Une belle complicité avec un âne

La famille Cortes en marche vers Rome (2/3)

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Propos recueillis par Anita Bourdin

ROME, mardi 21 août 2012 (ZENIT.org) – Dans sa marche vers Rome, la famille Cortès a forgé une « belle complicité » avec Octave, l’âne qui les accompagnait : l’animal « a montré sans jamais faillir sa bravoure et son courage ».

Nous publions ici la deuxième partie de l’entretien avec Mathilde et Edouard Cortès (cf. Zenit du 20 août 2012 pour la première partie), qui reviennent sur leurs « 4 mois de bonheur » vécus sur les routes avec leurs trois filles.

Zenit - Quelle est votre expérience de Paris-Jérusalem qui vous a été le plus utile ?

Mathilde et Edouard Cortès - Celle de s’abandonner avec confiance à la Providence. Nous en avions une expérience, ce qui ne veut pas dire que c’est devenu pour nous un acte facile à faire. Loin de là ! En tant que parents, nous voyons combien il est difficile d’accepter de ne pas pouvoir tout maîtriser et tout contrôler. Beaucoup de choses ne dépendent pas de nous ni de nos propres forces. Il nous a fallu réapprendre à lâcher prise, à faire confiance à Dieu en toutes choses. Mais nous savions par expérience combien le Seigneur est doux et délicat. Cela nous a aidé à poser des actes d’abandon.

Vous avez choisi de marcher "au pas d'un âne" et de la carriole: votre démarche "franciscaine" s'est enrichie du contact avec la "nature"?

L’âne et la carriole sont la pièce maitresse sans qui rien n’aurait pu se faire. Les enfants ne pouvant encore marcher, il nous fallait une « grande poussette » capable de les porter ainsi que les bagages. Il fallait surtout trouver un âne assez fort pour tirer presque 350 kg avec un relief riche en dénivelés. Un âne bien éduqué pour braver 4 mois de marche sur tous types de routes et chemins. L’âne est un animal biblique, symbole de la simplicité, animal familial et pacifique. Octave, notre grand noir du Berry, a montré sans jamais faillir sa bravoure et son courage. Une belle complicité s’est forgée avec lui au fil de la route. Chaque matin, lorsque les enfants se réveillaient, il faisait entendre son braiement sonore. Lorsque l’un de nous manquait à l’appel autour de la carriole, Octave cherchait de droite à gauche et rechignait à avancer tant que la troupe n’était pas au complet. Les enfants, d’abord un peu impressionnées par cet animal de 350 kg, l’ont vite adopté. Jeanne et Marie aidaient régulièrement Edouard à brosser Octave et lui faisaient sans crainte caresses et câlins.

Plus jamais nous ne traiterons quelqu’un d’âne, à moins de vouloir lui faire un compliment. Octave fut en bien des occasions plus sage qu’un homme. Sa peur de l’eau s’est amoindrie à mesure que notre amitié a grandi. Jeanne a dû quelquefois mettre les pieds dans les flaques ou les rivières pour le faire traverser. Avec elle, il passait en confiance. Ce « 4èmeenfant » est resté obéissant et, si son entêtement légendaire pointe de temps à autres, c’est souvent pour nous prouver sa prudence et sa réflexion qui devancent l’action. C’était la première fois que nous voyagions avec un animal, assurément pas la dernière.

Nous avons vécu aux couleurs des saisons. Le froid, la pluie, la neige au début. Puis le printemps à notre entrée en Italie. Enfin, avec la chaleur dès la plaine du Pô, nous nous sommes mis au rythme du soleil pour marcher aux heures les plus fraîches et se reposer à partir de midi. Nous sommes heureux que nos enfants aient gouté à la vie en plein air. Notre crainte avant le départ était qu’elles s’ennuient dans la carriole durant les heures de marche. Ça n’a pas été le cas. Il y avait toujours quelque chose à observer. Elles se sont éveillées au contact de la nature. Jeanne et Marie ont appris à reconnaître et nommer beaucoup d’arbres et de fleurs. Le sens de l’observation de Jeanne s’est aiguisé à tel point qu’elle repérait des choses avant nous. Elle nous annonçait souvent : « Regardez, là il y a de la bonne herbe pour Octave ».

Dans cette vie nomade, les enfants sont devenues très débrouillardes.

Nous avons renoué avec une vie simple et saine. Celle dans laquelle la joie d’une fontaine est aussi forte que celle d’une boisson fraiche dans un bar.

Qu'est-ce qu'une marche en famille a de particulier?

Nous avons eu la chance de voir durant ces 4 mois grandir nos enfants. Pour une fois nous ne dirons pas : « le temps passe trop vite ».

Non seulement, nous avons vécu ensemble comme à la maison, mais nous avons fait une expérience commune, unique. Le lien entre nous en est renforcé. Il y a eu des moments forts comme quand, à force de patience, nous arrivions à faire traverser un gué à notre âne. Il y a eu aussi les épreuves surmontées ensemble comme la chute de l’âne et de la carriole avec les enfants sur un mauvais chemin en dévers en Toscane, comme les montées trop raides ou les descentes trop rudes qui nous obligeaient à décharger enfants et bagages pour tout porter à la main.

Nous avons pu nous émerveiller de voir se renforcer le lien et la complicité entre les 3 sœurs malgré leur jeune âge.

Voyager avec des enfants a cela de fabuleux qu’ils sont dans l’émerveillement simple et naturel. Ils ne voient pas les choses à travers le filtre de l’expérience qu’ils n’ont pas. Et savent donc accueillir les personnes et les événements de manière nouvelle et sans a priori.

Avec des enfants encore bien jeunes, qu'est-ce que vous avez dû adapter? Comment les avez-vous préparés, comment ont-ils réagi?

Nous avons voulu respecter au mieux le rythme des enfants et nous y adapter avec les contraintes du voyage. Nous avons surtout adapté le temps de marche et ne faisions guère plus de 15 km par jour, souvent moins.

Préparer des enfants si jeunes n’est pas évident : ils n’ont aucune notion de temps ni de distance et vivent tout dans l’immédiateté et l’instant présent. Jeanne avant de partir annonçait fièrement « Je vais à Rome voir le Pape Benoît XVI ! ». Elle ne savait pas que ça durerait 4 mois. Quant à Marie, elle répétait comme un réflexe quand on lui demandait où on allait : « A Rome ! », sans savoir si Rome était au bout de la rue ou derrière la montagne au loin. D’ailleurs, une fois rentrée à la maison, quand on lui a demandé où on était, elle a répondu : « A Rome ! ».

Partir avec des enfants implique une logistique plus compliquée. Edouard a passé plus de 6 mois à réfléchir et à se procurer le matériel, faire construire la carriole, aménager l’intérieur pour les enfants et les bagages, penser une capote suffisamment couvrante pour que les enfants ne souffrent ni du froid, ni du vent, ni du soleil, trouver l’âne adéquat de qui dépendrait la sécurité de nos enfants…

Nous avions le confort nécessaire pour leur bien-être (sièges adaptés et confortables avec possibilité de les allonger pour la sieste, sangles de sécurité, réserves suffisantes de nourriture, réchaud à gaz, tente, matelas, duvets, baignoire pliable…), mais nous avons dû limiter les affaires : 3 tenues par personne, 2 petits sacs de jeux et de livres d’enfants. Etonnamment (ou non ?), les jeux emportés ne leur ont que peu servis : elles préféraient chaque jour découvrir l’univers où nous faisions étape, s’inventer des jeux, trouver des cachettes, ramasser fleurs, cailloux et bâtons.

Nous avons été surpris de la vitesse avec laquelle les enfants se sont adaptés à ce mode de vie hors du temps. Du fait de leur jeune âge, elles sont encore peu conditionnées par un mode de vie. Hier, on se déplaçait en voiture, aujourd’hui dans une carriole tirée par un âne : normal ! Le départ et l’itinérance n’ont pas suscité plus de questionnements que ça pour les enfants. Nous avons alors réalisé combien ce qui comptait le plus pour eux était la stabilité non pas géographique ou matérielle mais affective : avoir papa, maman et sa fratrie en permanence. Sans exagérer, nous pouvons dire que ces 4 mois sur la route ont été 4 mois de bonheur pour nos enfants.

Le revers de la médaille : beaucoup de fatigue pour les parents ! Rien d’étonnant avec des enfants très jeunes et donc autonomes en rien. C’est une des (belles) leçons de cette route : apprendre à aimer, à se donner au-delà même de nos apparentes forces physiques et psychologiques. Apprendre alors à s’appuyer sur le Christ en redisant avec saint Paul, devant notre incapacité à aimer : « c’est quand je suis faible, que je suis fort » (2 Co 12,10).

Comment prie-t-on en famille quand on marche?

Simplement, comme des enfants. Chaque matin, autour de la Vierge Noire juchée sur le dos d’Octave, nous récitions un Ave Maria. Et le soir, avant le coucher des enfants la prière en famille pour remercier pour la journée, prier pour ceux qui nous accueillaient.

Quand les enfants faisaient la sieste dans la carriole, qu’Octave pouvait marcher sans nos encouragements, alors nous pouvions réciter le chapelet.

Nous avons été heureux de voir que spontanément les filles se mettaient à chanter des chants de louange que nous avions appris en route.

Mais face à un voyage très « logistique » entre l’âne et les enfants, il nous a fallu apprendre à prier en offrant, en nous offrant. En offrant notre fatigue, nos lassitudes, nos disputes. En offrant aussi ces moments simples en famille. Offrande, sacrifice et action de grâce peuvent résumer nos prières.

Partir en pèlerinage, c’est toujours prier comme un pied.

(A suivre, demain, 22 août 2012)