Une anglicane frappe à la porte de Rome

Deborah Gyapong analyse le voyage de Benoît XVI au Royaume-Uni

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ROME, Dimanche 19 septembre de 2010 (ZENIT.org) - A la veille de la visite de Benoît XVI au Royaume-Uni, Deborah Gyapong, membre de la Communion anglicane traditionnelle (TAC, Traditional Anglican Communion), organisation qui a demandé la pleine communion avec l'Eglise catholique, a accordé un entretien à Zenit.

Journaliste et écrivain, Deborah Gyapong couvre les questions de religion et de politique principalement pour différents médias catholiques et évangéliques, notamment Canadian Catholic News (CCN). En 2005, son roman à suspense The Defilers a remporté le prix du meilleur roman chrétien du Canada.

Zenit - Comment voyez-vous la visite de Benoît XVI en Angleterre ? Quelle signification peut-elle avoir pour le dialogue oecuménique ?

Deborah Gyapong - A l'annonce de la publication de la Constitution apostolique Anglicanorum Coetibus, en octobre 2009, certains ont parlé de « débauchage », ou encore comparé cette décision du pape au fait de « déployer des tanks » dans le jardin de l'archevêque de Canterbury. Mais, comme le pape et des membres de la Curie n'ont cessé de le répéter, cette proposition ne faisait que répondre aux nombreuses et incessantes requêtes, venant non seulement de nous, mais aussi d'autres groupes anglicans, comme l'association Forward in Faith (Avancer dans la foi) et autres, sans compter de nombreux particuliers. Anglicanorum Coetibus ne s'adresse pas seulement à la TAC, mais aussi à des groupes d'anglicans, et les futurs ordinariats personnels pour anglicans pourraient être un moyen de regrouper les anglicans qui ressentent le besoin du ministère de Pierre, en espérant conserver la beauté de la liturgie anglicane et autres aspects de notre patrimoine. Mais la constitution apostolique n'entendait pas nuire aux relations oecuméniques avec l'Eglise anglicane de Canterbury, qui représente des millions de personnes dans le monde. L'Eglise catholique et l'Eglise anglicane ont toujours en commun de nombreux projets, notamment dans leurs efforts pour aider les pauvres. Ces efforts se poursuivront, tout comme les bonnes relations que nous avons édifiées au fil des ans.

Une grande partie de la presse britannique a critiqué la visite du pape et annoncé des manifestations. Qu'en pensez-vous ?

Je ne suis nullement inquiète des critiques des médias britanniques sur la visite du pape au Royaume-Uni. Je vois dans la mauvaise presse un signe que la visite du Saint-Père sera une œuvre puissante de Dieu. J'ai constaté ce même scénario par le passé. Avant les Journées mondiales de la jeunesse de 2002, à Toronto, on a assisté à un tapage médiatique incessant et négatif - que les jeunes ne vont pas venir, que le pape est âgé, qu'il est largué, déconnecté de la réalité, et toutes sortes d'invectives possibles contre Jean-Paul II et l'Eglise. Mais à peine Jean-Paul II a-t-il posé le pied sur le sol canadien, que les médias sont restés stupéfaits par l'impact de ce fragile vieillard, pas seulement sur les centaines de milliers de jeunes venus de loin pour l'écouter, mais aussi sur eux-mêmes. Certains représentants des médias ont avoué avoir été bouleversés par la présence de ce saint homme. Le temps que se déroule l'évènement proprement dit, les médias avaient changé de ton. Et la couverture de la JMJ a été belle, respectueuse, et a offert une incroyable opportunité de nouvelle évangélisation à travers les médias non religieux. Le même schéma s'est reproduit avant la JMJ de Cologne, la première de Benoît XVI. Tous prédisaient un fiasco car, disaient-ils, il n'avait pas le charisme de Jean-Paul. Or cela n'a pas été un fiasco, mais tout le contraire. Ce fut un grand succès. On peut en dire autant de Sydney. Avant la visite du pape aux Etats-Unis, une bonne partie de la couverture était très négative, remettant sur le tapis les blessures des abus sexuels des prêtres et se focalisant sur tel et tel problème. Pour finir, cela a été une visite incroyable, avec des gens qui venaient en voiture de Floride et d'autres villes du pays pour le voir passer en papamobile sur la Cinquième Avenue et autres lieux. Selon moi, en Grande-Bretagne il y aura beaucoup de curiosité et la volonté de rendre hommage à ce grand et saint homme, le pape Benoît XVI, théologien respecté par les chrétiens de toutes confessions.

Vous avez demandé au pape d'être rattachés à Rome dans la pleine communion. Pourquoi ? Quels sont les délais ? Quelles réponses avez-vous reçues ?

Lors de sa fondation dans les années 1990, la Communion anglicane traditionnelle (TAC), qui regroupait plusieurs Eglises désirant « continuer à être anglicans » dans le monde, a fait de l'unité des chrétiens une partie de sa mission. Le terme « continuer » à être anglicans fait référence aux anglicans qui estimaient qu'ils ne pouvaient pas demeurer dans la Communion anglicane de Canterbury après plusieurs synodes anglicans qui ont commencé à approuver l'ordination des femmes dans les années soixante-dix. Ils pensaient, et pensent encore, que dans une religion révélée, on ne peut pas changer un sacrement de source divine, comme les Ordres sacrés, par une mesure démocratique, et qu'on ne peut pas laisser les dernières données des sciences sociales éclipser l'Ecriture et la Tradition.

Toutefois, « continuer » à être anglicans, sans le ministère du pape, serait se transformer en une « soupe de pâtes en forme de lettres », un acronyme d'Eglises divisées par des conflits personnels, ou qui ont une interprétation différente de ce que signifie être anglican. Parmi les groupes désirant continuer à être anglicans, la TAC est le seul qui a compris que le ministère du pape, le ministère de Pierre, est essentiel non seulement comme signe d'unité des chrétiens, mais aussi comme autorité juridique nécessaire pour veiller à ce que la foi, telle qu'elle a été reçue des témoins de Notre Seigneur et sauveur Jésus-Christ, soit transmise, intacte, de génération en génération.

Certains évêques de la TAC ont aspiré à l'unité des chrétiens quand ils étaient anglicans dans la Communion de Canterbury. Mgr Robert Mercer, maintenant retraité et vivant en Angleterre, a participé aux discussions de l'ARCIC (l'Anglican Roman Catholique International Commission), la Commission internationale anglicane catholique, dans les années quatre-vingt, alors qu'il était évêque de Matabeleland, au Zimbabwe. Mais le désir d'unité remonte à encore plus loin. Dans les années soixante, du temps du pape Paul VI et de l'archevêque de Canterbury, Michael Ramsay, est né un grand espoir de guérir la scission de façon que les « Eglises sœurs » puissent être « réunies, mais pas absorbées ». Mais, pour Mgr Mercer, cet espoir allait être brisé quand l'Eglise anglicane commença à s'écarter de ce qu'elle avait eu en commun avec l'Eglise catholique et l'orthodoxie. Il quitta l'Eglise anglicane et devint évêque de l'Eglise catholique anglicane du Canada, qui fait partie de la TAC.

Officiellement, à travers la TAC, les premières discussions informelles sur l'unité ont eu lieu au début des années quatre-vingt dix. Y participaient l'archevêque primat Louis Falk, avec l'actuel archevêque primat, Mgr John Hepworth d'Australie, et un prêtre anglican, qui faisait office de conseiller ou d'expert. La réponse a été fondamentalement celle-ci : vous avez besoin de grandir, n'ordonnez pas trop de nouveaux évêques et cultivez de bonnes relations avec les Ordinaires catholiques locaux. Ces rencontres informelles avaient essentiellement pour but de solliciter des conseils sur la meilleure façon de procéder. La TAC a continué à grandir et à faire ce qu'on lui avait demandé, puis elle a cherché conseil sur la façon de présenter une requête formelle. L'archevêque Hepworth a participé aux différents synodes de la TAC célébrés dans le monde pour s'assurer qu'il comptait sur l'appui des évêques, du clergé et des laïcs pour formuler une requête formelle. Il a envoyé une lettre au pape pour lui demander conseil. Le Saint-Père a répondu en indiquant qu'une requête formelle devait être adressée à la Congrégation pour la doctrine de la foi. En octobre 2007, le collège des évêques de la Tac s'est réunit à Portsmouth, en Angleterre, et a rédigé la demande formelle pour entrer en communion avec le Siège de Pierre.

Croyez-vous à ce que dit le Catéchisme de l'Eglise catholique ? Que signifie pour vous l'Eucharistie ?


Nos évêques ont souscrit leur adhésion au Catéchisme de l'Eglise catholique sur l'autel, le 5 octobre 2007, dans l'église Sainte Agathe de Portsmouth, en Angleterre. La déclaration disait, entre autres  : « nous acceptons que la plus complète et authentique expression et application de la foi catholique en ce moment se trouve dans le Catéchisme de l'Eglise Catholique et son Compendium, que nous avons signé, en même temps que cette Lettre attestant de la foi que nous aspirons enseigner et maintenir ».

Je suis laïque, journaliste, pas théologienne ; je ne prétends nullement connaître ni comprendre tout ce qui est écrit dans le CEC. Mais j'ai compris que je ne pouvais plus continuer à être un petit pape dans mon esprit, choisissant et décidant par moi-même les doctrines que je croirai et celles que je rejetterai. Une bonne partie de ma formation adulte à la foi a été évangélique protestante, et petit à petit j'ai pris conscience que je ne devais plus chercher à comprendre afin de croire, mais que je ferais mieux de suivre le conseil de saint Anselme de Canterbury, et dire : « Je crois, afin de comprendre ». C'est ainsi que j'ai décidé de me soumettre à l'autorité du Magistère de l'Eglise catholique pour ce que je crois. Une foi apostolique est cruciale pour trouver notre liberté dans le Christ et la liberté de vivre comme on le doit. N'étant pas théologienne, je ne peux pas expliquer le mystère de l'Eucharistie, mais je crois que Jésus est totalement présent, dans son corps, son esprit, son âme et sa divinité dans le Très Saint-Sacrement, et qu'il nous nourrit, nous lave, et nous envoie unis à Lui pour être Ses mains, Ses pieds, Sa voix, pour proclamer son amour et la Bonne Nouvelle du salut du monde brisé.

Avec le Motu proprio « constitution apostolique Anglicanorum Coetibus », le rapprochement de quelques communautés anglicanes avec Rome est-il possible ? Qu'en pensez-vous ?

Je crois que, dans un premier temps, le nombre des anglicans qui rejoindront les ordinariats semblera plutôt faible. La TAC, comparée à la Comunnion anglicane, est petite. Beaucoup de personnes de Forward in Faith, groupe assez important au Royaume-Uni, mais petit aux Etats-Unis, en Australie et dans d'autres pays, devront abandonner des appointements sûrs, des talents musicaux, de belles maisons et aussi leurs laïcs dont ils se sentent les pasteurs, s'ils décident de quitter la Communion anglicane. Il y a là un grand facteur « inconnu », il faut se jeter à l'eau. De nombreux anglicans se trouvent en ce moment dans une période difficile de discernement. Certains adoptent l'attitude « attendre et voir » pour percevoir s'ils seront réellement capables de maintenir leur identité anglicane en devenant membres à part entière de l'Eglise catholique romaine. Mais je crois que les premiers ordinariats seront comme des grains de moutarde qui vont croître, devenant de plus en plus attractifs non seulement pour les anglicans, mais pour tous les chrétiens, qui trouveront une belle liturgie priée avec le sentiment d'aider la communauté tout entière à entrer dans le mystère du sacrifice de Jésus-Christ accompli une fois pour toutes. Les ordinariats feront partie du renouveau liturgique que le Saint-Père appelle de ses voeux, et en même temps la beauté de la liturgie se conjuguera avec une foi catholique épousée de tout coeur, avec l'enseignement du catéchisme fait par des prêtres et des évêques qui croient ce qu'il dit, sans croiser les doigts derrière le dos, ou réduire la Parole surnaturelle de Dieu à une métaphore.

Propos recueillis par Serena Sartini

Traduit de l'anglais par E. de Lavigne