat de cela était un malheur profond dans lequel nous pouvons peut-être reconnaître notre propre malheur : « Je passai presque vingt ans dans cette mer agitée. Je tombais et me relevais, et je me relevais tellement mal que je retombais. J’étais à un niveau tellement bas en matière de perfection que je ne tenais quasiment plus compte des péchés véniels, et je ne craignais pas les péchés mortels comme je l’aurais dû, parce que je n’en fuyais pas les dangers. Je peux dire que ma vie était des plus pénibles que l’on puisse imaginer, car je ne jouissais pas de Dieu, et je ne me sentais pas contente du monde non plus. Lorsque je me trouvais dans les passe-temps mondains, la pensée de ce que je devais à Dieu me les faisait passer en éprouvant de la peine ; et lorsque j’étais avec Dieu, les affections du monde venaient me déranger » [6].

Ce fut précisément la contemplation de la Passion qui donna à Thérèse l’élan décisif pour changer. Voici comment la sainte décrit le moment de sa « conversion » : « Entrant un jour dans l’oratoire, mes yeux se posèrent sur une statue qui y avait été déposée, dans l’attente d’une solennité qui devait être célébrée dans le monastère, et pour laquelle on se l’était procurée. Elle représentait notre Seigneur recouvert de plaies, tellement vraie, que lorsque je la vis je fus bouleversée car elle représentait combien il avait souffert pour nous : j’éprouvai une telle douleur à la pensée de l’ingratitude avec laquelle je répondais à ces plaies, que mon cœur s’est comme brisé. Je me jetai à ses pieds dans un flot de larmes, en le suppliant de me donner la force pour ne plus l’offenser. Je lui dis que je ne me serais pas relevée de ses pieds, s’il ne m’avait pas accordé ce que je lui demandais. Il a certainement dû m’écouter car à partir de ce moment, je commençai à m’améliorer beaucoup » [7]. Aujourd’hui nous savons jusqu’à quel point elle s’est améliorée !


5. « Que jamais je ne me glorifie sinon … »

Il est écrit que, ce jour-là, « toutes les foules qui s’étaient rassemblées pour ce spectacle, voyant ce qui était arrivé, s’en retournaient en se frappant la poitrine » (Lc 23, 48). C’est ce que nous voulons faire, nous aussi, en retournant à notre travail après avoir été avec Jésus sur le Calvaire. Une fois passés à travers notre petit « tremblement de terre » spirituel, nous assistons à un changement total d’interprétation de la croix et de la mort du Christ. De chef d’accusation et de motif d’épouvante et de tristesse, elle se transforme en un motif de joie et d’assurance. Le propter nos, à cause de nous, se transforme en pro nobis, en notre faveur. La croix apparaît désormais comme la fierté et la gloire, c’est-à-dire, dans le langage de saint Paul, comme une assurance jubilante, accompagnée de reconnaissance émue, vers laquelle l’homme s’élève dans la foi et qui s’exprime dans la louange et l’action de grâce.

Nous pouvons nous ouvrir sans crainte à cette dimension joyeuse et pneumatique, dans laquelle la croix n’apparaît plus comme « folie et scandale » mais au contraire comme « puissance de Dieu et sagesse de Dieu ». Nous pouvons faire de la croix la raison de notre certitude inébranlable, preuve suprême de l’amour de Dieu pour nous, thème inépuisable d’annonce et, sans aucune arrogance mais avec une profonde humilité, dire avec l’Apôtre : « Que jamais je ne me glorifie sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus Christ ! » (Ga 6, 14).

Au moment où de toutes parts on fait pression pour enlever le crucifix dans les salles et les lieux publics, nous chrétiens devons le fixer plus que jamais sur les parois de notre cœur. Nous avons commencé cette méditation en demandant à Jésus de faire de notre âme son suaire. Nous demandons à Marie de nous aider à réaliser ce programme, avec les paroles du Stabat Mater : Sancta Mater, istud agas, / crucifixi fige plagas / cordi meo valide : « Mère sainte, daigne imprimer les plaies de Jésus crucifié, en mon coeur très fortement ».

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NOTES
[1] Antica omelia sul Sabato santo (PG 43, 439 s.)
[2] F. Dostoevskij, L’Idiota, Parte II, iv.
[3] Cf. Cicerone, Pro Rabirio 5, 16.
[4] Cf. R. Brown, The Death of the Messia, II, p. 1051.
[5] S. Leone Magno, Sermo 66, 3 (PL 54, 366).
[6] S. Teresa d’Avila, Vita, cc. 7-8.
[7] Ib. 9, 1-3

[Traduction de l’original en italien réalisée par Zenit]