Trois adjectifs pour un seul Amour

Lectures du dimanche 15 septembre 2013

Paris, (Zenit.org) Mgr Francesco Follo | 831 clics

Trois adjectifs pour un seul Amour:

Humainement insensé,

Maternellement soigneux,

Divinement paternel.

XXIV Dimanche du Temps Ordinaire – Année C – 15 septembre 2013.

Ex. 32, 7-11, 13-14; 1Tim 12-17; Lc 15, 1-32

Trouvés par Dieu

            1) La miséricorde pastorale.

            Outre le fait de nous donner un profond et bel enseignement, les paraboles de Jésus nous illustrent le point de vue de Dieu. Et c’est le cas pour les trois paraboles d’aujourd’hui,  où le Christ parle de la brebis égarée, de la pièce d’argent perdue et du fils prodigue, mettant en évidence le « cœur de l’Evangile », autrement dit l’amour miséricordieux.

            Dès la première parabole, on voit une manière d’agir non humaine ou, du moins, insensée d’un point de vue humain. En effet, à la question « Lequel d'entre vous, s'il a cent brebis et vient à en perdre une, n'abandonne les 99 autres dans le désert pour s'en aller après celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il l'ait retrouvée ? »(Lc 15,4), nous répondrions: « personne ». En effet, quel homme de bon sens laisserait les 99 brebis dans le désert et non dans la bergerie, et partirait de nuit à la recherche de celle qui s’est égarée, défiant les dangers du désert ?

            Les dangers du désert sont la faim, la soif, la chaleur, les bandits, les fauves, la perte de l’orientation  avec l’obscurité de la nuit qui rend presqu’impossible de continuer la recherche de la brebis. Or le Christ, le bon Pasteur divin, est animé d’un amour humainement insensé, mais divinement logique et il part à notre recherche.

            On peut dire qu’il continue la recherche de l’homme comme Il l’a fait à partir du moment où l’homme s’est caché dans le paradis terrestre jusqu’aux enfers. Il nous révèle que, pour Lui, nous valons plus que Lui-même, tant il est vrai  qu’Il est ensuite mort à notre place, donnant sa vie pour nous.

            On peut dire que notre recherche de Dieu commence au moment où Dieu a terminé sa propre recherche en nous trouvant, en nous pardonnant et en nous fêtant.

            Dans la parabole de la brebis égarée et retrouvée, on voit que le berger n’interrompt pas sa recherche tant qu’il ne la trouve pas : c’est donc une recherche obstinée, persévérante, aucune raison ne le disposant à abandonner la brebis à son destin. Alors, nous comprenons que la décision du berger n’était pas si insensée que ça, mais courageuse et fruit d’une intelligence audacieuse, d’un cœur qui aime éperdument.

            Cela nous permet de voir que cette parabole, tout comme les deux qui suivent, se termine en parlant de la joie de Dieu, heureux de voir que la brebis a été retrouvée, puis la pièce d’argent et enfin le fils : « C'est ainsi, je vous le dis, qu'il naît de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent » (15,10).

            On peut tirer de cela deux enseignements. L’un explicite: aux yeux de Dieu, l’homme aussi et, peut-être justement parce qu’il est un pécheur, a une valeur immense. L’autre implicite : la gloire d’avoir récupéré un unique pécheur « augmente » la Joie divine.

            2) La miséricorde maternelle

            La deuxième parabole de la drachme[1] perdue est analogue dans le fond à la première

            Ici la recherche pour trouver ce qui est égaré est faite de manière soignée, aujourd’hui nous dirions de manière « scientifique ». La maitresse de maison allume la lampe, qu’elle met à un endroit stratégique, puis passe le balai lentement, soigneusement, dans toute la maison, cherche avec soin[2]  jusqu’à ce qu’elle retrouve la pièce d’argent qui était perdue. Quand elle la retrouve, elle réunit ses amies et ses voisines, les interpelle pour se réjouir avec elles de  « la drachme perdue et retrouvée » (v.9). Si la première parabole parle du Berger qui, dans le monde juif de l’époque, indiquait aussi le Roi où nous voyons l’amour « pastoral » de celui qui est un guide, dans la deuxième parabole, nous voyons l’amour « intrépide » de la mère de famille qui met le « monde »[3] sens dessus dessous pour chercher le « trésor » qui est la raison de sa vie : son fils.

            Une femme, une mère sait parfaitement ce que vaut son enfant, et dans cette parabole nous voyons qu’elle représente Dieu qui, avec l’amour infini d’un père et d’une mère, « s’essouffle » à chercher la précieuse pièce d’argent en laquelle on peut reconnaitre un enfant égaré.

            Les Vierges consacrées en sont un bel exemple: elles sont appelées à « s’essouffler » maternellement en mendiant, dans la prière le pardon pour les pécheurs, en offrant leur prière d’intercession (Rituel de Consécration des Vierges n° 27 : « Ne cessez jamais de louer votre Dieu, ni d’intercéder pour le salut du monde ») pour les personnes égarées, surtout celles qui ont perdu leur confiance dans la miséricorde divine, et en transférant  là où elles vivent et travaillent, l’amour de Dieu qui pardonne toujours.

            3) La miséricorde paternelle.

Le Christ introduit alors la troisième parabole : Si pour une pièce d’argent et, auparavant, pour une brebis, on fait la fête au ciel, imaginez la fête que fait Dieu quand la « réalité retrouvée » est un homme : un fils perdu et retrouvé.

            Ce fils que l’on dit « prodigue » parce qu’il a gaspillé tout l’héritage paternel en débauches, et qu’il s’est  réduit à la misère la plus extrême, à la faim, s’est « perdu »: il a perdu la conscience de la beauté de sa propre identité. Il a perdu le joyeux souvenir du visage du Père et de sa miséricorde. Cette page de l’Evangile est donc une annonce porteuse de joie pour nous: quand nous expérimentons  le fait de nous être « perdus », posons notre confiance sur celui qui est venu nous chercher et ayons confiance en son grand amour. Telle est la volonté du Père. Nous sommes précieux à ses yeux.


          Dans ce contexte nous comprenons le sens du texte de l’Exode (première lecture « romaine »), où le peuple d’Israël délivré de l’esclavage oublie souvent Dieu, au point de construire l’idole du veau d’or. Celui-ci mériterait pour cela un châtiment, mais le Seigneur le pardonne grâce à la profonde et émouvante prière d’intercession de Moïse. Il en est de même pour l’apôtre Paul (seconde lecture) quand il affirme que Jésus est venu au monde pour sauver les pécheurs. Il se sent vraiment pécheur mais il a obtenu sa miséricorde.

            La miséricorde exprime la toute puissance de Dieu, l’amour infini, tendre et adulte, caressant et exigeant : c’est le visage de Dieu. Allons souvent vers le Sacrement de la Réconciliation ou de Pénitence car il n’est  rien d‘autre que réaliser en nous le retour à la maison du fils prodigue. L'expérience du péché, qui est « égarement », se transforme en occasion de rencontre. Une rencontre plus durable et authentique avec ce Dieu qui nous « poursuit »[4] de son amour miséricordieux et qui fait la fête parce qu’il nous a retrouvés.

PS: Voir aussi le commentaire fait au même évangile à l’occasion du IVème Dimanche de Carême (10 mars 2013).

Lecture Patristique

Saint Léon le Grand[5], (env. 390 -461), Pape et Docteur de l’Eglise

Sur la miséricorde et la vérité.

Sermon 45, 4 PL 54,289290.

*

« Jésus, sûr de sa résolution et intrépide dans l'accomplissement du plan de son Père, mettait un terme à l'ancienne alliance et fondait la nouvelle Pâque. En effet, ses disciples assis à table avec lui pour manger le repas mystique, et tandis que, dans la cour de Caïphe, on délibérait de la manière de le faire périr, le Christ, lui, posait les règles du sacrement de son corps et de son sang et enseignait quelle victime il faudrait offrir à Dieu, n'écartant même pas le traître de ce mystère ; il montrait ainsi que ce n'est pas sous l'exaspération d'une injustice qu'agit celui dont l'impiété volontaire était connue d'avance. Car il trouva en lui-même la matière de sa ruine et la cause de sa perfidie, en prenant le diable comme chef et en refusant d'être conduit par le Christ. Aussi lorsque le Seigneur dit : "En vérité, je vous le dis, l'un de vous me livrera", il montra que la conscience du traître lui était connue ; il ne confondit pas l'impie par une réprimande sévère et publique, mais chercha à l'atteindre par un avertissement doux et muet, afin que le repentir pût le corriger plus facilement, alors qu'aucune exclusive ne l'aurait aigri. Pourquoi, ô malheureux Judas, n'uses-tu pas d'une telle mansuétude ? Voici que le Seigneur pardonne tes entreprises, et que le Christ ne te révèle à personne, sinon à toi-même : ni ton nom ni ta personne n'est découvert, mais la parole de vérité et de miséricorde atteint seulement les replis de ton coeur. On ne te refuse ni l'honneur dû au titre d'apôtre, ni la communion aux sacrements. Retourne en arrière, laisse-là ta fureur et vient à résipiscence. La clémence t'invite, le salut te presse, la vie te rapelle à la vie. Vois, les autres disciples, purs et innocents, s'épouvantent à l'annonce du crime et craignent tous pour eux-mêmes, puisque l'auteur de cette impiété n'a pas été révélé. [...] Mais toi, Judas, au milieu de cette inquiétude des saints, tu abuses de la patience du Seigneur, et tu crois que ton audace te cache. Tu ajoutes l'impudence au crime, et un signe plus évident ne t'effraye pas. Alors que les autres n'osent pas toucher à l'aliment dont le Seigneur fait un indice (cf. Mt XXVI,23), toi tu ne retires pas ta main du plat, parce que tu ne détournes pas ton âme du crime ! »

Saint Ambroise (v.340-397)

« De ta miséricorde, Seigneur, la terre est remplie ; enseigne-moi tes volontés » (Ps 118,64). Comment la terre est-elle remplie de cette miséricorde du Seigneur sinon par la Passion de notre Seigneur Jésus Christ dont le psalmiste, qui la voyait de loin, célèbre en quelque sorte la promesse ?... Elle en est remplie, car la rémission des péchés a été donnée à tous. Le soleil a ordre de se lever sur tous, et c'est ce qui arrive chaque jour. C'est pour tous en effet que s'est levé au sens mystique le Soleil de Justice (Ml 3,20); il est venu pour tous, il a souffert pour tous, pour tous il est ressuscité. Et s'il a souffert, c'est bien pour « enlever le péché du monde » (Jn 1,29)...

Mais si quelqu'un n'a pas foi dans le Christ, il se prive lui-même de ce bienfait universel. Si quelqu'un, en fermant ses fenêtres, empêche les rayons du soleil d'entrer, on ne peut pas dire que le soleil s'est levé pour tous, car cette personne s'est dérobée à sa chaleur. Pour ce qui est du soleil, il n'en est pas atteint ; pour celui qui manque de sagesse, il se prive de la grâce d'une lumière proposée à tous.

Dieu se fait pédagogue ; il illumine l'esprit de chacun, y répandant la clarté de sa connaissance, à condition toutefois que tu ouvres la porte de ton cœur et que tu accueilles la clarté de la grâce céleste. Quand tu doutes, hâte-toi de chercher, car « celui qui cherche trouve et à celui qui frappe, on ouvrira » (Mt 7,8).

Sermon 8 sur le Psaume 118 (trad. Eds. Soleil levant, p. 100s ; cf AELF)

Saint Jean Chrysostome (v.345-407)

"… moi, naguère un blasphémateur, un persécuteur, un insulteur. Mais il m'a été fait miséricorde…"

1 Tm 1, 13

Il faut que nous gardions toujours à l'esprit combien tous les hommes sont entourés de tant de témoignages du même amour de Dieu. Si sa justice avait précédé la pénitence, l'univers aurait été anéanti. Si Dieu avait été prompt au châtiment, l'Eglise n'aurait pas connu l'apôtre Paul ; elle n'aurait pas reçu un tel homme dans son sein. C'est la miséricorde de Dieu qui transforme le persécuteur en apôtre ; c'est elle qui change le loup en berger, et qui a fait d'un publicain un évangéliste (Mt 9, 9). C'est la miséricorde de Dieu qui, touchée de notre sort, nous a tous transformés ; c'est elle qui nous convertit.

En voyant le goinfre d'hier se mettre aujourd'hui à jeûner, le blasphémateur de jadis parler de Dieu avec respect, l'ignoble d'autrefois n'ouvrir sa bouche que pour louer Dieu, on peut admirer cette miséricorde du Seigneur. Oui, frères, si Dieu est bon envers tous les hommes, il l'est particulièrement envers les pécheurs.

Voulez-vous même entendre quelque chose d'étrange du point de vue de nos habitudes, mais quelque chose de vrai du point de vue de la piété ? Ecoutez : tandis que Dieu se montre exigeant pour les justes, il n'a pour les pécheurs que clémence et douceur. Quelle rigueur envers le juste ! Quelle indulgence envers le pécheur ! Telle est la nouveauté, le renversement, que nous offre la conduite de Dieu... Et voici pourquoi : effrayer le pécheur, surtout le pécheur obstiné, ce serait le priver de toute confiance, le plonger dans le désespoir ; flatter le juste, ce serait émousser la vigueur de sa vertu, le faire se relâcher de son zèle. Dieu est infiniment bon ! Sa crainte est la sauvegarde du juste, et sa clémence retourne le pécheur.

7ème Homélie sur la conversion.

[1] Au temps de Jésus-Christ, le salaire journalier d’un paysan ou d’un ouvrier était un drachme.

[2]  En grec ἐπιμελῶς qui se lit epimelòs et signifie « avec application, attentivement, soigneusement ».

[3] Regardée avec les yeux de Dieu la Terre n’est pas si grande si on la compare avec l’univers tout entier.

[4] Du verbe « poursuivre » du latin PERSEQUI composé de la particule intensive « PER » et « SEQUI » = suivre, donc rester derrière avec constance et ardeur. Signification dont dérivent les mots « persécuter », « persécution ».

[5] Premier évêque de Rome à porter le prénom Léon, adopté ensuite par douze autres souverains pontifes, mais aussi le premier pape dont on a encore la prédication qu’il adressa au peuple qui se serrait autour de lui durant les célébrations.

Un épisode de la vie de saint Léon Grand surtout est resté célèbre. Celui-ci date de 452, lorsque le pape se trouvait à Mantoue, à la tête d’une délégation romaine, pour y rencontrer Attila, le chef des Huns et le dissuader de poursuivre la guerre d’invasion avec laquelle il avait ravagé les régions du nord-est de l’Italie. Ainsi sauva-t-il le reste de la péninsule. Ce grand événement devint très vite mémorable, et reste comme un signe emblématique de l’action de paix menée par le pape.

Nous connaissons bien l’action du pape Léon, grâce à ses très beaux sermons et grâce à ses lettres, environ 150. Dans ces texte le pape apparait dans toute sa grandeur, qui s’était mis au service de la vérité dans la charité, à travers l’exercice assidu de la Parole, révélant cette double image de théologien et pasteur qui le caractérise. Léon le Grand, toujours plein de zèle pour ses fidèles et pour le peuple de Rome, mais aussi pour servir la communion entre les différentes Eglises et répondre à leurs besoins, fut un farouche artisan et promoteur du primat romain, se proposant comme l’authentique héritier de l’apôtre Pierre: Les nombreux évêques, en grande partie orientaux, réunis au Concile de Chalcédoine (451) étaient bien conscients de cela.