Un diacre permanent en mission auprès des personnes prostituées

France Catholique a rencontré le général Henri Marescaux

| 1558 clics

ROME, Mardi 20 juin 2006 (ZENIT.org) – Le général Henri Marescaux a été Major Général de l’Armée de Terre. Il est père de famille et grand-père, diacre permanent, envoyé par l’évêque de Versailles en mission au service des personnes prostituées. France Catholique propose cet entretien dans son édition du 23 juin 2006 (n°3030, France-catholique.org). Une primeur aimablement accordée aux lecteurs de Zenit.



FC: Deux faits d’actualité éclairent notre rencontre : le Mondial de foot en Allemagne qui a mis le projecteur sur les maisons closes allemandes et l’appel à l’Armée, de Ségolène Royal, pour régler des problèmes de délinquance...

Général Marescaux : Oui sans doute. Mais c’est en tant que diacre et homme de terrain que je voudrais parler ici...

FC: Comment en êtes-vous venu à monter cette association « Cippora » - du nom de la femme de Moïse - accueillant des prostituées ?

Général Marescaux : J’ai été catéchiste pendant plus de vingt ans et c’est mon curé qui m’a interpellé au sujet du diaconat. J’ai donc suivi la préparation correspondante et c’est dans ce cadre, en 2002, qu’on m’a expliqué que dans le diocèse de Versailles il n’y avait personne pour s’occuper des personnes prostituées...

FC: Comment vous êtes-vous formé ?

Général Marescaux : D’abord en allant voir Marc Bonenfant et Patrick Giros, deux prêtres qui avaient fait leurs preuves auprès de ces personnes. Il m’a fallu un an pour me former au sein du Mouvement du Nid, recruter une équipe et la former également, avant de débuter l’action dans les Yvelines.
Nous avons effectué de nombreuses visites aux préfets, aux DDASS, au Conseil général des Yvelines, etc. Nous avons regardé ce que font les associations comme"Aux captifs la Libération" et "Altaïr", visité les activités de réinsertion de l’Amicale du Nid ou de la Table de Cana qui sont des partenaires. Et nous avons fait notre première tournée en forêt de Saint-Germain en septembre 2003.
La méthode consiste à aller par deux, un homme et une femme, à la rencontre des personnes prostituées. On gare la voiture, on descend, on dit bonjour, on serre la main et on dit son prénom ; on dit aussi qu’on n’est pas des policiers en civil mais les membres d’une association qui aide les personnes prostituées, et qu’on passe chaque semaine. L’accueil est toujours très bon. Nous indiquons que nous donnons des cours de français gratuits et nous laissons une carte de visite avec l’adresse de l’association, un prénom et un numéro de téléphone portable.

FC: Qui sont les personnes prostituées sur la région parisienne ?

Général Marescaux : Les personnes que nous rencontrons sont essentiellement des étrangères. Dans la Forêt de Saint-Germain, grand lieu de prostitution des Yvelines que nous parcourons chaque semaine, ce qui nous a frappés c’est que presque toutes venaient de Paris en RER.
Il est donc clair que les personnes prostituées se déplacent beaucoup et ignorent les frontières des départements de l’Ile de France. Nous en avons conclu qu’il fallait continuer l’accueil, les cours de français et la réinsertion à Paris. C’est donc là que nous avons établi le siège de Cippora, avec le soutien de la Paroisse de la Trinité.
Il y a deux ans encore nous ne recevions pratiquement que des jeunes femmes des pays de l’Est. Elles avaient en moyenne 23 à 25 ans. Aujourd’hui, nous recevons surtout des Africaines, venues du Nigeria, âgées de 22 à 28 ans et des personnes venues d’Amérique Latine, essentiellement d’Equateur, qui se prostituent au Bois de Boulogne ou en forêt de Saint-Germain ; parmi ces dernières on compte une proportion notable de travestis (des hommes qui se disent femmes dans leur tête). Il y a aussi quelques Chinoises, qui ont la quarantaine et auxquelles les réseaux donnent le choix entre l’atelier clandestin, une place de domestique chez un patron chinois, et la prostitution.

FC: Que leur apportez-vous ?

Général Marescaux : Nous les accueillons, le mardi à partir de 16 h 30, au 65, boulevard de Clichy, en face du Moulin-Rouge et au-dessus de la chapelle Ste-Rita. Nous proposons café et petits gâteaux. Il vient entre 50 et 75 personnes en une après-midi. L’accueil est assuré par une quinzaine de bénévoles parmi les quarante qui constituent Cippora.
Tout commence par une écoute amicale. Beaucoup nous disent vouloir changer de vie. Nous leur disons d’abord qu’elles peuvent retourner dans leur pays avec l’aide financière de la France.
Nous leur disons ensuite que si elles ne veulent pas y retourner, elles peuvent retrouver une vie normale en France et que nous pouvons les aider. Nous précisons que c’est long et difficile. Il faut obtenir des papiers (95% des personnes que nous rencontrons sont en situation irrégulière). Nous insistons pour leur faire comprendre que ce sont elles qui seront les véritables acteurs de ce changement. On ne fait pas "à la place" de la personne, mais "avec" elle.
Une des premières actions est l’apprentissage du français, preuve de la volonté d’insertion et nécessité pour chercher du travail. Les cours ont lieu du lundi au samedi midi et sont donnés par une vingtaine de bénévoles à des classes de 2 à 6 élèves, chacune bénéficiant de deux cours hebdomadaires.
Nous orientons aussi vers les services médicaux dont beaucoup ont besoin, et vers les services sociaux. Nous fournissons une assistance juridique ainsi qu’une domiciliation. Et nous les accompagnons dans un grand nombre de démarches. Comme bénévoles, nous ne cherchons pas à remplacer ce que d’autres font déjà. Nous conseillons, nous ouvrons des portes, nous accompagnons et nous encourageons.

FC: La chapelle joue-t-elle un rôle important ?

Général Marescaux : Bien sûr, les Equatoriens sont tous catholiques, il n’est pas rare de les voir aller prier à sainte Rita... Celles de nos amies africaines qui sont chrétiennes ont souvent une Bible sur elle ! Quand je m’en suis rendu compte, j’en ai discuté avec certaines et un groupe a souhaité lire l’Evangile et en parler. Aussi, pendant 15 semaines, ce groupe se réunit chaque lundi soir pour lire, à la suite et de manière continue, un chapitre de l’Evangile de Marc. Et il y a déjà des inscrits pour une prochaine session.
Je me suis inspiré de la méthode des "Cours Alpha", avec un dîner rapide en commun suivi de la lecture et du partage en groupe. C’est un peu la Pentecôte, car chacun lit la Bible dans sa propre langue : anglais, espagnol, français... Pour moi, catéchiste blanchi sous le harnais, ce fut une révélation de voir le premier soir une Nigériane prononcer – en anglais – une grande prière de bénédiction avant le repas !

FC: Vous leur dites que les publicains et les prostituées nous devanceront dans le Royaume de Dieu ?

Général Marescaux : Il faut se rappeler que le verbe précéder est au présent. Dès aujourd’hui les personnes prostituées nous précèdent dans le Royaume et ce n’est pas une parole anodine que Jésus aurait prononcée pour provoquer ! Cela donne à réfléchir lorsqu’on la voit s’accomplir.
Je trouve que la parabole du Bon Samaritain est un modèle pour notre mission : il fait le pansement d’urgence, il traite avec l’hôtelier et pour la suite il dit qu’il reviendra.
Nous essayons de répondre d’abord aux besoins urgents et vitaux. Ce n’est qu’ensuite, et si elles le souhaitent, que nous pouvons parler de la foi. La récente encyclique "Dieu est amour" de Benoît XVI, explique très bien cela (§ 31 et suivants).
Quand je demande à une personne prostituée si elle a une religion, il est rare qu’elle réponde non. Il y a beaucoup de musulmanes parmi les Albanaises, les Bulgares et même les Roumaines ; il y en a parmi les Africaines mais beaucoup de celles-ci sont chrétiennes, souvent pentecôtistes, quelques-unes protestantes ou catholiques. Ceux et celles d’Amérique latine sont tous catholiques, et vont souvent prier à l’église.

FC: N’êtes-vous jamais découragé ?

Général Marescaux : Nous avons le sentiment d’être utiles en allant à la rencontre de personnes qui vivent dans un très grand isolement. Mais c’est dans l’accompagnement de celles qui viennent nous demander de l’aide que nous avons le plus de satisfactions… chaque fois que l’on constate un progrès ou qu’une situation inextricable commence à se dénouer. Et puis nous assistons à de véritables réussites en termes d’insertion : je pense à des jeunes femmes qui sont maintenant vendeuses en parapharmacie ou dans des boutiques de vêtements, à d’autres qui travaillent dans des magasins d’alimentation, à celles qui sont dans la restauration, à des travestis qui font la plonge en restaurant d’entreprise, etc. L’année dernière nous avons aidé 37 personnes à obtenir des papiers : 26 ont déjà un travail ou sont en stage de réinsertion rémunéré.
Je suis émerveillé du courage de ces personnes. En plus de trois ans, je n’en ai jamais entendu une se plaindre. Et c’est sympathique d’entendre des personnes rêver de pouvoir se lever le matin, se coucher le soir, travailler dans la journée et élever leurs enfants. Ces aspirations simples remettent bien des choses en place dans le concert des discours ambiants.

FC: Votre femme participe-t-elle à votre mission ?

Général Marescaux : Ma femme a ses propres activités et ne s’associe pas aux miennes. Mais nous allons parfois voir, chez elles, certaines personnes qui sont devenues des amies et nous en recevons quelques-unes à déjeuner à la maison.