Troisième prédication de l'Avent, par le P. Cantalamessa

La première évangélisation du continent américain

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ROME, dimanche 18 décembre 2011 (ZENIT.org) – Le P. Raniero Cantalamessa, ofmcap. a évoqué, notamment, le rôle des religieux dans la nouvelle évangélisation dans sa troisième prédication de l’Avent, vendredi matin 16 décembre, au Vatican , en la chapelle Redemptoris Mater, en présence de Benoît XVI (cf. Zenit des 2 et 9 décembre 2011 pour les deux premières prédications).

Après avoir traité, le 2 décembre de la « première vague » de l’évangélisation, le prédicateur de la Maison pontificale a traité, le 9 décembre, des « invasions barbares », il a évoqué, ce 16 décembre, « la première évangélisation du continent américain » et justement le rôle des religieux dans l’annonce de l’Evangile sur le nouveau continent.

Voic le texte intégral de cette troisième prédication :


« JUSQU’AUX CONFINS DE LA TERRE »
La première évangélisation du continent américain

1. La foi chrétienne franchit les eaux de l’océan
Il y a quatre jours, le 12 Décembre, le continent américain célébrait la fête de Notre Dame de Guadalupe qui est aussi jour férié obligatoire au Mexique. Une heureuse coïncidence pour parler, dans cette méditation, de la troisième grande vague d’évangélisation. Celle qui, dans l’histoire de l’Eglise, a suivi la découverte du nouveau monde.
Rappelons les grandes lignes de cette aventure missionnaire. Mais tout d’abord, une observation. L’Europe chrétienne, en même temps que sa foi, a aussi exporté sur le nouveau continent ses propres divisions. A la fin de la grande vague missionnaire, le continent américain reproduira exactement la situation qui était en cours en Europe: à un Sud majoritairement catholique correspondra un Nord majoritairement protestant. Nous, ici, nous nous occuperons uniquement de l’évangélisation de l’Amérique Latine, ne serait-ce que parce que celle-ci a lieu la première, aussitôt après la découverte du nouveau monde.
Dès que Christophe Colomb, en 1942, rentre de son voyage avec la nouvelle de l’existence de nouvelles terres (que l’on croyait encore faire partie de l’Inde), partent deux décisions de l’Espagne catholique: apporter la foi chrétienne aux nouveaux peuples et étendre à ces derniers sa souveraineté politique. Pour cela, il a fallu obtenir du pape Alexandre VI la décision de reconnaître à l’Espagne des droits sur toutes les nouvelles terres, cent mille au-delà des Açores, et au Portugal celles se trouvant en deçà de cette ligne. Ligne qui sera ensuite déplacée en faveur du Portugal, pour légitimer sa possession du Brésil. Les nouveaux contours du futur continent latino-américain, au plan linguistique aussi, commencent ainsi à se dessiner.
A chaque entrée de village, les troupes lancent une injonction (requerimiento), selon laquelle les habitants ont l’ordre de s’allier au christianisme et de reconnaître la souveraineté du roi d’Espagne . Seuls quelques grands esprits, en premier lieu les dominicains Antonio de Montesino et Bartholomée de Las Casas, ont le courage d’élever la voix contre les abus des conquérants et pour les droits des autochtones. En un peu plus d’une cinquantaine d’années, le continent, à cause également de la faiblesse et des divisions des royaumes locaux, passe sous domination espagnole et devient, du moins nommément, chrétien.
Comparé à autrefois, les historiens d’aujourd’hui tendent à moins noircir l’action des missionnaires. On fait tout d’abord remarquer que, contrairement à ce qui se passera avec les tribus « indiennes » du nord de l’Amérique, la plupart des peuples aborigènes d’Amérique latine, quoique décimés, ont survécu avec leur propre langue et sur leur propre territoire, jusqu’à reprendre et réaffirmer par la suite leur identité et leur indépendance. Mais il faut aussi tenir compte du conditionnement auquel étaient soumis ces missionnaires, du fait de leur formation théologique. Suivant à la lettre et de manière rigide le dicton « Extra Ecclesiam nulla salus », ceux-ci étaient convaincus que, pour s’assurer le salut éternel, il leur fallait baptiser le plus de monde possible et dans un laps de temps le plus bref possible.
Cet axiome a beaucoup pesé sur l’évangélisation et mérite donc qu’on s’y arrête un instant. Il a été formulé au IIIe siècle par Origène, mais surtout saint Cyprien. Au début, il ne s’agit pas du salut des non-chrétiens mais des chrétiens. Il s’adresse en effet exclusivement aux hérétiques et aux schismatiques de l’époque, pour leur rappeler qu’en rompant la communion ecclésiale, ils se rendent coupables d’une grave faute, s’excluant d’eux-mêmes du salut. Cela est donc dirigé contre ceux qui sortent de l’Eglise, et non pas contre ceux qui refusent d’y entrer.
C’est dans un deuxième temps seulement, quand le christianisme devient religion d’Etat, que l’axiome commence à être appliqué aux païens et juifs, en se fondant sur la conviction alors commune (même si objectivement fausse) que le message était désormais bien connu par tout le monde et que le refuser signifiait donc se rendre coupables et mériter une condamnation,
C’est précisément après la découverte du nouveau monde que ces limites géographiques se rompent de manière drastique. La découverte de peuples entiers vivant en dehors de tout contact avec l’Eglise oblige de revoir cette interprétation si rigide de l’axiome. Les théologiens dominicains de Salamanque et, par la suite, les jésuites, se mettent à adopter une position critique, reconnaissant qu’il est possible d’être en dehors de l’Eglise, sans être nécessairement coupables et donc exclus du salut. Plus encore, face à la manière et aux méthodes inacceptables avec lesquelles l’Evangile était parfois annoncé aux indigènes, quelqu’un, pour la première fois, se posa le problème de savoir s’il est juste de considérer coupables tous ceux qui, tout en ayant eu connaissance de l’annonce chrétienne, n’y adhèrent pas .
2. Protagonistes, les religieux
Certes, ce n’est pas ici le bon endroit pour porter un jugement historique sur la première évangélisation de l’Amérique latine. A l’occasion de son cinquième centenaire, en mai 1992, cette question a fait l’objet d’un symposium international d’historiens ici, à Rome. Dans son discours aux participants, Jean-Paul II dit : « Dans cette évangélisation, comme dans chaque œuvre de l’homme, il y a eu, sans doute, des réussites et des erreurs, des ombres et des lumières; mais plus de lumières que d’ombres, à en juger aux résultats que nous voyons après 500 ans: une église vive et dynamique qui représente aujourd’hui une partie importante de l’Eglise universelle » .
D’un autre côté, certains, à l’ occasion de ce même centenaire, parlent de la nécessité d’une « déculturation » et d’une « dé-évangélisation », donnant ainsi l’impression de préférer que l’évangélisation du continent n’ait pas eu lieu du tout, plutôt que d’avoir eu lieu de la façon que l’on connaît. Avec tout le respect dû à l’amour que ces auteurs portent aux peuples latino-américains, je crois qu’une telle opinion est à rejeter énergiquement.
Au lieu d’un monde sans péché mais sans Jésus-Christ, la théologie a montré qu’elle préférait un monde avec le péché mais avec Jésus-Christ. « Ô heureuse faute qui nous a valu un tel et si grand rédempteur », s’écrie la liturgie la nuit de Pâques. Ne devrions-nous pas dire la même chose de l’évangélisation des deux Amériques, du Sud et du Nord ? A un continent sans les « ombres et erreurs » qui ont accompagné son évangélisation, mais aussi sans Christ, qui ne préfèrerait pas un continent avec ces ombres, mais avec le Christ ? Quel chrétien, de droite ou de gauche (surtout s’il est prêtre ou religieux) pourrait dire le contraire sans manquer, pour cela même, à sa propre foi?
J’ai lu quelque part cette affirmation que je partage entièrement: « La plus grande chose qui soit arrivée en 1492, ce n’est pas que Christophe Colomb ait découvert l’Amérique, mais que l’Amérique ait découvert Jésus-Christ ». Ce n’était pas, il est vrai, le Christ intégral de l’Évangile pour lequel la liberté est la condition même de la foi, mais qui peut prétendre être le porteur d’un Christ libre de tout conditionnement historique? Ceux qui proposent un Christ révolutionnaire, contestataire des structures, directement engagé dans la lutte, voire même politique, n’oublieraient-ils pas eux aussi quelque chose du Christ, par exemple son affirmation : « mon royaume n’est pas de ce monde » ?
Si dans la première vague évangélisatrice les acteurs principaux sont les évêques et dans la deuxième vague les moines, dans cette troisième vague, les protagonistes indiscutables sont les frères, soit les religieux des ordres mendiants, d’abord les franciscains, les dominicains, les augustins, puis dans un deuxième temps les jésuites. Les historiens de l’Eglise reconnaissent qu’en Amérique latine « les membres des ordres religieux ont eu un rôle déterminant dans l’histoire des missions et des Eglises » .
Le jugement de Jean-Paul II - « les lumières sont plus grandes que les ombres » -, dont nous parlions, vaut surtout pour eux. Il ne serait pas honnête de méconnaître le sacrifice personnel et l’héroïsme de tant de ces missionnaires. Les conquérants étaient animés d’un esprit d’aventure et ils étaient assoiffés de gain, mais eux ? A quoi pouvaient-ils s’attendre, en quittant leur patrie et leurs couvents ? Ils n’allaient pas pour prendre, mais pour donner; ils voulaient conquérir des âmes au Christ, non des sujets pour le roi d’Espagne, même s’ils partageaient l’enthousiasme patriotique du moment.
En lisant les histoires liées à l’évangélisation d’un territoire, on voit combien les jugements généraux sont injustes et loin de la réalité. Cela m’est arrivé personnellement en lisant, sur place, la chronique du début de la mission au Guatemala et dans les régions voisines. Ce sont des histoires de sacrifices et de péripéties inénarrables. Parmi les 20 dominicains partis pour le nouveau monde et se dirigeant vers les Philippines, 18 ont péri durant le voyage.
En 1974 a lieu le synode sur « l’évangélisation dans le monde contemporain ». Dans des notes manuscrites, ajoutées au document final, Paul VI écrit :
« Ce qui est dit dans le document pour les religieux suffit-il ? Ne faudrait-il pas ajouter un mot sur le caractère volontaire, entreprenant, généreux de l’évangélisation des religieux et des religieuses? Leur évangélisation doit dépendre de la hiérarchie et se faire en coordination avec elle, mais l’originalité, le génie, le dévouement, souvent à l’avant-garde et à leur risque total, sont à louer ».
Cette reconnaissance s’applique tout à fait aux religieux qui ont évangélisé l’Amérique latine. Il suffit de penser à certaines de leurs réalisations, comme les fameuses « réductions » des Jésuites au Paraguay, soit les villages où les « Indios » chrétiens, à l’abri des abus de l’autorité civile, pouvaient s’instruire dans la foi, et exploiter leurs talents humains.
3. Les problèmes actuels
Maintenant, comme d’habitude, essayons d’arriver au temps présent et de voir ce que nous dit l’histoire, à partir de l’expérience missionnaire de l’Eglise que nous venons de reconstruire sommairement. Les conditions sociales et religieuses du continent ont si profondément changé que plus que d’insister sur ce que nous pouvons apprendre ou désapprendre de cette époque, il convient plutôt de réfléchir au travail d’évangélisation actuel sur le continent latino-américain.
Sur cette question, il y a eu et il existe toujours une telle quantité de réflexions et de documents venant du Saint-Siège, du CELAM et de chaque Eglise locale, qu’il serait prétentieux de ma part de penser pouvoir ajouter quelque chose de nouveau. Néanmoins, je peux faire part de quelques unes de mes réflexions à partir de mon expérience dans le domaine, ayant eu l’occasion de prêcher lors de retraites de conférences épiscopales, du clergé et du peuple dans presque tous les pays d’Amérique latine dont, pour certains, à plusieurs reprises. D’autant plus que les problèmes qui se posent, dans ce domaine, en Amérique latine, ne sont en fait pas si différents que ceux du reste de l’Eglise.
Une réflexion porte sur la nécessité de surmonter une polarisation excessive présente partout dans l’Eglise, mais particulièrement aiguë en Amérique latine, surtout dans les années passées : polarisation entre l’âme active et l’âme contemplative, entre l’Eglise de l’engagement social pour les pauvres et l’Eglise de l’annonce de foi. Devant chaque différence, nous sommes tentés instinctivement de choisir notre camp, exaltant l’une au mépris de l’autre. La doctrine des charismes nous épargne cette lutte. Le don de l’Eglise catholique est d’être, justement, catholique, autrement dit ouverte aux dons les plus divers qui viennent du même Esprit.
L’histoire des ordres religieux qui ont incarné des instances différentes et parfois opposées le montre bien : l’insertion dans le monde et la fuite du monde, l’apostolat parmi les érudits, comme les jésuites, et l’apostolat au milieu du peuple, comme les capucins. Il y a de la place pour les uns et pour les autres. Plus encore, nous avons besoin les uns des autres, car personne n’est en mesure de réaliser l’évangile intégral et de représenter le Christ et sa vie, sous toutes ses formes. Chacun devrait donc se réjouir que d’autres fassent ce que lui-même ne peut pas faire: qui cultive la vie spirituelle et l’annonce de la Parole sache qu’il y a ceux qui se consacrent à la justice et à la promotion sociale et vice versa. L’avertissement de l’Apôtre Paul reste valable : « Cessons une bonne fois pour toutes de nous juger les uns les autres! » (cf. Rm 14, 13).
Une seconde observation concerne le problème de l’exode de catholiques vers d’autres confessions chrétiennes. Il nous faut rappeler tout d’abord que l’on ne saurait qualifier indistinctement ces confessions de « sectes ». Avec quelques unes d’entre elles, y compris les pentecôtistes, l’Eglise catholique entretient depuis des années un dialogue œcuménique officiel, ce qu’elle ne ferait pas si elle les considérait de simples sectes.
La promotion de ce dialogue, au niveau local aussi, est ce qu’il y a de mieux pour désenvenimer le climat, isoler les sectes plus agressives et décourager la pratique du prosélytisme. Il y a quelques années, à Buenos Aires, a eu lieu une rencontre œcuménique de prière et de partage de la parole, à laquelle participaient l’archevêque catholique et les chefs d’autres Eglises, en présence de sept mille personnes. On voyait clairement la possibilité d’un nouveau rapport entre les chrétiens, bien plus constructif pour la foi et l’évangélisation.
Dans un de ses documents Jean-Paul II affirme que la diffusion des sectes oblige à s’interroger sur le pourquoi, sur ce qu’il manque à notre pastorale. La conviction que je me suis faite, sur la base de mon expérience – et pas seulement en l’Amérique latine – est la suivante : ce qui attire en dehors de l’Eglise ce ne sont certes pas les formes de piété populaire alternatives que la majorité des autres Eglises et les sectes rejettent au contraire et combattent. C’est une annonce, même partielle mais incisive, de la grâce de Dieu, la possibilité de vivre Jésus comme Seigneur et Sauveur personnel, faire partie d’un groupe qui prend en charge, personnellement, tes besoins, qui prie sur toi dans la maladie quand la médecine n’a plus rien à dire.
Si, d’un côté, on peut se réjouir que ces personnes aient rencontré le Christ et se soient converties, de l’autre il est triste que pour le faire ils aient senti le besoin de quitter leur Eglise. Dans la majorité des Eglises où ces frères arrivent, tout tourne autour de la première conversion et de l’acceptation de Jésus comme Seigneur. Dans l’Eglise catholique, grâce aux sacrements, au magistère, grâce à une spiritualité très riche, il y a l’avantage de ne pas s’arrêter à ce stade initial, mais d’aboutir à la plénitude et à la perfection de la vie chrétienne. Les saints en sont la preuve. Mais il faut que ce début, conscient et personnel, soit posé et, en cela, le défi des communautés évangéliques et pentecôtistes est un stimulant pour nous.
En cela le Renouveau charismatique se révèle plus que jamais, selon la parole de Paul VI, « une chance pour l’Eglise ». En Amérique latine, les pasteurs de l’Eglise sont en train de comprendre que le Renouveau charismatique n’est pas (comme certains l’ont cru au début) « une partie du problème » de l’exode des catholiques de l’Eglise, mais plutôt une partie de la solution au problème. Les statistiques n’ont jamais révélé combien de personnes, sont restées fidèles à l’Eglise ayant trouvé dans le Renouveau charismatique catholique ce que d’autres recherchaient ailleurs. Les nombreuses communautés issues du Renouveau charismatique, nonobstant quelque limite et même parfois quelque dérive, présentes dans toute initiative humaine, sont à l’avant-garde dans le service de l’Église et de l’évangélisation.
4. Le rôle des religieux dans la nouvelle évangélisation
J’ai dit que je ne voulais pas m’arrêter sur la première évangélisation. Une chose cependant mérite notre attention : l’importance des ordres religieux traditionnels en vue de l’évangélisation. C’est à eux que le bienheureux Jean-Paul II consacre sa Lettre apostolique à l’occasion du Ve centenaire de la première évangélisation du continent, sous le titre original « Los caminos del Evangelio ». La dernière partie de la lettre parle des « religieux dans la nouvelle évangélisation ». « Les religieux, écrit-il, qui ont été les premiers évangélisateurs – et qui ont contribué de manière si évidente à faire vivre la foi sur le continent -, ne peuvent manquer à cette convocation ecclésiale de la nouvelle évangélisation. Les divers charismes de la vie consacrée maintiennent le message de Jésus, présent et actuel en tout temps et tout lieux » .
C’est la vie communautaire, le fait d’avoir un gouvernement centralisé et des lieux de formation de haut niveau, qui a permis jadis aux ordres religieux de se lancer dans une aussi vaste entreprise missionnaire. Mais aujourd’hui qu’en est-il de cette force ? Parlant de l’intérieur de l’un de ces ordres anciens, je peux oser m’exprimer avec une certaine liberté. La chute rapide des vocations dans les pays occidentaux détermine une situation dangereuse : celle de dépenser la quasi totalité de son énergie pour satisfaire les exigences internes de sa propre famille religieuse (formation des jeunes, entretien des structures et des œuvres), sans beaucoup de forces vives à faire entrer dans le cercle plus vaste de l’Eglise. Donc, le repliement sur soi. En Europe, les ordres religieux traditionnels sont obligés de réunir plusieurs provinces en une et, douloureusement, de fermer une maison après l’autre.
La sécularisation est, certes, une des causes de la chute des vocations, mais elle n’est pas la seule. Il y a des nouvelles communautés religieuses qui attirent une foule de jeunes. Dans la lettre que je viens de citer, Jean-Paul II exhorte les religieux et religieuses d’Amérique latine à « évangéliser à partir d’une expérience de Dieu profonde ». Le point est là : « Une expérience de Dieu profonde ». C’est cela qui attire les vocations et créée les prémisses d’une nouvelle vague efficace d’évangélisation. Dans ce domaine, le dicton « nemo dat quod non habet », nul ne peut donner ce qu’il n’a pas, vaut plus que jamais.
Le supérieur provincial des capucins des Marches, qui est aussi mon supérieur, a écrit pour cette période de l’Avent une lettre à tous les frères. Il y lance un défi que toutes les communautés religieuses traditionnelles, je crois, feraient bien d’écouter:
« Toi qui lis ces quelques lignes, tu dois imaginer que « tu es l’Esprit Saint ». Oui, tu as bien compris : que tu es non seulement comblé d’Esprit Saint, mais que tu es l’Esprit Saint, la Troisième personne de la très sainte Trinité. Et, sous cette forme, pense que tu as le pouvoir d’appeler et d’envoyer un jeune sur une voie qui l’aide à s’acheminer vers la perfection de la charité, la vie religieuse pour dire les choses clairement. Aurais-tu le courage de l’envoyer dans ta fraternité, avec certitude et garantie que celle-ci peut être l’endroit qui l’aidera sérieusement à atteindre cette perfection de la charité dans la réalité de la vie de tous les jours? En d’autres termes : si un jeune homme venait vivre quelques jours ou quelques mois dans ta fraternité, partageant la prière, la vie fraternelle, l’apostolat … s’éprendrait-il de notre vie? »
A la naissance des ordres mendiants, dominicains et franciscains, au début du XIIIe siècle, les ordres monastiques en tirent eux aussi quelque bénéfice, faisant leur l’appel à une plus grande pauvreté et à une vie plus évangélique, tout en respectant leur charisme. Ne devrions-nous pas faire nous aussi la même chose aujourd’hui, nous les ordres traditionnels, vis-à-vis des nouvelles formes de vie consacrée suscitées dans l’Eglise?
La grâce de ces nouvelles réalités est multiforme, mais elle a un dénominateur commun qui s’appelle l’Esprit-Saint, la « nouvelle Pentecôte ». Après le concile presque tous les ordres religieux qui existaient avant ont revu et rénové leurs constitutions, mais déjà en 1981, le bienheureux Jean-Paul II avertissait: « Tout le travail de renouveau de l'Église que le Concile Vatican II a si providentiellement proposé et commencé … ne peut se réaliser que dans l'Esprit-Saint, c'est-à-dire avec l'aide de sa lumière et de sa puissance. » .

« L’Esprit-Saint, disait Bonaventure, va là « où il est aimé, où il est invité, où il est attendu » . Nous devons ouvrir nos communautés au souffle de l’Esprit qui renouvelle la prière, la vie fraternelle, l’amour pour le Christ et avec lui le zèle missionnaire. Regarder en arrière, nos propres origines, notre propre fondateur, certes, mais regarder aussi en avant.

En observant la situation des vieux ordres dans le monde occidental, la question qu’Ézéchiel entendit prononcer sur la vallée des ossements desséchés vient spontanément à l’esprit: « Ces ossements peuvent-ils revivre ? ». Les ossements arides dont on parle dans le texte ne sont pas ceux des morts, mais des vivants ; c’est le peuple d’Israël en exil qui dit : « Nos ossements sont desséchés, notre espérance est détruite, nous sommes perdus! » Ces sentiments affleurent parfois aussi en nous, nous membres d’ordres religieux de vieille date.

Nous connaissons la réponse, pleine d’espérance que Dieu donne à cette question: « Je mettrai en vous mon esprit, et vous vivrez ; je vous installerai sur votre terre, et vous saurez que je suis le Seigneur : je l'ai dit, et je le ferai », parole du Seigneur ». Nous devons croire et espérer que s’avèrera aussi pour nous, et pour toute l’Eglise, ce qui est dit au terme de la prophétie: « L’esprit entra en eux ; ils revinrent à la vie, et ils se dressèrent sur leurs pieds : c'était une armée immense » (cf. Ez 37, 1-14).

Il y a quatre jours, comme je le disais au début, l’Amérique latine a célébré la fête de Notre Dame de Guadalupe. On discute beaucoup sur l’historicité des faits qui sont à l’origine de cette dévotion. Nous devons être d’accords sur ce que l’on entend par fait historique. Il y a beaucoup de faits qui se sont réellement passés, mais qui ne sont pas historiques car ce qui est « historique », au sens propre du terme, n’est pas tout ce qui s’est passé, mais uniquement ce qui, en plus de s’être passé, a influé dans la vie d’un peuple, a créé quelque chose de nouveau, a laissé une trace dans l’histoire. Et quelle trace que celle qui a été laissée par la Vierge de Guadalupe dans l’histoire religieuse du peuple mexicain et latino-américain!

Le fait que l’image de Marie, au début de l’évangélisation du continent américain, en 1531, soit apparue en impression sur le manteau, la tilma, de saint Diego sous les traits d’une jeune métisse, lui valant le nom de « Morenita », sur la colline de Tepeyac, au nord de Mexico, revêt une signification hautement symbolique. On ne pouvait dire de manière plus suggestive que l’Eglise, en Amérique latine, est appelée à se faire – et elle veut se faire – indigène avec les indigènes, créole avec les créoles, toute à tous.

P. Raniero Cantalamessa, ofmcap.

Traduction de l’italien par Zenit (Isabelle Cousturié)