Théorie du genre : Les enjeux sur lesquels tous doivent agir (IV)

Par Mgr Anatrella

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ROME, Jeudi 2 septembre 2010 (ZENIT.org) - « Quels sont les enjeux sur lesquels l'Église et tous les chrétiens doivent agir » pour ce qui est de la diffusion de la théorie du genre ? Monseigneur Tony Anatrella répond à cette question dans cet entretien dont nous publions ici le dernier volet (pour les autres, cf. bulletins à partir du 30 août), à propos de l'encyclique sociale de Benoît XVI « Caritas in Veritate » et de la théorie du « genre ». Un sujet que Mgr Anatrella a traité en juillet dernier dans une conférence donnée aux évêques du continent africain.

Monseigneur Tony Anatrella, Psychanalyste et spécialiste en psychiatrie sociale. Consulteur du Conseil Pontifical pour la famille et du Conseil Pontifical pour la Santé, membre de la Commission Internationale d'Enquête sur Medjugorje auprès de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, il consulte et enseigne à Paris à l'IPC et au Collège des Bernardins.

Il a été invité à donner une conférence sur le thème : « Caritas in Veritate et la théorie du genre » auprès des Évêques Africains réunis à Accra (Ghana) pour la 15ème Assemblée Plénière du Symposium des Conférences Épiscopales d'Afrique et de Madagascar (SCEAM) qui s'est tenue du 26 juillet au 2 août 2010.

Il répond aux questions de Zenit au sujet du long et riche rapport qui a retenu l'attention de l'Assemblée des Conférences Épiscopales d'Afrique.

Zenit : Ce qui veut dire que le mariage ne relève pas de droits individuels ?

Monseigneur Tony Anatrella : Avec raison Benoît XVI insiste sur le fait que le mariage reste une institution structurante pour l'homme et la femme, les enfants et la société. Il n'est pas une réalité à la libre disposition du législateur, il fait partie du droit naturel puisqu'il le précède. Il n'est pas un contrat et il exige des conditions qui lui sont propres à commencer la différence sexuelle. Le Pape précise le propos en affirmant : « Continuer à proposer aux nouvelles générations la beauté de la famille et du mariage, la correspondance de ces institutions aux exigences les plus profondes du cœur et de la dignité de la personne devient ainsi une nécessité sociale, et même économique » (n. 44). Le mariage Institution est souvent défavorisé dans les sociétés occidentales au nom des droits individuels confondus avec des particularismes aléatoires et au détriment du bien commun. Bien entendu, les droits individuels ne sont pas sans intérêt quand ils ne sont pas détournés de leur finalité.

Dans le chapitre 4 de l'encyclique, Benoît XVI met en question le glissement actuel qui voudrait qu'on organise la société à partir de droits individuels sans que ceux-ci ne soient confrontés au sens du bien commun. Cette perspective de certains droits individuels revendiqués par des groupes de pression et quasiment reconnus par la Cour européenne des droits de l'homme n'annonce-t-elle pas la fin des droits de l'homme dans leur dimension objective et universelle ? D'autant plus qu'au nom des droits de l'homme tout et n'importe quoi est revendiqué. L'ONU, la Commission de Bruxelles et la Cour européenne des droits de l'homme sont conditionnés par cette philosophie individualiste et subjectiviste qui, à long terme, ne peut qu'altérer le lien social. Ainsi le Pape écrit : « Aujourd'hui, nombreux sont ceux qui sont tentés de prétendre ne rien devoir à personne, si ce n'est à eux-mêmes. Ils estiment n'être détenteurs que de droits et ils éprouvent souvent de grandes difficultés à grandir dans la responsabilité à l'égard de leur développement personnel intégral et de celui des autres » D'autre part, « si les droits de l'homme ne trouvent leur propre fondement que dans les délibérations d'une assemblée de citoyens, ils peuvent être modifiés à tout moment et, par conséquent, le devoir de les respecter et de les promouvoir diminue dans la conscience commune. Les Gouvernements et les Organismes internationaux peuvent alors oublier l'objectivité et l'«indisponibilité» des droits. Quand cela se produit, le véritable développement des peuples est mis en danger » (n. 43). La multiplication de lois de circonstance pour répondre à des demandes particulières ne peut que dévaloriser le sens de la loi civile et cette mésestime encourage à ne pas la respecter puisqu'elle n'honore pas l'intérêt général.

Les sciences humaines ont joué un rôle important dans l'avènement de nouvelles idéologies fondées sur des droits individuels et sur des divisions artificielles dans l'humanité au lieu de respecter les différences fondamentales. Les sociologues qui observent des attitudes et des comportements décrètent que puisqu'un phénomène existe il faut, non seulement l'admettre, mais également le légaliser et en faire une norme. D'où la prolifération de lois qui viennent légitimer des mœurs au lieu de voir le législateur créer des lois au nom du bien commun. Nous assistons à une lente perversion du droit au nom de droits individuels (recherchés en fait au nom de normes individuelles fondées sur des intrigues subjectives) qui doivent s'imposer à la société tout en neutralisant les devoirs. Autrement dit, répétons-le, ce ne sont pas les droits individuels qui sont en question mais la façon dont ils sont travestis. Le Pape a raison d'écrire que « L'exaspération des droits aboutit à l'oubli des devoirs. Les devoirs délimitent les droits parce qu'ils renvoient au cadre anthropologique et éthique dans la vérité duquel ces derniers s'insèrent et ainsi ne deviennent pas arbitraires. C'est pour cette raison que les devoirs renforcent les droits et situent leur défense et leur promotion comme un engagement à prendre en faveur du bien. » (n. 43). Dans la plupart des pays développés, le droit est actuellement organisé pour « satisfaire des attentes psychologiques ».

Zenit : Dans votre conférence aux Évêques d'Afrique, vous avez soutenu l'idée que nous sommes dans une guerre idéologique que voulez-vous dire ?

Monseigneur Tony Anatrella : Le Pape le souligne fortement : « Aujourd'hui, nous sommes témoins d'une grave contradiction. Tandis que, d'un côté, sont revendiqués de soi-disant droits, de nature arbitraire et voluptuaire, avec la prétention de les voir reconnus et promus par les structures publiques, d'un autre côté, des droits élémentaires et fondamentaux d'une grande partie de l'humanité sont ignorés et violés » (n. 43). Les familles déplacées ne sont pas toujours respectées dans leur dignité. Les délocalisations industrielles appauvrissent les uns et exploitent la main d'œuvre des pays émergents. Et sur un autre plan, un enfant a le droit d'être éduqué seulement par un homme et une femme, son père et sa mère, pour soutenir ses besoins et respecter ses intérêts psychologiques, sociaux, moraux et spirituels.

Aujourd'hui relève le Pape, dans une mentalité technicienne, on voudrait faire coïncider le vrai avec le faisable (n. 70). « Mais lorsque les seuls critères de vérité sont l'efficacité et l'utilité, le développement est automatiquement nié » (n. ibid.). Le mariage tout comme la filiation ne peuvent pas relever de l'utilité pour combler une insatisfaction et une frustration de la personne. Surtout lorsque l'on omet de « penser le sens pleinement humain du « faire » de l'homme, sur l'horizon de sens de la personne prise dans la globalité de son être » (n. ibid.).

L'enjeu actuel est bien anthropologique dans cette bataille des idées. « Paul VI avait déjà mis en évidence dans Populorum Progressio que la question sociale est devenue radicalement une question anthropologique, au sens où elle implique la manière même, non seulement de concevoir, mais aussi de manipuler la vie » (75). Nous avons souvent dit et redit que les hérésies contemporaines ne sont plus tellement religieuses, même si elles perdurent encore dans certains milieux, mais des hérésies anthropologiques dont la théorie du genre en est une dans le paysage intellectuel qui la retient comme une norme quasi internationale. L'homme laissé ainsi à lui-même ne peut se penser qu'en termes de toute-puissance ou dans la rivalité du complexe de Caïn. Nous avons besoin de penser foi et raison de concert nous dit le Pape dans son encyclique. « Dieu révèle l'homme à l'homme; la raison et la foi collaborent pour lui montrer le bien, à condition qu'il veuille bien le voir; la loi naturelle, dans laquelle resplendit la Raison créatrice, montre la grandeur de l'homme, mais aussi sa misère, quand il méconnaît l'appel de la vérité morale » (n. 75).

Il ne faut pas se le cacher, nous sommes engagés dans un combat d'idées dont les citoyens ignorent souvent l'enjeu et dans lequel tout est fait pour marginaliser l'Église qui est dans sa mission en soulignant les conséquences sur le devenir de l'humanité de ce type d'idéologie. La mise en cause du mariage est un des premiers aspects d'une stratégie idéologique qui tente de redéfinir la sexualité humaine sur une base idéaliste et qui va à l'encontre de la réalité de l'incarnation de l'homme dans un corps spécifique. Les tenants de la théorie du genre soutiennent l'idée que nous sommes tous des êtres humains avant d'être des hommes ou des femmes. Ce sophisme généreux est une illusion car l'être humain en soi n'existe pas. Nous ne sommes pas asexués. Nous ne rencontrons que des personnes qui sont soit un homme soit une femme. D'ailleurs, il n'y a pas d'autres identités en dehors de celles-ci. De nombreux paradoxes irréalistes se présentent dans cette idéologie qui reste marqués par le déni du corps sexué et rejoint une angoisse qui a toujours traversé l'humanité, celle de la reconnaissance, de l'acceptation et de l'intériorisation de la différence sexuelle. Tel est le véritable sens de l'altérité humaine qui vient s'accomplir dans la révélation chrétienne. La signification du mariage ne peut se comprendre qu'à partir du corps sexué qui permet l'union et la communion entre un homme et une femme.

Zenit : Quels sont les enjeux sur lesquels l'Église et tous les chrétiens doivent agir ?

Monseigneur Tony Anatrella : Ils doivent agir pour que les différents parlements nationaux adoptent des lois civiles qui ne soient pas en contradiction avec des principes d'humanité. Pour les enjeux, l'idéologie du genre, produite par les sciences humaines est un nouvel idéalisme à l'image du marxisme qui est contraire aux intérêts humains. Or une société qui ne comprend plus le sens de la différence sexuelle perd progressivement le sens de la vérité des choses et favorise un sentiment profond d'insécurité. L'instabilité, déjà favorisée par d'autres facteurs, progresse puisque cette idéologie s'attaque au cadre porteur et symbolique de la société. C'est pourquoi, Montesquieu avait raison d'écrire dans L'esprit des lois, « Il ne faut toucher aux lois que d'une main tremblante ». En remettant en question la différence sexuelle, puisqu'on laisse entendre que l'identité sexuelle est indépendante du fait biologique, la théorie du genre dissocie la sexualité biologique et psychologique du social pour en faire une construction sociale et un jeu de pouvoir entre l'homme et la femme. La guerre des sexes a remplacé la lutte des classes. Le primat est mis sur la disparition des distinctions entre l'homme et la femme. Autrement dit, rien ne doit empêcher la femme de devenir l'égale de l'homme tout en dénonçant la domination et le pouvoir masculins. La maternité est également considérée comme un handicap et une injustice puisque seules les femmes portent les enfants. Il faut donc libérer les femmes de la maternité et ce fait explique la multiplication des campagnes en faveur de la contraception et de l'avortement. Une véritable campagne de mutilation internationale menée par les plus hautes institutions qui atteignent la véritable richesse d'un peuple que sont ses enfants.

Benoît XVI écrit avec raison : « Certaines organisations non-gouvernementales travaillent activement à la diffusion de l'avortement et promeuvent parfois dans les pays pauvres l'adoption de la pratique de la stérilisation, y compris à l'insu des femmes. Par ailleurs, ce n'est pas sans fondement que l'on peut soupçonner les aides au développement d'être parfois liées à certaines politiques sanitaires impliquant de fait l'obligation d'un contrôle contraignant des naissances ... Quand une société s'oriente vers le refus et la suppression de la vie, elle finit par ne plus trouver les motivations et les énergies nécessaires pour œuvrer au service du vrai bien de l'homme » (n. 28).

L'homme se prend pour le maître de l'univers. Il ne l'est pas et il ne préside pas davantage à son origine, il n'est pas son propre créateur et encore moins celui qui se construit à partir de rien. Il provient d'une nature et advient par la culture. Il n'y a pas d'opposition entre l'une et l'autre, mais une subtile interaction. Plutôt que de se construire, l'homme se développe selon des phénomènes qui lui sont propres. Il se reçoit comme un donné, dit le Pape, et se met en œuvre à partir de nombreuses interdépendances. C'est pourquoi, il est nécessaire qu'il se dégage de la vision narcissique et autosuffisante de la pensée actuelle en se libérant du fantasme de toute-puissance qui ferait du soi l'architecte de son histoire personnelle dont il aurait la parfaite maîtrise en tout. Les récits de vie qui sont très en vogue actuellement lorsque des gens se racontent sur les ondes des radios et des télévisions occidentales, témoignent d'un besoin de s'auto-légitimer, de se présenter en héros de leur vie ou en victimes de leur éducation et des autres. Ce mouvement est le symptôme d'une difficulté à prendre possession de son existence, de la signifier et de l'assumer. La pensée individualiste d'un Pic de la Mirandole, qui a influencé l'Europe du Nord et les anglo-saxons et la pensée subjectiviste, aboutit à un enfermement narcissique qui est à l'origine de différentes formes de violences dans le mouvement de la civilisation toujours à élaborer.

Le Saint-Père souligne que la personne humaine est non seulement donnée à elle-même, mais elle est également faite pour le don. « L'amour dans la vérité place l'homme devant l'étonnante expérience du don. La gratuité est présente dans sa vie sous de multiples formes qui souvent ne sont pas reconnues en raison d'une vision de l'existence purement productiviste et utilitariste. L'être humain est fait pour le don; c'est le don qui exprime et réalise sa dimension de transcendance » (n. 34). Le don ne peut se réaliser que dans la reconnaissance, l'acceptation et l'intériorisation de l'altérité, et de l'altérité sexuelle. Le don de soi s'exprime par le corps à l'image du Christ qui s'est incarné et s'est offert charnellement afin que l'homme rejoigne l'humanité de Dieu dans l'amour de la vérité.

Zenit : Comment former les prêtres et sensibiliser intellectuellement les chrétiens à cette idéologie ?

Monseigneur Tony Anatrella : Les évêques Africains sont décidés à agir dans la formation dispensée dans le cadre des Séminaires auprès des séminaristes, dans les Universités catholiques et dans la formation paroissiale et des mouvements d'action familiale pour à la fois sensibiliser à la théorie du genre, offrir un dispositif intellectuel critique et présenter la vision réaliste de la complémentarité de l'homme et de la femme. Ils sont appelés à s'associer et non pas à se faire la guerre des sexes. L'Église, Jean-Paul II l'a fortement souligné, en appelle à une civilisation fondée sur l'amour, c'est-à-dire sur le couple fondé sur un homme et une femme, les seuls à symboliser le sens de l'amour dans la conjugalité et la filiation familiale. Il faut au moins avoir intimement intériorisé cette différence majeure pour accéder à l'amour.

En Occident, alors que cette théorie est à l'œuvre depuis de nombreuses années, la réflexion dans les Séminaires et dans les Universités catholiques est quasi inexistante. Cela n'est pas le cas dans les Universités romaines comme à l'Institut Jean-Paul II et à l'Académie Pontificale Ecclésiastique. Sinon on constate que les enseignants, les étudiants et le clergé dans son ensemble, empruntent et utilisent souvent le langage inhérent à cette idéologie sans le savoir. C'est l'aspect le plus pernicieux de cette théorie : répandre les mots dans le discours courant pour mieux en faire accepter les idées. Qui a réfléchi sur le concept de « gouvernance » qui est un terme chantant et joli mais qui n'a pas le même sens que celui de gouvernement. Il en va de même avec le concept de « parentalité » qui succède à celui de « parenté » et qui induit une toute autre signification. Ou encore le concept de « santé reproductive » qui n'a rien à voir avec l'accompagnement des mères et des familles mais qui signifie la propagation des moyens contraceptifs et abortifs. Il est préférable de lui substituer le concept de « santé familiale » qui englobe le père, la mère et les enfants : bref la cellule familiale. C'est pourquoi, il faut comprendre la source et la portée, et se refuser à emprunter ce néo-langage.

Le Conseil Pontifical pour la Famille a ainsi publié le Lexique des termes ambigus et controversés pour répondre à tous ces enjeux idéologiques. Ce livre est édité en français aux éditions Téqui et il existe en allemand, en anglais, en arabe, en espagnol, en italien (Librairie Vaticane), en portugais, et en russe. Enfin, il faut également saluer tout le travail fait par les associations familiales catholiques au plan européen et international. Il reste à sensibiliser très largement les formateurs et les enseignants, et l'ensemble des chrétiens pour répondre à ce nouveau défi qui se joue dans les politiques familiales. Les chrétiens doivent se mobiliser lorsque la dignité de la vie et les équilibres humains sont déstabilisés par la recherche de profits économiques et idéologiques limités à des intérêts particuliers, là où Benoît XVI nous appelle à une gratuité plus ouverte sur la vie.

Propos recueillis par Anita S. Bourdin