Ukraine : Une Eglise qui devait disparaître

Interview du cardinal Husar de Kiev, Ukraine

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 ROME, Dimanche 5 décembre 2010 (ZENIT.org) - L'Eglise en Ukraine était destinée à disparaître. Les communistes ont cherché à la liquider en 1946, mais les fidèles ont continué à vivre et maintenir leur foi dans la clandestinité, contraints à redescendre dans les catacombes pendant plus de 40 ans.

Lubomyr Husar est né à Kiev en 1933. En pleine agitation communiste, sa famille a fui le pays et trouvé refuge en Autriche, avant de s'établir en 1949 aux Etats-Unis, où ils ont vécu pendant 20 ans, et où le jeune Lubomyr allait cultiver sa vocation, devenant prêtre de l'Eparchie ukrainienne de Stamford, au Connecticut, en 1958.

Il a ensuite vécu en Italie pendant plus de vingt ans, avant de revenir, après 46 ans d'absence, dans son Ukraine natale. Aujourd'hui âgé de 77 ans, cardinal depuis 2001, il est l'archevêque majeur de Kiev.

Dans cette interview accordée à l'émission de télévision « Là où Dieu pleure », le cardinal explique qu'il voit la main de la Divine Providence dans la renaissance de son Eglise qui était « censée disparaître ».

Q : Vos parents ont dû être un exemple pour vous. Avez-vous toujours eu le désir ou le sentiment d'avoir la vocation ?

Cardinal Husar : Tout jeune, effectivement, j'ai eu ce désir. Je crois que, déjà avant 10 ans, je voulais d'une certaine façon devenir prêtre. Maintenant, bien sûr, pendant la guerre, c'était très difficile - on pouvait seulement en rêver - mais quand la guerre a pris fin et ensuite quand nous sommes partis pour les Etats-Unis en 1949, il a été possible de réaliser ce rêve, et je suis entré au séminaire trois semaines après notre arrivée dans ce pays.

Si jeune, à 10 ans... Y a-t-il une personne ou un fait qui a suscité en vous ce désir du sacerdoce ?

Le bon exemple, je crois, du prêtre de l'église que ma famille fréquentait habituellement. L'église était gérée par les Pères rédemptoristes  ; ils travaillaient avec beaucoup de zèle, prêchaient très bien, et prenaient soin des fidèles qui venaient à leur église. Le jeune garçon que j'étais faisait partie de la communauté consacrée à la Sainte Vierge, dans laquelle les pères rédemptoristes nous réunissaient et nous guidaient. Je suis certain que cela a eu quelque chose à voir avec ma vocation.

Vous êtes maintenant responsable des gréco-catholiques, pas seulement d'Ukraine, mais aussi de la diaspora, très nombreux aux Etats-Unis. Pensez-vous que la providence vous a conduit aux Etats-Unis aussi vite pour que vous puissiez connaître sa culture et ses habitants ?

Je suis personnellement convaincu que tout ce mouvement qui s'est produit dans l'histoire de notre Eglise au cours, disons, des 130 dernières années, depuis l'arrivée de la première vague d'immigrés aux Etats-Unis - soit grosso modo de 1880 à 1890 - et qui s'est répété après la première et la seconde guerre mondiale, a été en quelque sorte providentiel. Que notre Eglise ait pu s'établir en Amérique du nord et du sud et qu'elle ait réussi à survivre à ces années difficiles de persécutions dans la Mère Patrie, nous a beaucoup aidés beaucoup. Je crois aujourd'hui qu'il y a une nouvelle vague d'émigrations aux Etats-Unis et au Canada, où les gens trouvent un foyer dans les églises qui existent désormais depuis un siècle.

Je pense qu'est également providentiel le fait de pouvoir servir la communauté toute entière, pas seulement notre communauté, en l'aidant à maintenir vivantes la foi et la tradition - mais aussi de pouvoir témoigner aux autres de la catholicité effective de l'Eglise, de l'universalité de l'Eglise, de sa capacité d'exister dans diverses cultures et langues. Je vois là aussi la main de la Divine Providence.

Vous êtes retourné une première fois en Ukraine à la fin du communisme. Quelle a été votre première impression ?

Je me suis rendu en Ukraine pour la première fois en 1990, pour un temps très court, seulement 10 jours. J'ai rencontré des prêtres et des laïcs. Mon impression a été, je dirais, quelque peu mitigée parce que, d'un côté, j'étais confronté à la réalité de ces gens qui avaient réussi à traverser une période, très, très difficile  ; et, d'un autre côté, je réalisais que, à cause de tout ce qu'ils avaient souffert, ils restaient fortement marqués. Etabli maintenant en Ukraine depuis près de 15 ans, je suis très surpris ; presque chaque jour, je découvre quelque chose de nouveau sur ce qu'a été cette réalité, sur les conséquences et les traces qu'elle a laissées dans le cœur des gens.

Le parti communiste, avec l'appui de l'Etat communiste, a cherché avec constance et un grand raffinement à changer les gens, à leur faire oublier qu'ils sont des créatures de Dieu, et les convaincre réellement qu'ils sont des créatures de l'Etat - qu'ils sont totalement dépendants de l'Etat. En d'autres termes, il a cherché à les revêtir d'une nature et d'un sens moral différents. Cela continue aujourd'hui avec nous, même si beaucoup ont, grâce à Dieu, maintenu leur foi et sont très nombreux à aller à l'église. Mais il n'est pas facile pour eux de vivre quotidiennement leur vie chrétienne parce qu'ils ont été éduqués de façon différente, contraire aux principes de la morale chrétienne.

Quelle est la cicatrice la plus profonde et durable que le communisme a laissée dans les cœurs ou la spiritualité des gens ?

Je ne saurais pas en identifier une en particulier, ou la pire, mais d'une façon générale je dirais que c'est le manque de confiance dans les gens, dans les voisins, voire même dans les membres de sa propre famille, parce que le système tout entier était bâti sur la peur, et cette peur consistait à ne faire confiance à personne.

Vous avez dit un jour : « Le problème est que l'Est - autrement dit la tradition byzantine-ne connait pas l'Ouest, l'Eglise latine, et que l'Ouest ne connait pas l'Est ». Que voulez-vous dire par là ?

C'est, presque littéralement, ce que je veux dire. En ce sens que l'Europe occidentale, de culture latine, et l'Europe orientale, fondamentalement de culture byzantine, ne se connaissent pas entre elles par le simple fait des circonstances historiques ; il n'y a pas eu suffisamment d'échanges.

Il y a peut-être deux raisons à cela. Une sans doute extérieure, qui concerne la situation politique, la division politique entre l'Europe occidentale et celle orientale, qui était très nette durant la guerre froide, le rideau de fer. Cette mentalité de « rideau de fer » a été présente pendant des décennies, voire des siècles. Le second aspect est que l'Europe occidentale, principalement de culture latine, est également de tradition catholique, tandis que dans l'Europe orientale, en raison de circonstances qui se sont développées au cours des années et des siècles, la culture byzantine s'est identifiée essentiellement aux traditions orthodoxes, comme on les appelle généralement. Je parle ici des orthodoxes au sens confessionnel. Ce qui n'a pas facilité les échanges entre ces deux cultures, que nous connaissons aujourd'hui comme l'Orient et l'Occident.

Le pape Jean-Paul II a parlé des « deux poumons » de l'Europe : byzantin ou orthodoxe et catholique. Que peut offrir l'Eglise byzantine à l'Eglise latine et vice-versa ?

Une petite clarification s'impose ici, parce que l'aspect oriental et occidental - ou les deux poumons si vous préférez - ne devraient pas être identifiés totalement aux catholiques et aux orthodoxes. La majorité des gens de l'Est est orthodoxe, et la majorité de ceux de l'ouest est catholique  ; toutefois, il y a des catholiques dans les traditions orientales  ; alors, nous ne devons pas les identifier de façon exclusive.

Ce à quoi se référait le Saint-Père est un échange de dons - spirituellement parlant. Je pense qu'il y a certains aspects en Occident et en Orient qui, si les deux parties les connaissaient, enrichiraient l'Orient avec l'Occident et l'Occident avec l'Orient. Je ne saurais les identifier avec précision pour le moment, mais en général l'un de ceux-ci est la foi. Et je crois que nous devrions être conscients du fait que, même si nous avons deux poumons, il n'y a toujours qu'un seul cœur, et que ce cœur est Jésus-Christ, qui est reconnu par les différentes cultures de façon quelque peu différente, mais est fondamentalement le même Jésus-Christ en Occident et en Orient. Toutefois, il y a des accents différents qui devraient être étudiés, et constituer l'expression de cet échange de dons.

Vous avez connu le père Werenfried, le fondateur de l'Aide à l'Eglise en détresse. Pouvez-vous me dire quelle a été l'importance de l'AED dans l'histoire de l'Eglise gréco-catholique, et quelle est-elle encore aujourd'hui ?

Dans les années 60, 70 et 80, le père Werenfried, avec l'Aide à l'Eglise en détresse, l'organisation qu'il a fondée, je dirais très franchement qu'il aimait notre Eglise et l'a aidée à un moment où il n'était pas populaire de le faire. Nous étions censés disparaître. Nous avions été liquidés. Officiellement, il ne fallait même pas nous mentionner, et malgré cela, le père Werenfried était prêt à faire ce qu'il pouvait pour nous aider en ces jours de persécution. Je crois que dans ce sens - en dehors de l'aide matérielle qu'il nous a apportée - l'aide morale, sa foi dans notre Eglise, dans son existence, dans son éventuelle renaissance, ont été, je pense, d'une importance capitale pour nous.

Aujourd'hui, bien sûr, les choses ont changé. Aujourd'hui, l'Aide à l'Eglise en détresse, par exemple, nous aide encore beaucoup pour certains projets. L'un des plus importants concerne l'université catholique ukrainienne, la seule et unique université catholique dans l'ex-Union soviétique. Quand le Saint-Père Jean-Paul II est venu en Ukraine en 2001, il est passé près de l'endroit où étaient situés le séminaire et la faculté de théologie, et où étaient présents les représentants de l'université. Parmi eux se trouvait le père Werenfried, et le Saint-Père l'a remercié en particulier pour tout ce qu'il avait fait pour nous. Je crois que, dans ce sens, dans le nouveau contexte qui permet à notre Eglise d'être maintenant libre et de se développer, le travail du père Werenfried continue encore.

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Propos recueillis par Mark Riedemann, pour l'émission télévisée « La où Dieu pleure », conduite par la Catholic Radio and Television Network (CRTN), en collaboration avec l'association Aide à l'Eglise en Détresse (AED).

Sur le Net :

Pour plus d'information : www.WhereGodWeeps.org

- Aide à l'Eglise en détresse France  


www.aed-france.org

- Aide à l'Eglise en détresse Belgique

www.kerkinnood.be

- Aide à l'Eglise en détresse Canada  
www.acn-aed-ca.org

- Aide à l'Eglise en détresse Suisse 
www.aide-eglise-en-detresse.ch