Tourner la page et repartir de la beauté (II)

Une relecture de la visite de Benoît XVI à Milan

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Massimo Introvigne

Traduction d’Océane Le Gall

ROME, jeudi 7 juin 2012 (ZENIT.org) – Il y a une beauté particulière aussi dans la vie sacerdotale. En célébrant l’office du milieu du jour à la cathédrale de Milan avec les prêtres, les séminaristes et les personnes consacrées, Benoît XVI a rappelé les paroles de Paul VI, alors archevêque de Milan qui, en 1958, avait comparé la vie sacerdotale à un poème : « La vie sacerdotale commence: un poème, un drame, un nouveau mystère … source de perpétuelle méditation … objet de découverte et d’émerveillement incessants; [le sacerdoce] est toujours nouveauté et beauté pour ceux qui y consacrent une pensée amoureuse… il est la reconnaissance de l’œuvre de Dieu en nous» (Homélie pour l’ordination de 46 prêtres, 21 juin 1958).

Et le pape, attentif à la musique, a comparé la vie sacerdotale et consacrée à une «  symphonie », où trois éléments – l’union personnelle avec Dieu, le service à l’Eglise et le service à l’humanité entière – ne s’opposent pas mais se rencontrent harmonieusement. La chasteté et le célibat font partie de cette beauté de la vie consacrée. Certes, « l’amour pour Jésus vaut pour tous les chrétiens, mais il revêt une signification particulière pour le prêtre célibataire et pour qui a répondu à la vocation à la vie consacrée : c’est toujours et seulement dans le Christ que se trouve la source et le modèle pour redire quotidiennement « oui » à la volonté de Dieu. Le pape rappelle les racines de l’Eglise ambrosienne, le magistère de saint Ambroise. « Par quel lien le Christ est-il lié à nous ?» – se demandait saint Ambroise qui a prêché et encouragé la virginité dans l’Eglise, promouvant aussi la dignité de la femme. A cette question, il répondait: «Non pas en nouant des cordes, mais avec les liens de l’amour et l’affection de l’âme» (De Virginitate, 13, 77) ».

En outre, le pape cite un sermon de saint Ambroise aux vierges [consacrées] : « Le Christ est tout pour nous: si tu désires soigner tes blessures, il est médecin ; si tu es pris dans la morsure de la fièvre, il est source; si tu es oppressé par la faute, il est justice; si tu as besoin d’aide, il est puissance; si tu as peur de la mort, il est vie; si tu désires le paradis, il est chemin; si tu repousses les ténèbres, il est lumière; si tu es en recherche de nourriture, il est aliment» (Ibid., 16, 99).

4. La beauté du don de soi en famille

Il y a une beauté du sacerdoce et de la vie consacrée et il y a une beauté de la famille. Dans l’homélie de la messe du 3 juin au parc de Bresso, pour la VIIe rencontre mondiale des familles, Benoît XVI est parti de la beauté de l’Eglise, « famille de Dieu  », « sacrarium Trinitatis» comme la définit saint Ambroise. Le jour de la fête liturgique de la Très Sainte Trinité, le pape a tenu à rappeler une expression du Concile Vatican II : L’Eglise comme « peuple qui tire son unité de l’unité du Père et du Fils et du Saint Esprit » (Lumen gentium, 4). L’Eglise, quand elle comprend sa nature, devient « capable de refléter la beauté de la Trinité ».

Ce n’est pas seulement l’Église qui est « appelée à être image du Dieu unique en trois Personnes, mais aussi la famille, fondée sur le mariage entre l’homme et la femme ». L’amour est en effet la beauté ultime de l’homme. « L’amour est ce qui fait de la personne humaine l’image authentique de la trinité, l’image de Dieu ».

Cette image trinitaire se reflète aussi dans les significations de l’amour humain qui est trois fois fécond: « Fécond, a dit le pape aux époux, avant tout pour vous-mêmes, parce que vous désirez et réalisez le bien l’un de l’autre, en faisant l'expérience de la joie de recevoir et de donner ».

Deuxièmement, il est fécond « dans la procréation, généreuse et responsable, des enfants, dans les attentions qu’on leur porte, et l’éducation attentive et sage qu’on leur donne ».

Enfin, il est fécond « pour la société, car le vécu familial est la première, irremplaçable, école des vertus sociales telles que le respect des personnes, la gratuité, la confiance, la responsabilité, la solidarité, la coopération ». La famille reflète donc elle aussi, comme l’Eglise, la beauté de la Trinité.

Cette beauté de l’amour est aujourd’hui souvent comprise de manière sentimentale ou superficielle. Dans ses échanges avec des familles, le 2 juin, le pape a relevé que dans de nombreuses sociétés traditionnelles et régions de l’Europe, jusqu’aux premières décennies du XXème siècle – « je me souviens que dans une grande partie du petit village où j’allais à l’école, c’était encore comme ça » –, le mariage était  combiné entre les familles ou les clans. « Mais depuis le XIXème siècle, l’individu s’est émancipé, la personne est devenue libre et le mariage ne repose plus sur la volonté des autres, mais sur son propre choix ; on tombe amoureux puis on se fiance pour enfin se marier. Cette évolution a été accueillie par les nouvelles générations avec grand enthousiasme. A cette époque, se rappelle le pape, tous étaient convaincus que c’était le seul modèle valable et que l’amour en soi garantissait le « toujours », car l’amour est absolu, veut tout et donc aussi la totalité du temps: il est «pour toujours ».

Mais la réalité a démenti ces enthousiasmes : « On voit que tomber amoureux est beau, mais peut-être pas pour toujours, tout comme le sentiment; il ne dure pas éternellement. On voit donc que le passage entre le moment où «l’on tombe amoureux», et ceux où l’on se fiance et où l’on se marie exige plusieurs décisions, des expériences intérieures. Comme je le disais, ce sentiment de l’amour est beau, mais il doit être purifié, il doit suivre un processus de discernement, c'est-à-dire que la raison et la volonté doivent entrer en ligne de compte ; que la raison, le sentiment, la volonté doivent aller de pair ».

Le sermon du pape est un durus sermo, quand il dit qu’être sincèrement amoureux ne fait pas en soi un mariage. « Dans le rite du mariage, l’Eglise ne dit pas: « Es-tu amoureux? », mais « Veux-tu ? », « Es-tu décidé ? ». Autrement dit : le fait « d’être amoureux » doit se transformer en « aimer vraiment », entraînant ainsi la volonté et la raison dans un cheminement, qui est celui des fiançailles, de la purification, d’une plus grande profondeur, de manière à ce que l'homme tout entier, concrètement, avec toutes ses capacités, avec le discernement de la raison, la force de sa volonté, dise: « Oui, c'est ma vie ».

 « Je pense souvent aux noces de Cana, a confié le pape. Le premier vin est très beau : c'est quand on tombe amoureux. Mais il ne dure pas jusqu'à la fin: il faut un deuxième vin, que le premier vin fermente, évolue et mûrisse. Un amour définitif qui devienne un vrai « second vin», plus beau, meilleur que le premier ».

Témoigner de cette beauté n’est aujourd’hui pas facile. Comme lors de sa visite, le 3 mai 2012, à la polyclinique Gemelli et dans son homélie de Pentecôte, le pape est revenu, à la messe du 3 juin, sur la question – centrale dans l’encyclique  Caritas in veritate – de la technocratie, du « monde dominé par la technique », qui crée un monde où la vocation au mariage chrétien « n’est pas facile à vivre ». Devant un monde tenté par la technocratie, la famille témoigne que « l’amour est l’unique force qui peut vraiment transformer le cosmos, le monde ».

« Dans le livre de la Genèse, a rappelé Benoît XVI, Dieu confie au couple humain sa création pour qu’il la garde, la cultive, la conduise selon son projet (cf. 1, 27-28 ; 2, 15). Dans cette indication, nous pouvons lire la tâche de l’homme et de la femme de collaborer avec Dieu pour transformer le monde, par le travail, la science et la technique. L’homme et la femme sont aussi à l’image de Dieu dans cette œuvre précieuse qu’ils doivent accomplir avec le même amour que le Créateur ».

La technocratie, précisément, ne conçoit la transformation du monde que comme quelque chose dont on doit mesurer les critères d’utilité. Ainsi, « dans les théories économiques modernes, prédomine souvent une conception utilitariste du travail, de la production et du marché. Le projet de Dieu et l’expérience elle-même montrent cependant que ce n’est pas la logique unilatérale du bénéfice personnel et du profit maximum qui peut contribuer à un développement harmonieux, au bien de la famille et à l’édification d’une société plus juste, car cette logique comporte une concurrence exaspérée, de fortes inégalités, la dégradation de l’environnement, la course aux biens de consommation, la gêne dans les familles. Bien plus, la mentalité utilitariste tend à s’étendre aussi aux relations interpersonnelles et familiales, en les réduisant à de précaires convergences d’intérêts individuels et en minant la solidité du tissu social ».

Se multiplient ainsi les échecs, les séparations et les divorces. Dans ses échanges avec des familles, le 2 juin, le pape a confié que « le problème des divorcés remariés est l'une des grandes souffrances de l’Eglise aujourd’hui. Et nous n’avons pas de recettes simples. La souffrance est grande et nous ne pouvons qu’aider les paroisses, les individus à aider ces personnes à supporter la souffrance de ce divorce. ».

Après avoir réaffirmé ce qu’il avait déjà dit dans son allocution à la Rote romaine en 2007 et en 2011, à savoir que «  la prévention est naturellement très importante », de même qu’un sérieux examen de la part des curés, concernant les réelles intentions des couples qui se présentent, le pape a redit aux couples en situation irrégulière que «  l’Eglise les aime », et qu’ils doivent « voir et sentir cet amour ». Une grande tâche qui, a-t-il ajouté, « revient à la paroisse, à la communauté catholique, qui doit faire réellement son possible pour que ces personnes se sentent aimées, acceptées, qu’elles ne soient pas « exclues », même si elles ne peuvent recevoir l’absolution et l’Eucharistie ». Bien que l’absolution dans la Confession ne soit pas possible, le contact permanent avec un prêtre, avec un guide de l’âme, est très important pour qu’elles puissent se sentir accompagnées, guidées ».

Le pape a rappelé que « même sans réception « physique » du sacrement, nous pouvons être unis au Christ dans son Corps. Et faire comprendre cela est important. Que ces personnes trouvent réellement la possibilité de vivre une vie de foi, avec la Parole de Dieu, avec la communion de l’Eglise et puissent voir que leur souffrance est un don pour l’Eglise, qu’elles peuvent servir à tous pour défendre aussi la stabilité de l’amour, du mariage; et que cette souffrance n’est pas seulement un tourment physique et psychique, mais aussi une souffrance au sein de la communauté ecclésiale pour les grandes valeurs de notre foi. Je pense que si elle est intérieurement acceptée, leur souffrance est un don pour l’Eglise. Elles doivent savoir que de cette manière-là elles servent l’Eglise, elles sont dans le cœur de l’Eglise. »

La mentalité utilitariste et technocratique, qui n’est donc pas parmi les dernières causes de l’échec de tant de familles, tend aussi à ignorer, ou à voir d’un regard suspect, a déclaré le pape dans son homélie du 3 juin,  que «l’homme en tant qu’image de Dieu, est appelé aussi au repos et à la fête ». Mettant ainsi en crise la notion du dimanche comme jour du Seigneur mais aussi «jour de l’homme et de ses valeurs : convivialité, amitié, solidarité, culture, contact avec la nature, jeu, sport».

L’Eglise ne peut accepter cette crise : « Même dans les rythmes effrénés de notre époque, ne perdez pas le sens du jour du Seigneur! », a exhorté le pape. Ce jour  est « comme l’oasis où s’arrêter pour goûter la joie de la rencontre et étancher notre soif de Dieu ».

La famille, le travail et la fête sont pour Benoît XVI « les trois dons de Dieu, trois dimensions de notre existence qui doivent trouver un équilibre harmonieux. Harmoniser les temps de travail et les exigences de la famille, la profession et la maternité, le travail et la fête, est important pour construire des sociétés à visage humain ».

Pour affirmer la beauté de la famille, a poursuivi le pape, il convient de toujours privilégier «  la logique de l’être par rapport à celle de l’avoir : la première construit, la deuxième finit par détruire ».

(La troisième et dernière partie de cette relecture sera publiée demain vendredi 8 juin, la première partie a été publiée dans le service du 6 juin, l'original est en italien.)